Sang bleu, sang rouge… C’est aussi l’Amérique!

Etre un indien – Injun, redskin, big chief – est une étrange destinée. L’identité d’un Indien est devenue un puzzle. Il y a l’indien du tourisme qui, docilement, danse et chante des extraits de son « sacré » pour des spectateurs – qu’il dupe quand même un peu car le sacré-sacré, il ne le laisse pas entrevoir. Pour de l’argent. Pour la survie dans un monde où il n’a plus sa place que comme une curiosité, un souvenir. Dont la silencieuse fierté est sottisée en statues de bois pour les marchands de tabac et en publicité télévisée pour un monde sans pollution.

Il y a l’Indien des documentaires sur les réserves, alcoolique, courant à la mort dans toutes les directions et toutes les bouteilles, gaspillant sa sève et tuant jusqu’à son passé. Celui-là ne veut pas survivre, ni être une curiosité.

Il y a aussi l’Indien qui s’en est sorti, c’est à dire qui n’a pas cessé d’être et a pu avancer dans l’après grande ère des tribus et bisons, l’artiste qu’alors on salue comme si sa parole, sa plume, burin ou pinceau se nourrissait directement dans la chevelure de Ptesan Win, Femme Bison Blanc.  Allan Houser, Sherman Alexie, Graham Greene, Chris Eyre …

 

Allan Houser – Musée de Montclair, New Jersey

Mais surtout, être un Indien c’est être méconnu, avalé par les stéréotypes. L’Indien scalpeur aux avant-bras ensanglantés, l’Indien noble aux joues peintes et de peu de mots – vous savez, celui auquel on attribue des citations absurdes sur les réseaux sociaux, accompagnées d’une photo ou vidéo sirupeuse et romantique -, l’Indien qui vend, accroupi à l’ombre, ses bijoux, pointes de flèches ou poteries, l’Indien-filou qui vous vend un nom indien et un peu de son passé dans une cérémonie d’Inipi pour attrape-nigauds, l’Indien pauvre loque guettant la mort et les visions au fond d’un verre, l’Indien qui ne veut pas couper ses cheveux et ne trouve pas de travail, l’Indien des prisons qui se muscle et se tatoue, propulsant sa détresse dans ses biceps où se croisent Sitting Bull et un entrelacs de barbelés.

Indiens blanchis, Indiens noircis, apples et wannabes…

Hommes de résilience, hommes de grand silence…

Mais jamais un Américain n’est plus fier que lorsqu’il peut se vanter d’avoir un peu de ce sang Indien-là, de ce sang qui vient des dieux anciens, des hommes qui aimaient leur mère la terre, qui vivaient beaux et libres, les cheveux fouettant l’air dans une galopade infinie. Cette goutte de sang, ils la vénèrent. Elle fait d’eux des autochtones. Des vrais Américains. Les premiers habitants du continent. Des enfants du bison, de la prairie, des chants des Cris qui vous glacent et vous comblent de vie, de la danse de l’herbe, des mystères des kivas… Cette goutte-là change l’image qu’ils ont d’eux. Une goutte de vérité, d’intégrité. Une goutte qui n’aurait rien de blanc, d’avide, de menteur, d’impur, de sourd à la nature. Johnny Depp, Rita Coolidge, Shania Twain, Robbie Robertson, Louise Erdrich et tant d’autres. Et quant aux noirs qui ont un peu de ce sang non-noir, de ce sang libre, indigène, ils ne se lassent pas de la mentionner. Tina Turner, Buffy Sainte-Marie, James Brown, Oprah Winfrey, Lena Horne … et d’autres. Ils ont même leurs associations ! (https://www.blackindians.com/)

Etre Indien, c’est toute une histoire !

 

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Bienvenue! Vous allez voir… c’est comme une grande famille

Eh oui, ça l’est. Ces familles dont on a souvent du mal à prendre des distances dans la vie « de famille », voilà qu’elles nous encerclent aussi au travail, ou dans tout groupe dans lequel nous entrons.

Il y a les patrons. Le père ou la mère, le patriarche tyrannique « pour le bien de toute la famille » naturellement.

J’ai travaillé un jour dans une famille où le patron et son épouse étaient surnommés « Tonton et Tatie » par le personnel, c’est tout dire… Tonton et Tatie avaient leurs enfants préférés – leurs chouchous – et aussi leur papa bien à eux, Monsieur M*** (non, ce n’était pas un bordel, je le jure …), qui possédait plusieurs magasins dont un seul était géré par Tonton et Tatie. Qui épiaient soigneusement les bourdes que ceux qui géraient les autres magasins pouvaient faire. Quand la petite dernière de notre famille a subi les avances de Monsieur M***, et s’en est ouverte, en larmes, à son cher Tonton, il lui a conseillé de ne pas ébruiter inutilement ce moment d’égarement, qu’il parlerait lui-même à Mr M***. Lequel s’en fichait, il partagerait son héritage avec qui était le plus gentil avec lui, pas vrai ? Une des employées, un jour qu’elle rêvassait devant la pluie qui tombait, a vu Tonton s’avancer vers elle et a voulu lui poser une question, qu’elle a commencée par « dis, papa… » suivi d’un fou-rire évidemment. C’est pour vous dire… une grande famille ! Il y avait la jolie paresseuse, à qui on ne demandait rien puisqu’elle se ferait une joie de le faire mal pour qu’on la laisse en paix la fois suivante. Il y avait la vieille bique – qui s’appelait, je vous le donne en mille : Moïse ! – genre Javotte, qui, moustache au vent et pieds enflés, dénonçait tout ce qu’elle découvrait à Tonton et Tatie, et aurait bien fait des croche-pieds à toutes ses sœurs quand le prince apparaissait.

Dans un autre lieu de travail, il y avait HPL notre patron, plutôt vu comme le grand-père un peu ramolli, lui-même sous la coupe de deux niveaux de tyrans dont il avait peur et léchait les bottes avec le sourire et bien des remerciements serviles. Il était secondé (enfin, il se croyait secondé mais était aussi sous la coupe de son « second ») par sa secrétaire, dite « Le croco ». Notre « mère » était la réincarnation d’Helga la louve des SS ou sa sœur, dont la seule explication à son sadisme était que son père avait désiré un fils et avait eu ce machin-là, une fille. Plus virile dans sa tyrannie abjecte qu’un de ces patriarches sournois dans les séries américaines, mais dotée du physique d’un délicat magnolia. Elle aussi avait ses adoratrices flagornant à mort (je me souviens d’A*** qui lui laissait des petits mots sur son bureau « Bonjour et bonne journée ! » « Bonne soirée chez toi, chère I*** »), les trouillardes qui la détestaient mais souriaient comme des chiens que l’on menace, babines retroussées et queue battant le sol.

J’ai aussi eu un « papa » abominable, qui tenait tout le service uni par la confrérie secrète de La dive bouteille. Douze hommes et deux femmes. (Je peux donc vous dire que les hommes sont aussi concierges que les femmes dans leurs cancans de bureau, sauf qu’eux, je ne vous ferai pas l’injure de vous préciser quel était leur sujet préféré, bien au chaud dans leurs braies…. ). Et Papa, d’une simplicité charmante avec ses petits, leur demandait fidèlement chaque soir qui venait prendre un verre après le travail. Et parfois… avant, ce qui était pire ! Il était clair que plus qu’une suggestion amicale ça avait la force d’un ordre. Toute la famille allait donc s’abreuver jusqu’à plus soif, et vivait dans le brouillard total et la dépendance de si tu le dis je le dis aussi… car le travail se faisait en zigzagant et bafouillant par la suite. Il m’est arrivé de les accompagner après, mais j’ai vite abandonné, parce que cet après s’éternisait longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu… J’ai été très mal vue suite à cette rébellion scandaleuse et l’ai payé assez cher…

Capture of the Galleon par Howard Pyle - 1887

Capture of the Galleon par Howard Pyle – 1887

Que dire de ce papa gérant d’un restaurant, qui avait peur de son propre papa, Papa V***,  qui n’hésiterait pas à faire rouler sa tête si le restaurant ne marchait pas. Papa S*** lui avait juré qu’il fallait être un imbécile pour ne pas pouvoir en faire le temple de la gastronomie, du chic et du charme. Mais voilà, Papa S*** n’aurait pas su unifier une troupe de scouts ou d’enfants de chœur, qui aurait viré aussitôt à la bande de gangsters car il pensait que seuls les aboiements et le mépris fonctionnaient. Notre petite famille fourmillait donc de complots, de rébellions, d’alliances louches. Le chouchou était surnommé Petty, et papa S*** lui avait promis la place enviable de bras droit, avec une main baguée (il devait aussi imaginer qu’on embrasserait sa bague, agenouillés, chaque matin…). Petty était bête et méchant comme il se doit, et dès qu’on a compris qu’il nous arrachait des confidences pour aller tout rapporter à son papa S*** chéri, on lui a fait de fausses confidences. Ce fut la chute de la maison Usher, ni plus ni moins. Dans la cuisine on s’entretuait (vraiment), on jetait les casseroles au mur, qui jouxtait l’entrée par laquelle les clients pénétraient sur un glorieux tapis rouge, accueillis par une musique d’orchestre (sur le Titanic aussi, il y avait un orchestre qui joua bravement jusqu’à la fin…), et le bruit de hurlements de pirates provenant de la cuisine. Petty risquait sa vie rien qu’en passant dans les salles, et se faisait insulter de plus en plus ouvertement. Papa Sal* songeait au suicide et filait par la porte arrière quand son papa V*** venait constater l’ampleur du drame. Les clients partaient sans payer à la faveur d’une prise de bec entre les uns et les autres… Un matin, sans avertissement, tout le monde trouva porte de bois. Papa S*** doit encore courir, ainsi que Petty et Papa V*** est, je suppose, encore en train de piquer des poupées vaudoues…

Des toutes ces grandes familles dont j’ai partagé au départ, avec prudence, les claques dans le dos et entendu les bienvenue, tu verras, c’est une vraie grande famille !, j’ai constaté que toujours, celle ou celui qui m’avait accueillie avec le plus de chaleur au début, moi la nouvelle arrivée, était aussi celle ou celui qui m’attendait au tournant : la raison de son empressement était la peur : qui c’est, celle-là ? Elle pensera quoi de telle ou telle chose que nous sommes habitués à faire en toute paix ? Elle a qui, comme alliés ? Peut-être se liguera-t-elle aussi contre Tonton, Tatie, Maman, ou la dauphine… Et ça n’étonnera personne de savoir qu’à l’heure des sabres au clair, ça geignait ferme « et dire que je lui ai tout expliqué, tout montré, que j’ai été sa première amie »… Des larmes de fureur déguisées en pathétique et sincère chagrin liquide…

Mais la différence entre ces « familles » ainsi baptisées pour mieux nous ficeler et la vraie famille, c’est que si on trouve les manipulateurs, les préférences, les intérêts, les coalitions peu nobles dans les deux, dans la vraie famille il y a, qu’on le veuille ou non, tout le bon côté, réel et spontané, qui habite certains des membres, et fait de la famille une tribu inégale mais avec son coin de chaleur. Les liens sont « pour toujours » et pas juste le temps que je monte en grade, que je devienne favori, mignon, dauphine, que j’aie écarté les autres candidats. La vraie famille, c’est mille fois mieux quand c’est bon, et mille fois pire sans doute quand ça ne l’est pas, puisque c’est « pour toujours »…

Anima-Animal

Notre âme, qui garde ce reste-zeste d’animal, ce reste que parfois nous appelons héroïsme, impulsion, courage, audace. Ce reste – zeste d’animalité que pourtant nous nions, ou cherchons à ignorer. Parce que ça échappe à ce que nous considérons « humain », policé, digne. Nous en arrivons même à dire, comme suprême horreur, que certains se conduisent comme des bêtes, ont un comportement bestial.

Et où trouve-t-on des bêtes aussi bestiales que nous, humains, nous pouvons l’être ? Qui tourmentent d’autres des années durant, sans autre but qu’éliminer par l’humiliation, en s’en délectant ? La cruauté du chat, par exemple, n’est cruelle que par notre traduction de son comportement : il s’amuse et exerce son adresse. Mais les harceleurs, les manipulatrices, les psychopathes, les menteurs compulsifs, les voleurs passionnés… ils sont « humains ». Et aucun animal n’accède aux pouvoirs que donnent la parole et l’écriture. Qui semblent être de terribles outils.

Et puis peu à peu la religion s’en est mêlée, encore qu’elle ne soit pas une mauvaise chose en soi, cette vénération d’un chef invisible et tout puissant et partout à la fois, l’évolution naturelle des codes claniques, de plus en plus complexes au fur et à mesure que les clans devenaient tribus, les tribus confédérations ou groupements, etc etc…

Plus on est et plus hautes seront les enceintes pour nous tenir ensemble, plus sévères seront les punitions pour oser penser autrement que la masse et le penseur suprême surtout. Et plus monstrueux deviendront les yeux et les oreilles du penseur suprême, ces abrutis qui ne sont que les cellules d’un magma à cerveau unique, dont la cruauté dit s’appeler justice, dont les punitions infligées avec parfois une joie abominable sont méritées, et dont toute l’existence se résume à être bien vus du penseur suprême ou ses proches pour une récompense imaginaire et souvent éphémère, le temps que la roue tourne à nouveau.

La religion, la politique, le courant de pensée, la caste, le « comme chez nous », le « c’est ainsi que ça se fait et pas autrement »…

L’animal en nous, cet être pur et bien préparé à la vie si on ne le fait pas taire, est celui qui anime l’incontrôlable. Le libre. La pulsion spontanée. Celle de s’éloigner de certains, que l’on sent nuisibles. Refuser le corral. Le licol. Le groupe qui devient toxique. Le proche qui devient un danger. Le danger déguisé en ami. Celui qui nous envoie cette petite onde discrète et pourtant claire : je ne peux pas le sentir.

C’est lui, le loup, le tigre, l’oiseau, l’agneau, le dauphin qui sommeille dans notre âme, et non pas notre éducation ou notre raisonnement, qui nous fait nous jeter à l’eau ou dans le feu sans réfléchir, pour sauver quelqu’un (et nous nous demanderons comment cet acte s’est imposé à nous, et nous dirons que non, il ne faut pas nous féliciter, nous ne savons pas ce qui nous a pris…) ; c’est lui qui nous fait un jour prendre le risque et la parole pour un petit groupe oppressé dont nous faisons partie et qui jusque-là, a subi : ce jour-là… la coupe est pleine, et les conséquences ne nous importent plus, ce qui compte est notre colère du juste, qui jaillit et l’emporte. C’est lui qui nous fait détaler soudainement avant tout le monde devant une menace que nous n’expliquons pas mais qui crie en silence, plus fort que la raison.

J’aime l’animal qui se repose dans mon âme. Mais ne dort pas.

Une gentille belle-mère pour une douce belle-fille

Ma mère – Lovely Brunette – a épousé un fils unique, orphelin. Un jeune homme encore en phase d’évolution, bousculé par trop de changements. Quitter l’Uruguay ensoleillé de sa naissance et venir vivre à huit ans « pour toujours » en Belgique, où il devrait faire sa place parmi cousins et cousines méconnus dans l’enfance ; le choix définitif d’une nationalité – belge ou uruguayenne – qui lui valut de faire la guerre ; le décès de sa mère adorée et puis, un an plus tard, celui de son père. Et la perte d’un œil qui fit planer au-dessus de lui, pour la seconde fois de sa vie encore bien courte, le nuage anthracite de la mort. Beaucoup de drames pour un jeune homme qui se mit alors à la recherche du bonheur perdu. Ma mère, timide, un peu délaissée dans une famille trop fantasque pour lui prêter l‘attention qu’elle aurait dû recevoir, désireuse d’aventure et d’amour, avait le parfum de ce Shangri-la. Et ils vinrent habiter la maison de ses parents à lui. Celle où leur odeur et leurs vêtements jaillissaient des penderies d’acajou du grenier, clamant encore leur indéniable possession des lieux.

La maison de mes beaux-parents, disait ma mère, qui ne les avait pas connus mais les vénérait, ayant absorbé le souvenir que son mari en avait comme une terre merveilleuse absorbe la pluie. Mais ce fut avec sa belle-mère que s’établit la relation la plus intime. Celle après laquelle elle se languissait. Une belle-maman qui lui aurait chuchoté ses astuces pour bien tenir son ménage, l’aurait fait rire avec des anecdotes sur son époux bébé, lui aurait fait des cadeaux suivis d’un baiser chaleureux. Une belle-maman qui l’aurait complimentée sur la lourdeur de sa chevelure sombre, sur son délicat menton ovale, et aurait écouté les récits de son enfance.

Elle changea bien peu de choses aux lieux, et ce ne fut que timidement, des années après le divorce, qu’elle s’y résigna peu à peu, selon les nécessités. La salle de bain a eu un nouveau lavabo parce que j’ai cassé l’ancien, ce large et magnifique lavabo de star du muet en marbre de Carrare, en me hissant dessus pour me regarder dans le miroir. On me l’avait bien dit pourtant que la vanité était punie. J’ai eu une fessée mémorable. Mais la baignoire est toujours restée la même, ainsi que le bidet et la toilette, la balance, et la manne à linge en osier. Le vieux linoléum vert sombre veiné de blanc.

Et puis ses meubles à elle ont peu à peu pris la place de ceux que mon père avait repris, ces meubles de famille qu’elle avait toujours vus et qui furent accueillis par les autres sur les tapis orientaux usés se chevauchant sur le tapis plain du salon. Les cors de chasse dans l’entrée, le saint bonhomme sur le bahut du vestibule, sa bassinoire ancienne en cuivre, la chaise de Joseph au palier du premier… Sa collection de poupées sur la cheminée de sa chambre.

Elle a aimé cette demeure paisible qu’elle appelait soit la maison de mes beaux parents, soit ma maison, car oui, si la maison appartenait à mon père, c’est bien ma mère qu’elle aimait de tous ses murs, ainsi que le jardin. Et la belle-mère bienveillante a plus d’une fois posé sa main sur le front de cette belle-fille en pleurs ou en chagrin. Ou a souri par-dessus son épaule quand elle faisait sa confiture de cerises.

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat "Mouton" - 1918

Une jolie belle-mère encore jeune fille avec son chat « Mouton » – 1918

À quelqu’un qui critiquait, disant moi j’aurais fait installer ceci, je n’aurais pas mis le salon ici, j’aurais …elle répondit sèchement c’est ma maison et mes beaux-parents l’aimaient ainsi, et moi aussi. La maison vieillissait … ce n’était pas une raison pour ne plus l’aimer. Mon grand-père y avait fait faire des aménagements, un grand garage pour deux voitures, une annexe avec vestiaire et cabinet de toilette et sur le toit de laquelle on prenait le thé « dehors » car on y avait accès par l’escalier intérieur. Le grand piano demi-queue de sa femme a toujours pris toute la place du « grand salon », comme attendant qu’elle y fasse encore glisser les doigts. Ma mère n’a jamais su jouer mais le grand objet noir avait procuré trop de bonheur à sa belle-mère bien aimée pour qu’elle demande à en être débarrassée.

Elle ne changea jamais rien à la cuisine, sauf une pose de linoléum gris lorsque le carrelage rouge et blanc a joué les filles de l’air. Une cuisine avec des meubles qui allaient du sol au plafond, peints en gris clair, et un évier de porcelaine flanqué d’une pompe. On avait quand même ajouté des robinets dépareillés, un pour l’eau froide et un pour l’eau chaude, mais pendant des années, on continua de pomper l’eau pour le grand plaisir d’entendre enfin l’eau qui arrivait du puits en soupirant alors que les muscles commençaient à lâcher. La cuisinière à charbon, dont on faisait reluire la surface avec du Zébracier tous les soirs, est restée avec nous jusqu’à mon adolescence, tout comme le frigo, qui a dû résister 30 ans avant de refuser de donner sa fraîcheur. La cuisine, c’était le temple de cette femme dont elle envia à jamais la beauté, l’amour des chats, le chant joyeux fusant des lèvres, l’élan romantique qu’elle inspirait à son mari. Ma mère se mit à faire ses recettes de cuisine, ses plats favoris, ses économies. Ma belle-mère l’a toujours fait, donnait-elle en explication.

Dans un des tiroirs du meuble de la cuisine, elle a pieusement gardé – et utilisé – deux livres de cuisine : Les économies de Popote et Les secrets de Popote, annotés par ma grand-mère, et je les ai repris. Simplement parce que ces objets sans aucune valeur ont fait le bonheur de deux cuisinières qui ne se sont jamais rencontrées mais se sont aimées dans un lieu de lumière. L’amour.

Voici l’introduction de l’un d’eux, aussi savoureuse que les recettes qui suivent :

« Pour les maîtresses de maison qui, s’occupant elles-mêmes de la cuisine (je parle ici des bourgeoises d’après-guerre qui, en général, n’ont plus de servante, ou bien une servante pleine de bon vouloir, mais pas toujours un très grand cordon bleu) c’est une jouissance de remporter de petits succès culinaires, et une satisfaction d’amour-propre de retourner à la cuisine les plats vides bien ratissés… et de voir autour de la table les hôtes souriants et satisfaits. Et la servante qui aura aidé à ce succès pourra, elle aussi, se montrer fière, n’est-il pas vrai ? »

Ces livres étaient publiés par Liebig, et donc il y a du Liebig ou du Liebox partout. Et de petits conseils : Si les choux-fleurs ne sont pas très blancs lorsque vous les achetez ou coupez au jardin, lavez-les, puis mettez à bouillir avec un demi-citron. Si vous avez des noix de l’année précédente, mettez-les pendant trois ou quatre jours dans un récipient plein d’eau, les noix gonfleront doucement et seront aussi bonnes que des fraîches.

 Et puis cette recette que j’ai essayée l’autre jour :

Potage flamand :

Faites cuire à l’eau salée des croûtes de pain, sèches (j’ai utilisé … de la chapelure, pardon Popote !), ainsi que des navets, des pommes de terre coupées en morceaux et par égale quantité.

Quand le tout est tendre, écrasez et passez à la passoire fine. Remettez sur le feu, et laissez bouillir dix minutes sur feu vif. Hachez finement une poignée de cerfeuil (pardon encore Popote, on ne vendait pas de cerfeuil aux USA et j’ai mis du persil…), mélangez le avec un petit morceau de beurre et un peu de Libox dans la soupière. Ajoutez-y, en remuant, le potage bouillant et salez selon le goût.

Je continue de faire beaucoup des plats favoris de ma grand-mère et dont la tradition m’a été passée par ma mère, la belle-fille respectueuse. Les épinards avec un œuf sur le plat et un croûton planté verticalement, ou les chicons au gratin.

Trois générations de femmes autour de ces petits livres et de leurs secrets. Je ressemble à deux d’entre elles. Je chante comme la première, et ris comme la seconde. Nous mangeons les mêmes choses, et les aimons, d’une vie à l’autre.

J’ai rendu son éclat à la maison, sur plusieurs générations, dans mon livre Silencieux Tumultes (dont les personnages sont imaginaires…)

 

A nos guerriers petits et grands…

Mon grand (peut-être même grand-grand, je m’y perds) oncle Gaston a fait les deux guerres. J’aime me dire qu’il était un bel homme car c’est ainsi que je l’imagine, tant il est splendide dans les souvenirs qui me sont parvenus. Il ne s’est pas marié, et donc aucun descendant ne peut me mettre sur la voie, et aucune photo n’a fait son chemin jusqu’à moi non plus.

Mais ne t’en fais pas, Gaston, je te vois très séduisant…

Il est né « le derrière dans le beurre » et puis tout a basculé, son père a tout perdu au jeu, s’est suicidé et Gaston s’est retrouvé avec la mission de rembourser les dettes paternelles pour effacer la honte de son nom. Et de bien marier sa soeur. Je passe sur sa carrière, il s’est démené comme un beau diable et est allé partout, même en Chine. Quand la première guerre éclate, il est en Belgique, a 35 ans et s’engage comme volontaire de guerre dans les pionniers-pontonniers-cyclistes. Lors de la bataille de la Marne, il est celui (Tatàààààà, musique exprimant la vaillance…) qui a placé, sous le remblai du train Tirlemont Louvain, les charges explosives ayant fait sauter le rail, ce qui empêcha les Allemands d’envoyer leurs renforts vers la Marne. Comment pourrait-il ne pas être beau, avec tout ça? Je l’imagine un peu comme un audacieux Clint Eastwood, rien de moins. Sa présence dans la première guerre continue en Afrique où il est chargé du rétablissement des voies de communication téléphoniques et ferrovières, et c’est ainsi que pratiquement il a suivi tout le réseau à pied, 240 Kms de voie en 17 mois entre Tabora et Malagarasi.

Quand la seconde guerre éclate, il est en Belgique, après de nombreuses années passées en Afrique, à Jadotville. Il désire s’engager à nouveau comme volontaire, mais reste bloqué, se morfondant, à Alger (au passage, je signale qu’il est là à ses propres frais), jusqu’à ce que les Américains débarquent en Algérie en 1942, et le prennent comme agent de liaison. Il a 63 ans, mon Gaston! Et c’est un travail épuisant, qui l’usera. Mon Gaston Eastwood est mort à 70 ans avec beaucoup de décorations qui sans doute lui ont fait plaisir… homme d’honneur, qui a vraiment consacré sa vie à la dignité de sa famille et de son pays.

Mon grand-père paternel, Albert – que petite je prenais simplement pour le roi Albert, je trouvais qu’ils se ressemblaient et ne voyais là dedans rien d’extraordinaire, moi! –  a également fait les deux guerres. La bataille de l’Yser lors de la première, dont il est revenu avec l’habitude de dormir avec l’oreiller sur le visage… pour se protéger des rats.

À la seconde, il commandait une batterie (= 4 canons) de rédimés (aujourd’hui on n’emploie plus ce mot, considéré insultant, et il s’agit de la partie germanophone de la Belgique) et wallons à la bataille de la Lys. Les rédimés étaient ce qu’on appelait alors « les mauvais Belges », et les malheureux, il est vrai qu’il ne devait pas être bon d’avoir les pieds dans un pays et le cœur dans un autre … Mais il est arrivé à s’en faire respecter, et en parle d’ailleurs avec une sobre estime dans ses carnets de guerre.

Voici deux extraits de son journal.

22 Mai (1940): 21ème anniversaire de mon mariage. Je tire sans arrêt. L’Escaut présente une série de boucles et à tout moment les Allemands en prennent une ou en perdent une autre. Il m’arrive donc de devoir successivement protéger ou démolir le même endroit. Je ne compte plus les projectiles quoique le groupe me demande après chaque tir la marque, le genre, la fusée etc…. mais je sais que tous ces calculs sont illusoires et nous profitons des suspensions de feux pour les réviser sérieusement. Notre infanterie est enchantée de l’efficacité du tir et nous le fait savoir. Mais elle ne tient pas partout. Je reçois l’ordre de prévoir un chemin de retraite que je vais reconnaître jusqu’au groupe. Vers la soirée je suis appelé chez le major. Ordre de battre en retraite par Waneghem…

28 Mai – La colonne de groupe remonte par Eeghem Kappelle Hille. St Hubert Waerdamme vers Bruges. L’encombrement est celui que nous connaissons chaque fois qu’on bat en retraite. La chaussée est large mais 4 colonnes la suivent parallèlement. Chaque à coup se répercute pendant des kms. Nous dormons presque tous à cheval. À l’aube nous atteignons Oostkamp où l’on fait halte. Je m’introduis par ruse dans une maison où j’obtiens une tartine et une tasse de café. Finalement je m’endors dans un fauteuil. Vers 6 heures on vient me dire de la part du major que nous capitulons. Du coup je suis sur pieds et je vais le voir. Il me confirme la nouvelle, sans commentaires. Je suis mort de fatigue, pratiquement incapable d’émotion, mais les larmes coulent sur mes joues et je pleure sans le savoir. Autour de moi, certains se réjouissent parce que le cauchemar est fini. Je leur explique qu’il commence seulement et qu’ils regretteront longtemps ce dernier jour de liberté. Je longe ma batterie juste au moment où une auto allemande de parlementaires remonte la colonne. On me dit que certains de mes hommes ont crié « Heil » mais devant moi personne n’a bronché.

Un vent d’indiscipline commence à souffler. Je demande des instructions au major qui me dit que nous devrons remettre les pièces à l’ennemi sans y causer le moindre dommage ni sabotage, et que nous devrons les conduire à Thielt. Puis il disparaît. Je fais monter à cheval et nous reprenons la route en sens inverse vers Waerdamme et Middervoorde. À un moment donné, en me retournant, je m’aperçois que les hommes de la 8ème on mis des pivoines à leur boutonnière et aux œillères des chevaux. Je fais arrêter, et déclare que c’est jour de deuil pour les Belges et que les fleurs doivent disparaître immédiatement ce qui est exécuté sans murmures. On a demandé aux officiers de garder leurs troupes en main. Je veux que la mienne reste disciplinée jusqu’au bout. Les sous-officiers le sentent aussi. Ils s’efforcent de me rendre service chaque fois qu’ils le peuvent car ils comprennent que ce retour est un calvaire pour moi. Nous arrêtons pour le repas de midi à Ruddervoorde puis reprenons vers Thielt. Tout le long du chemin nous croisons d’immenses colonnes allemandes qui remontent vers Bruges et nous bloquent très souvent. Il pleut sans arrêt. Vers le soir nous arrivons un peu avant Coolscamp dans des prairies où les Allemands nous disent de parquer les pièces et de dételer ou continuer ensuite à pied jusqu’à la route de Coolscamp, où les chevaux forment une colonne à part. À ce moment les colonnes allemandes qui montent vers Bruges y choisissent les montures qui leur plaisent, ce qui fait que c’est immédiatement la débandade, chacun pour soi. Tous les chevaux restants sont parqués à Pilckem et remis aux Allemands. Tous les soldats rédimés sont rassemblés, on leur offre des autocars qui les ramèneront chez eux, directement. Je les vois une dernière fois et j’entends qu’ils parlent de moi aux Allemands. Ceux-ci me saluent et beaucoup d’hommes me disent adieu. Puis je reste seul sur la route avec mes sous-offs wallons : Verjus, Carabin, Schneuwis, Tekeune, le lieutenant Servais, quelques brigadiers, et un cuistot rédimé qui n’a jamais voulu me quitter. Les derniers fidèles.

Il a dû saisir le surréalisme de la situation en évoquant la liesse et ce sentiment d’avenir heureux du jour de son mariage pendant ces temps de boue, pluie, peur, bruit, mort …? Il avait 50 ans ! Qu’il devait être pénible de comparer, dans un éclair, la douceur de cette journée 21 ans plus tôt avec la lugubre ambiance de la journée présente… Que la splendide paix de son ménage devait alors avoir le goût d’un passé révolu. Sa femme, la gentille Suzanne, avait un mari et son fils unique sur le front… tout son bonheur en suspens, les certitudes anéanties. Disciplinée, elle continua pourtant à tenir son journal, bien succinct :

27 mai 1940- reçois lettre de Cady (sa belle-sœur, femme de son frère Paul… mon adorable tante Cady) de …. ( ?) où elle est avec les Louis et Alfred. Paul s’est engagé. Je télégraphie à Jean (mari de sa sœur Yvonne).

28 Mai – Le roi fait cesser les hostilités à 4 h du matin. Les ministres lui donnent tort. Naissance de Marthe ***

31 Mai – le parlement belge se réunit à Limoges

Le 26 mai, tout à fait épuisé parce qu’il avait dû porter son fusil mitrailleur et le trépied sur ses épaules pour que les Allemands ne s’en emparent pas – le servant avait disparu -, mon grand-père avait fait une crise cardiaque… à son insu ! Il est tombé inconscient de son cheval … Mais il a continué le combat, et puis a gardé son vieux cœur malade tout le reste du temps. Il est devenu chef de l’armée secrète à Verviers, et a tenu le coup jusqu’en 44 pour mourir dans une Belgique libérée.

Bataille de la lys

Mais bien sûr, la guerre a été une affaire de tous les Belges – et tant d’autres. Pas seulement ceux dont on a parlé, qui ont eu de grands faits d’armes à raconter, qui étaient gradés. Tous ces hommes, jeunes ou moins jeunes, ont eu à jamais leur sommeil changé, et plus rien n’a été banal dans leur quotidien, même quand la paix qu’ils nous avaient gardée fut rendue au pays.

Je possède un petit livre très émouvant, dédicacé par son auteur, André Taets.

Debout dans la nuit (ISBN 2-9300014-40-7).

André Taets était un jeune homme comme les autres, et est devenu un guerrier bien malgré lui, emporté par le ressac de l’histoire… Pour lui, c’est en 1940 que tout a vraiment commencé : il s’insurge contre l’occupation allemande, et veut rejoindre les forces belges à Londres. Et le voilà interné en France. Un jeune homme tout banal… un jeune homme avec la vaillance de la jeunesse, et un sens aigu du bien et du mal. Un jeune homme comme nous en connaissons tous, qui veut … rendre le monde meilleur. Impétueux. Mais banal comme le furent tous ces beaux guerriers qui ont, de gré ou de force, donné des années de leur vie – et parfois leur vie tout court – pour que la Belgique reste libre. Et André Taets, ce jeune homme ordinaire, avec son accent local et son avenir en suspens, s’est engagé dans la résistance. 1200 jours de captivité à Dachau l’attendaient. Et c’est en homme ordinaire qu’il nous raconte son expérience, qui fut celle de tant d’autres aussi, et qui, tôt ou tard, devrait nous frapper avec la violence de la révélation : quoi ? Ils ont subi tout ça ? Les tranchées, les poux, les rats sur le visage, la faim, le manque de nouvelles de leur famille, la boue, les camps, la peur, les blessures, la trouille, l’angoisse, l’incompréhensible, la cruauté, l’absurde, le chaos, le doute, la puanteur, la méfiance, l’hostilité, les bombes, la mort, la souffrance du monde alentour, les cadavres des autres, la conscience parfois que l’Allemand que l’on venait de tuer et dont les cheveux blonds ne raviraient plus aucune fille avait quelque part une mère et des projets qui n’existeraient plus … Des jeunes gens qui, dix ans plus tôt ou plus tard, au même âge, n’auraient eu comme soucis que l’acné, les cheveux indisciplinés, des grands pieds peu adaptés à la danse, une jeune fille courtisée avec savoir faire mais indécise, des études peu attrayantes …

Et la liste des guerriers s’étend si loin, chaque famille possède le sien ou les siens. Certains, lettrés ou artistes, ont laissé leur voix et les petits-enfants ont le cœur gonflé d’une légitime fierté. Oui, cette guerre, grand-père – ou grand-mère – en a fait partie. Cette paix que nous connaissons, oui… on lui doit ces jours-mois-années de grand partage, son nom, même invisible, est tissé dans notre drapeau.

It ain’t over till it’s over

Oh que j’ai donc envie de gifler et d’envoyer dans le coin avec un bâillon ces conjoints enlisés dans le marécage de la vieillesse et qui ne cessent de dire à l’autre … qu’il vieillit. Pour qu’enfin il patauge aussi. Pour ne pas s’enfoncer tout seuls. Monstres de la vie quotidienne qui enlacent pour mieux étouffer.

Ces gens qui n’ont « plus d’utilité », et qui enfin pourraient trouver des espaces pour être… jouisseurs, ludiques, enthousiastes de ce temps libre dont ils bénéficient enfin, ce temps qu’ils se sont si souvent plaints de ne pas avoir. Car utile, on l’est tant qu’on a du plaisir dans le regard, un vibrato heureux dans la voix qui raconte….

Ce temps pour soi qui démontre qu’âgé ne veut pas dire vieux.

Mais plus d’un – ou d’une – arrive bien démuni à la possession de ce capital-temps tout pour lui – ou elle – ! Une fois la discipline des horaires de travail disparue, ainsi que la hiérarchie des supérieurs et des collègues, une fois les enfants jetés dans leur vie, il ne leur reste « rien » pensent-ils. Ils n’ont d’ailleurs été que ce qu’ils étaient par rapport aux autres : enfants de, frères ou sœurs de, collègues de, époux de, parents de. Mais eux… ils n’ont jamais existé. Incapables de définir leurs j’aime et j’aime pas au-delà de j’aime pas le céleri, j’aime pas les voyages en avion. Jamais une opinion qui les fasse s’enflammer, la défendre avec foi.

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Souvent, privés de cette routine sociale organisée autour d’une carrière et des repas annuels entre collègues, ils s’effondrent, ont du désordre, gaspillent leur temps, ont littéralement perdu la boussole. Des occupations prennent place de manière obsédante : on cuisine longuement – et l’autre doit manger ce qu’on a fait pour lui, et puis est accusé de « trop manger » bien entendu -, on s’enferme dans son atelier de bricolage comme un vampire dans son caveau de jour, on tient scrupuleusement son agenda de rendez-vous avec les séries télévisées et les suit jusqu’à en tomber dans le coma…

Alors ils se ventousent à leur conjoint dont les rides ressemblent à d’autres sourires, et se délectent à l’idée qu’ils sont dans ce bateau inutile et ennuyeux tous les deux, que comme tout le monde ils vieillissent, et que c’est normal…

Cependant, ledit conjoint peut, lui, avoir construit sa personnalité tout au cours de sa vie, à coups de passion, de curiosité, d’enthousiasmes divers. Et lui (ou elle…) n’a pas envie de vieillir avant de ne plus avoir le choix, il veut encore sentir la faim des choses, et pas la fin. Être grand-père ou grand-mère lui plaît, bien sûr, mais pas question de n’être que ça ! Chauve, ridé ou ridée, un peu trop rond ou ronde, le souffle plus court peut-être, mais il est encore là et a encore tant d’horizons devant lui. It ain’t over till it’s over.

Il rentre et sort, a des projets, des engagements, des anecdotes à relater, le rire dans les mots et les joues soulignées de joie. S’endort en se réjouissant du programme du lendemain… Et ça… c’est vécu comme l’ultime trahison par l’autre, celui ou celle qui n’a ni identité ni désirs. Aussi s’applique-t-il (elle) à guetter tout ce qui peut faire vaciller ce trop bel appétit pour un grand âge rempli : tu ne vas pas mettre ça à ton âge ? Tu ne digères plus rien, tu vieillis (et vas-y que je t’incite en douce à te goinfrer de plats en sauce et de vin parce que moi, c’est un des derniers plaisirs qui me restent…). Tu n’as pas envie d’aller aux 50 ans de mariage des Trucmuches ?… dis donc, tu vieillis ! (mais non, les Trucmuches sont lourds – et peut-être sourds aussi…- et en font trop, et à l’âge qu’on a, oui, à l’âge de raison qu’on a, on n’a plus envie d’aller s’embêter pour faire plaisir, ça s’appelle un privilège de l’âge… Rien à voir avec la vieillesse ). Tu n’aimes pas tes petits-enfants, que tu as fait la grimace à l’idée de les avoir ici pendant trois semaines ? C’est fou ce que tu vieillis

Bien sûr, il y a chez d’autres couples la boutade amicale que l’on s’échange, après tout on prend de l’âge tous les deux et les surprises ne manquent pas, de la paire de lunettes qu’on a sur le nez et qu’on cherche jusqu’en haut du clocher de l’église en passant par ce qu’on a oublié quelque part mais jamais plus on ne saura où… On peut constater gaiement que oui, on vieillit, parce que ça amène tous ces casse-têtes qu’on n’avait pas avant, qu’on résout avec agacement et quelques rires embarrassés aussi, et heureusement qu’on ne travaille plus car ça prend du temps, ces enquêtes…

Mais ce dont je parle n’est pas la moquerie tendre. C’est la flèche empoisonnée qui transperce cette indécente envie de vivre encore chez l’autre.

Nous en connaissons tous… et souvent d’ailleurs ils l’emportent, rallient les enfants autour d’eux (et quel enfant ne trouve pas ses parents « vieux » bien avant même qu’ils soient âgés ?), indiquent aux amis du couple les lacunes que la vieillesse impose à l’autre (qui oublie, qui a mal aux genoux, qui n’a plus envie de ceci..), et enfoncent les freins au plancher. Enferment l’autre dans des visites incessantes de « vieux amis chancelants comme eux deux », enfants et petits-enfants.

Je pense à cette femme qui avait épousé un homme de trente ans son aîné. Rien d’inquiétant sur le principe, sauf que l’époux, qui n’était pas sociable, pas gai pour un sou, et n’avait d’intérêt pour rien si ce n’était pour une routine paralysante, a non seulement pris de l’âge mais est devenu vieux comme Mathusalem une fois sa vie active conclue. Il lui en voulait beaucoup de partir au bureau pom-pom-pom à ce soir chériiiiii, bien coiffée, avec des papotages enjoués au retour, tandis que lui… comme toujours il s’était mortellement ennuyé tout seul, que voulait-elle qu’il fasse tout seul ? Et bientôt elle s’est retrouvée avec un vieux monsieur très barbant qui lui faisait la tête quand elle essayait de lui faire comprendre que la glace tous les soirs… ça lui arrondissait vraiment les hanches et tout ce qui était au-dessus et en-dessous. Tu te crois jeune et belle ? ironisait-il… et tous les soirs elle y allait de sa glace et de bourrelets qui la rendaient moins pimpante et agile, parce qu’il aimait ça, ce petit plaisir de manger une glace ensemble… Même quand le médecin lui a imposé un régime parce que ses genoux criaient grâce sous le surpoids qui ne faisait qu’augmenter… il boudait quand elle faisait mine de ne pas manger sa glace quotidienne à côté de lui.

Bref… les poids morts deviennent des poids mortels… Larguons les amarres !

 

La messe, supplice préliminaire aux joies du dimanche

Mon père n’était pas catholique. Il était athée, en fait. Ma Lovely brunette de mère l’était (catholique) mais comme on lui tournait le dos depuis qu’elle était une abominable divorcée, elle tournait le sien avec un petit mouvement du postérieur assez irrespectueux.

Mon frère et moi allions donc à la messe seuls.

Agenouillés sur les spartiates chaises paillées nous regardions les poils oubliés par le rasoir sur les mollets de la dame devant nous. J’avais mon missel, objet de fierté et d’amour car il m’avait été offert pour ma communion par une amie de Lovely Brunette, l’éternellement bronzée Madeleine. Il avait une odeur de bénédiction et racontait la vie de Saint-Antoine de Padoue. Entre les pages j’avais des souvenirs de communion de mes amies et cousines, ainsi que du Petit Johnny, le neveu adoré de notre gouvernante Sibylla. Jésus avait toujours le pied nu pointant avec coquetterie de sous la robe et une chevelure fraîchement frisée au fer, torture odorante que j’endurais parfois moi-même sous la main ferme de Mademoiselle (Sibylla), la tante du Petit Johnny en question. Le visage de ce Jésus publicitaire avait une pâleur suspecte et émettait une lumière sainte restreinte dans un cercle parfait. Parfois des anges agitaient palmes et trompettes, leurs cheveux bouclant dans l’auréole circulaire. Regarder ces images et sentir l’odeur du missel faisait passer le temps.

(Au passage il n’est pas inutile de préciser que toute cette pâleur et langueur des saints et grands personnages de mon livre de catéchisme me dérangeait au point que tout le monde, Jésus, Gabriel, Marie, Sainte Anne, Moïse, Salomon… tout le monde avait été rehaussé par mes soins enthousiastes de bandeaux et plumes d’indiens dans les cheveux, d’un carquois rempli de flèches et d’un arc de belles dimensions… Un peu d’ambiance, pardi!)

Mais revenons à nos pieux fidèles du dimanche….

Dans l’église quelqu’un toussait. Les pieds des chaises hurlaient contre le carrelage centenaire et tristounet. Il faisait froid, le froid des pierres, du devoir, des radiateurs de fonte impuissants contre ce gouffre froid. J’aimais les cantiques qui flottaient dans l’air et caressaient les statues de saints de plâtre aux pieds de la même couleur que les cochonnets de massepain, dansaient autour de la belle chaire sculptée au bois luisant, s’élançaient vers les vitraux aux teintes de pierres précieuses, s’enroulaient autour des austères colonnes de la nef, rasant le goupillon, tournoyant dans les robustes bénitiers. C’était ennuyeux et répétitif, mais d’un ennui sensuel avec un zeste d’irréalité. La hauteur de la voûte, l’odeur de l’encens – qui m’a fait m’évanouir en tout cas à deux reprises -, les rituels, le latin, les habits sacerdotaux dont j’avais appris les mystères et le nom en classe … la force du temps se concentrait une fois par semaine dans cette heure et demie de familière austérité.

Communion de Suzanne (elle est devenue très anti-curés par la

Au sortir de l’église, le soleil ou la neige sur la dalle du parvis nous ramenait dans ce jour à la qualité particulière : Dimanche. Le jour des petits pains le matin. Du bon dîner. De la tarte. Des visites. Du cinéma l’après-midi. Je touchais mon chapelet dans ma poche, remontais mes chaussettes. On embrassait quelques joues poudrées de tantes qui nous rappelaient avec une feinte surprise hebdomadaire auquel de nos deux parents nous ressemblions. Les tantes de ma mère la reconnaissaient en nous, celles de mon père juraient que nous étions son portrait craché.

Et puis on se hâtait à la maison, l’estomac gémissant à l’idée des délices dominicaux qui feraient notre joie sur la table parée d’une nappe neuve qui serait changée le dimanche suivant. Gare à qui ferait la première tache !