Un grillage de sacrifices

Prenez-moi à la place de mon fils (et fusillez-moi). Mes économies, je les verrai volontiers fondre pour sauver ma femme-ma fille-ma mère… Partez en avant, je retiendrai l’ennemi, avec mon fusil déficient, mes lunettes cassées, ma tremblotte et mes 85 ans.

Il y a de ces sacrifices qui font de la mort un instant qui glorifie la vie de quelqu’un. Mais n’est pas héros qui veut, le courage n’est pas toujours là où et quand on aurait cru le trouver, et puis… l’acte d’héroïsme ne frappe pas à toutes les portes. Nous sommes tous des héros ou des lâches en puissance et ne le saurons jamais parce que l’occasion n’est pas au programme.

Et ces sacrifices-là, je les comprends et les admire. Et espère en être capable si de besoin.

Et il y a les plus petits et innombrables sacrifices anodins. On regarde un film qu’on n’a aucune envie de regarder, parce que ça « lui » fait plaisir. On mange plus de ceci ou moins de cela parce que ça fait partie de « son » régime. On accepte, la mort dans l’âme, d’emménager dans une maison ou une ville qui ne nous attire pas, parce que ça va « arranger » la vie de quelqu’un d’autre, la rendra plus facile. On renonce à des vacances parce que la belle-mère est malade et que qui sait ce qui pourrait arriver si on s’éloigne trop.

Ou bien, aussi, on offre son existence à une cause, religieuse, humanitaire, militaire (bon ou mauvais usage selon où on se trouve…), recherche scientifique, c à d qu’on ne se laissera détourner de rien de ce qui semble la lumière à suivre pour s’accomplir et donner un sens à son existence.

Des sacrifices, on en fait, à la pelle, sans compter. Parfois avec la joie de voir celle qu’on donne au prix de cet effort, parfois un peu frustré mais en sachant que l’effort n’est pas inutile.

 

Mais je ne comprends pas le sacrifice comme directive de vie, l’assassinat de ses propres enthousiasmes, de sa nature, sur l’autel de l’égoïsme et de la manipulation d’autrui.

Les conjoints qui, à force de chantage, de soupirs ou accusations d’être délaissés, sont des crampons et sucent la vie, armés de leur envie de ne pas se prendre en main, jamais ! Les enfants qui usent tout le temps libre de leurs parents, leur passant la pommade avec un « il n’y a que toi qui me comprenne, maman », pour se déresponsabiliser de toute initiative en arrachant conseils ou approbations qui leur permettront ensuite de dire « mais tu étais d’accord avec moi ». Ou de ne pas réfléchir eux-mêmes à ce qu’ils doivent résoudre. Leur collant leurs enfants parce que, c’est bien connu, c’est une telle joie d’avoir des petits-enfants. Oui, certes, mais plus pour « en jouir » chaque jour ou chaque vacances, et se débrouiller avec les vomis, les cauchemars, les disputes, les bobos si, justement, on aspire à la jouissance de son temps après avoir accompli sa mission de parent. Et puis il faut les occuper intelligemment puisqu’on a le temps. Rendre service, oh oui, et oui, ça fait plaisir. Vraiment plaisir. Mais ça fait aussi plaisir d’avoir ses heures et journées à disposition sans être vu comme des égoïstes qui n’ont rien à faire et se vautrent sur ce rien… Ce temps qu’ils ont mérité et qui devrait être principalement pour eux, mais qu’on leur remplit à ras bord et ras le bol. Ces parents âgés qui tyrannisent, exigent, et ne ratent pas une occasion de souligner qu’ils se rendent bien compte qu’on veut les abandonner dans un home comme un chien à une borne kilométrique. Il y a eu – et il y a encore sans doute – des enfants qui dès leurs premiers trottinements étaient choisis pour être le bâton de la vieillesse des parents, auxquels ont présentait la chose comme un destin de privilège « tu ne devras pas te marier, tu resteras avec papa et maman ». Certains de ces bâtons ont peut-être eu un refuge apprécié, et d’autres se sont sentis emprisonnés. Et autrefois on se sentait l’âme d’un criminel si on rêvait à une vie toute à soi, sans s’occuper de papa et maman vieillissants comme unique passe-temps. Ça a sans doute disparu en grande partie mais j’en ai connus, et en connais encore : tous les prétendants sont déclarés nuls par maman, qui rassure : tu peux trouver bien mieux. Ensuite on passe à « tu es si bien toute seule, regarde tes amies cocues, divorcées, battues, abandonnées, sans le sou… Et tu m’auras toujours, moi ! ».

Vivre et laisser vivre. Simple mais bien beau. Et impossible d’oser l’appliquer quand on ne s’est pas mérité l’affection d’autrui mais qu’on l’a arrachée par des stratagèmes : dettes importantes et communes, chantages affectifs à répétition, enfants qu’on n’attendait pas mais qui, surprise, ont jailli d’un chapeau, menaces variées « si tu pars je… ». Alors se met en place la grande œuvre d’élever de hauts grillages : les innombrables sacrifices qui sont autant de menottes, fers aux chevilles, colliers de métal, le tout relié à des chaînes cliquetantes. Ce sont ces passions d’une épouse que l’on étouffe parce que maintenant… elle a des choses sérieuses à faire, le ménage, le travail, et les enfants. Adieu donc la joie d’écrire des poèmes, de faire du modelage, d’aller au cinéma, de créer des modèles de sacs, d’apprendre des langues, d’aller à l’académie des Beaux-Arts pour se plonger dans l’aquarelle ou le croquis. Ce sont les solitudes respiratoires d’un époux que l’on efface : oui oui il est libre de faire tout ce qu’il veut, il le sait bien, mais pas ce w-e, les Trucmuches viennent, le w-e suivant c’est maman qui arrive pour une quinzaine, ensuite on aura besoin de lui pour le déménagement des machins et à Pâques il sait bien que les enfants auraient le cœur brisé s’il ne vient pas à la mer. Et puis il a eu sa soirée entre copains il n’y a pas 6 mois… quel égoïste, déjà que les enfants le voient à peine ! Et s’il rentre tard, il le sait bien, très bien, qu’on ne peut s’endormir avant d’avoir entendu qu’il était là et refermait la porte d’entrée. C’est la liberté d’une fille devenue grande que l’on enferme dans de mots de ferronnerie : Ah, tu vas aussi loin en vacances cette année? J’espère que rien n’arrivera à papa, tu sais il n’est pas trop bien, n’oublie pas de nous appeler tous les jours… ou encore De nouveau ce Cédric? Je trouve qu’il grossit à chaque fois que je le vois, si-si je t’assure, on dirait un potiron!

Ces sacrifices-là, c’est l’immolation de la dignité d’autrui. Des sacrifices inutiles et subis plus que consentis, menant à une vie racrapotée, souvent niée d’ailleurs, déguisée en mais non, tout va bien. Derrière le masque, des larmes sèches et de l’amertume. Le rêve d’un enlèvement.

 

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Un monde de brutes… vraiment?

On lit ça tout le temps « un peu de douceur dans un monde de brutes »…

C’est tellement négatif de sortir cette vieille rengaine… alors que s’il y a bien des brutes, il y a tous les autres, et qui même souvent sont proches de nous. Les parents, des amis, des professeurs, des épiciers du coin, des madames qui promènent leur petit chien en leur parlant, des dentistes, des amoureux ou conjoints. Ils ne seraient que des brutes ? Pourquoi ne pas leur donner de poids et ternir l’idée de l’humanité par la notions de ces brutes inconnues dont il est difficile de dire s’ils sont des brutes ou des victimes, des gens délibérément ignobles ou qui sont passés au lavage plus blanc que le blanc bonux du cerveau, des gens qui sont du mauvais côté d’un combat (et comment, nous, pouvons-nous savoir s’il y a un bon ou un mauvais côté ? ).

L’humanité regorge de gens merveilleux, de purs, de fournaises pleines d’amour et d’enthousiasme pour l’autre et les autres. Même si peut-être eux aussi se trompent de combat, ils y investissent leur amour et leur foi.

Sans pour autant devenir des brutes, oublions les fanatisés…

Le fouillis du web nous offre de petits films délicieux où des gens sauvent des animaux qui ne leur sont rien, si ce n’est une vie en détresse, et ils le font parfois au péril de leur vie ou en tout cas au risque de se prendre un coup de dent ou de sabot, voire de cornes. Ou de tomber eux-mêmes dans l’eau gelée, le précipice, la gueule du loup. Et puis partout il y a ces défenseurs isolés du plus faible, qui donnent des cours gratuitement à qui rame et n’a pas les moyens de s’offrir un répétiteur ; il y a ces gens qui font le petit extra pour autrui, un voisin dans la solitude morale, un sdf dont le sourire quotidien est devenu part de la journée, une personne âgée perdue dans des paperasseries. Il y a ces kinés, ces aides familiales, ces assistants de vie qui parfois, tout en faisant leur travail, ont le cœur touché, et sentent le désir sincère d’apporter un petit mieux.

Il y a tous ces gens, innombrables, qui font des gestes anodins d’héroïsme non calculé, je pense par exemple souvent à ces gendarmes liégeois qui, pendant la guerre, ont dissimulé mon père derrière leurs vélos et leurs grandes capes parce que le couvre-feu était passé et que la patrouille allemande… patrouillait. Ce n’était rien et pourtant, ils risquaient leur vie. Et ils ont sauvé la sienne car il était estafette pour l’Armée secrète, et bien jeune encore.

Les histoires de ce genre sont celles à partager aussi, au lieu de faire des commentaires banals et répétitifs sur l’humanité qui fait honte, le monde de brutes, les animaux qui sont meilleurs. C’est à croire que les gens qui publient ces perles en se prenant pour de nouveaux Sénèques sinistres ne fréquentent que la lie. Bien triste pour eux, mais s’il est vrai qu’il y a le côté noir de l’humanité, il faut aussi se souvenir que de l’autre côté, il y a la lumière…

La vengeance sera un texte sans fautes

Le massacre des mots innocents, c’est à dire de l’orthographe, la jubilation des ignares triomphants, l’impardonnable erreur de ceux qui nivellent par le très-bas et seront emportés par le fond, ce qu’on ne regrettera pas…

Car les réformes de l’orthographe ne sont pas seulement l’assassinat de l’héritage culturel, mais aussi une campagne d’abrutissement collectif. L’orthographe et ses arcanes, tout comme les savantes pirouettes des mathématiques et autres sciences, ça ne sert pas « qu’à » être fort en math, en dictée ou toute autre discipline. Ça sert également à obtenir un raisonnement rapide, instinctif, précis, et c’est par l’étude qu’on y arrive, pas en prenant des raccourcis. Verbe-sujet-COD-pronom, hop hop hop ! Les zones du cerveau (quand cerveau il y a, ce qui parfois reste une énigme malgré tout…) qu’on laisse dormir, eh bien elles meurent de sommeil, et il n’y a pas de résurrection.

Et l’orthographe sera le screening discret, indécelable mais omniprésent lors de toute demande d’emploi, à la lecture de tout CV. On saura tout de suite si on a affaire à quelqu’un qui a été formé, même s’il y a des bugs ici et là, ou à quelqu’un qui a béatement applaudi avec les plus bêtes ou inconscients, ceux qui auront ri de ce temps perdu à chercher à bien écrire alors qu’il suffit d’écrire.

Le chef de cuisine qui sera tout fier de clamer que lui, il est arrivé là sans jamais avoir eu la moyenne en dictée (et comme on la baisse de plus en plus, il ferait mieux de faire profil bas voire plat ) et qui affichera aux toilettes « Le pèresonèl est priait de se lavait lai min en sortan du wouécé » sera vite surnommé lavette ou ouécé quand un membre de son staff convoitera son poste.

Bonne chance pour être crédible pour des responsabilités délicates. Car qui ne sait écrire ne sait comprendre, ne sait lire, n’a appris le raisonnement instantané.

Bonne chance aussi pour comprendre les instructions, règlements et les fameux « petits caractères » en fin de contrats, qui déjà exigent le port de loupes mais leur seront aussi clairs qu’un texte en coréen. Les notices médicales. Allergies ce n’est pas à lairgit. Posologie n’est pas pause au logis.

Bonne chance pour les mots épouvantablement inconnus se faufilant ici et là. Avez-vous amené votre curriculum fera hoqueter de surprise. Un curr… ? Euh, j’croyais qu’un CV était tout c’qu’y m’fallait… (Comme l’inoubliable Toto’ qui, alors qu’on lui demandait de montrer son curriculum, très décontenancé répond : Ah… mon curriculum ? Mais…  ici, devant tout le monde ?)

Bien entendu je ne songe pas à ridiculiser les étrangers qui, arrivés dans un nouveau pays à l’âge adulte ont beaucoup de mal et de mérite, ni les situations particulières. D’ailleurs, qui songerait à ridiculiser des gens qui font de leur mieux, en n’importe quel domaine ?

Mais le mépris « crasse » qui est consenti aujourd’hui en ce qui concerne l’orthographe (et tant d’autres secteurs hélas ) sous le prétexte qu’il faut tout simplifier (pour que ceux qui ont un cerveau d’amibe puissent encore suivre et abêtir les autres ) aura un effet boomerang qu’on n’a pas encore annoncé.

Chance

Count your blessings, comme on dit.

J’adore cette injonction. Car faire l’inventaire de ses malheurs, c’est bien facile, qui n’en a pas ? Et je n’ai pas envie de faire le concours de la plus méritante et vaillante des reines de la résilience. C’est mon histoire, et je suis encore là pour y repenser quand c’est nécessaire, et me dire que ouf, c’est loin derrière et que même… ça me fait parfois rire. Mes propres mésaventures m’aident à comprendre les autres. Pas ceux qui ne sont qu’un long ululement lugubre de drames et souffrances, là je ne cherche surtout pas à comprendre. Mais les autres, les ceux qui encaissent, qui ont des successions d’années noires et se rétablissent dès qu’arrivent les éclaircies, peut-être un peu cabossés mais bien contents de retrouver le soleil ou même la pluie le matin.

Alors moi, ma grande chance (c’est ma chance, c’est ma chance, c’est ma très grande chance, air connu…), c’est d’être née dans une famille hétéroclite, avec un papa né ici, un grand-père né là, des ascendances hollandaises (oui je sais, ce n’est pas vraiment vraiment exotique mais bon… eux-mêmes provenaient de Hollandais partis à Batavia sur un immense voilier au 18è siècle pour « affaires », et c’est pas vraiment banal ! ), et d’autres grands-parents provenant de lignages plus sédentaires mais qu’on pouvait qualifier « d’originaux » pour la branche de ma grand-mère Edmée. Un mélange explosif. Et donc très vite j’ai appris quelques rudiments essentiels : partout où on va, les codes changent, et tout le monde a raison, ou au moins ses raisons !

Chez bon-papa Jules, on était vissés au même sol depuis des générations et on était gentils, bien élevés, on aimait bien boire et bien manger, la belle vaisselle et les élégants couverts, être bien habillés sans se faire remarquer. Chez bonne-mammy Edmée, on était vraiment très très sans façons, un peu trop pour le goût de Lovely Brunette, car entre nous on riait des sandales de moine franciscain de bonne-mammy, ainsi que de ses affreuses jupes rayées en coton. Elle était aussi très bien élevée et polie, mais impertinente et cédait trop vite « pour avoir la paix », ce qui lui a assuré une bien triste fin. Elle riait volontiers, était généreuse et farceuse. De ces deux grands-parents là, je pouvais voir en promenade ou sur des cartes postales et vieilles photos, les habitations qu’ils avaient occupées, eux petits, leurs parents, leurs grands-parents. Ça donnait l’impression que le monde avait été « à nous » avant notre naissance, morceaux par morceaux, l’un et puis l’autre. C’était amusant. Et ça reliait au passé.

Mes autres grands-parents, Albert et Suzanne, étaient morts avant que mes parents ne se rencontrent. Mais leurs deux maisons voisines existaient encore, et nous allions les voir en pélérinage… Elles n’appartenaient plus à la famille depuis « belle lurette » mais ça ne changeait rien. Et surtout, il y avait plein de photos d’eux ailleurs, très loin ailleurs, d’eux et les parents. Suzanne avec un agneau dans les bras, en Uruguay. Suzanne dans un parc public extraordinaire à Rio de Janeiro, ou sur l’ile de Madère, avec un chapeau cloche et tout le chic des années 20. La maison en Argentine, avec l’institutrice familiale sur le balcon, et on ne sait qui dans une belle calèche rutilante. L’oncle Adolphe que je trouve bien beau, et qui a connu une mort si bizarre que personne n’a jamais voulu dire ce qui s’était passé, là, en Argentine, mais le bruit courait, chuuuut chuuut, qu’il y avait une femme là-dessous et une histoire pas très catholique. Du côté de Suzanne, il y avait son grand-père venu de

Punta del Este, Uruguay

Punta del Este, Uruguay

Hollande avec je suppose de l’argent mais en tout cas l’esprit d’entreprise, avait acheté un moulin à tan dans le Namurois, et assuré la fortune de la famille. Mais en bon batave, sa descendance n’avait jamais ressemblé aux Kardashian, on avait certes de belles maisons et des voitures, et un train de vie cossu, mais… on n’était pas dans l’éblouissement des paillettes et diams. Et on avait un côté humain délicieux qui est toujours resté. Les « gens de maison » avaient leur place et importance et ne subissaient ni hauteur ni méchanceté. Mon arrière-grand-père a renvoyé sans hésiter son garde-chasse qui avait délibérément tiré sur le chien de famille, on aimait beaucoup les animaux aussi. Moins les garde-chasses. Et du côté d’Albert, eh bien en tant qu’acheteurs de laine, il leur fallait bien aller la chercher, la laine, et la trier, la choisir. Alors on partait là où se trouvaient les moutons les plus bouclés et généreux, comme tant d’autres, faire sa vie ou un morceau de vie en Argentine, Uruguay, Algérie ou Australie. On mourait parfois bien loin du cimetière familial, et les au-revoir étaient auréolés d’un espérons que ce n’est pas un adieu quand même, car la route était longue. Ainsi on apprenait à profiter des gens présents, les chérir, les regarder. J’ai compris que ceux qui partaient ne revenaient pas toujours. Et puis on écoutait leurs aventures, et on essayait d’imaginer ce qu’ils ne raconteraient pas. Et on avait des objets venus de partout, des disques de cire qui chantaient ay-ay-ay-ay chiquita !, des calebasses à maté, des carapaces de pangolins, des bijoux achetés au Brésil avec des ailes de papillons bleus, des chopes à bière venues d’Argentine, des boites du Kasaï, des cendriers en malachite… des tissus étranges, des recettes encore plus étranges, des tics de langage qui ressemblaient à des codes secrets. Papounet allait « choper » et pas manger. Il donnait un « matabiche » et pas un pourboire. Sa grand-mère avait été Mamita. Son grand-père Corta Viento, surnom qu’on lui avait donné à Buenos Ayres.

Vivre dans un patchwork de cultures et habitudes, c’est un privilège. Car on se débarrasse de ce carcan qu’est le jugement hâtif, le « ça ne se fait pas », « c’est pas comme ça que… ». Le monde est immense et fantastiquement varié. Et vivre dans plusieurs langues vous apprend la pudeur ou l’indécence de certaines expressions, des multiples manières que l’amour, les affaires, les problèmes ont pour s’exprimer. Ou pour se taire et se faire comprendre. Ça vous donne plusieurs chemins pour la pensée. Vous êtes riche à jamais et partout. Et surtout, vous êtes libres !

No Big Deal

La foire du livre, et toutes les foires un peu importantes (du livre). Je vais chaque année – en visiteuse – à celle de Bruxelles, plus pour la sortie que pour la cohue et la marche dans un sauna bruyant, sortie qui suit le repas très amusant que je prends avec mon ami Denis, qui arrive de Besançon. Occasion pour nous de papoter, rire, parler de bouquins, d’auteurs ou éditeurs que nous connaissons de près ou de loin, et puis une bonne marche vers le plus grand bain de vapeur de la ville, la Foire du livre de Bruxelles, où nous ne nous éternisons pas plus qu’il ne le faut pour faire notre tournée de reconnaissance. On en sort liquéfiés et les joues comme des pommes d’amour.

De l’air ! De l’air frais, et du silence, et la promenade retour le long du canal et puis le quai aux briques, on aime bien ça…

Foire du livre Alain Bustin 2015

Foire du livre, visite d’Alain Bustin 2015

Et il faut avouer qu’on est tout content lorsque, auteur inconnu, on a au moins été une fois faire acte de présence, la plume d’oie bien taillée et l’encrier rempli, le sourire sympa mais pas prédateur. J’y suis allée une seule fois en autographeuse, deux petites heures de ma vie bien remplies, pas désagréables du tout. On y donne rendez-vous aux amis qui habitent du côté de Bruxelles et qu’on ne voit jamais, on fait la photo souvenir (ou deux, ou trois) et on sait ce que c’est que d’avoir été en dédicace dans un grand salon. De loin on a vu le chapeau d’Amélie Nothomb, les deux têtes des frères Bogdanov, celle de Michel Drucker et c’est autre chose que de voir les mêmes visages sur Closer, oui oui oui (pas toujours plus flatteur, je dois dire…). Bien sûr, nous on les a vus, et eux n’ont même pas eu conscience qu’on existait, mais on s’en remet très très bien (au cas où on en aurait été démis…).

Maintenant, honnêtement, il n’y a pas de quoi sonner ni le tocsin ni une joyeuse volée. Personne ne viendra vous voir qui ne vous connaissait déjà suite à un autre salon plus petit mais intime, un achat, ou autre moyen. Personne ne vous y « découvrira ». Et les paparazzi ne s’attarderont pas sur vous, tout au plus vous ferez « le nombre » sur un travelling montrant qu’il y a foule à tel ou tel stand. Les figurants bourdonnants.

Et pourtant, pour le lecteur qui ne connaît pas le système, son auteur localement connu, son poulain favori qui a publié un ou deux livres (le fils de la voisine, l’ancienne première en rédaction du cours de Mlle Machin, le petit ami de la belle-sœur de…), est en train de faire son chemin puisqu’il va à la Foire du Livre de Bruxelles (ou toute autre grosse excitation bouquiniste). On croit qu’il a été choisi, élu, cherché, pourchassé, repéré, puis supplié et que c’est donc bon signe. Même ce grand salon le veut. Même ce grand salon renifle son talent.

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

Or la vérité est que tout éditeur qui veut officiellement exister fait de son mieux pour figurer aux salons importants (et pas question de montrer patte blanche mais patte pleine d’écus, florins et ducats ), et convie ses auteurs pour amortir cet investissement prestigieux et ne pas avoir une table jonchée de livres sans petites mains joyeuses pour y écrire de jolies dédicaces.

Mon éditeur ne participe pas (mais il existe oh combien, et la maison d’édition fêtera ses 20 ans la semaine prochaine !), et l’autre éditeur qui m’avait installée sur le trône pendant deux heures ne participe plus. Et donc… moi non plus. Pourtant j’existe, je le jure…

Je vais à peu d’évènements de ce type, privilégiant ma ville d’origine, son libraire dynamique, et parfois un festin de mange-pages si c’est à distance raisonnable, que je suis libre et que je sens l’inspiration. Pour le reste… c’est écrire qui me plaît, et rencontrer ces lectrices (parfois lecteurs, oui oui oui !) avec lesquelles les points communs se sont mis en évidence tous seuls… C’est alors une séance de dédicaces enjouée comme autour d’une tasse de thé, amicale, entrecoupée d’embrassades et de rires. Ça… c’est tout ce que j’aime.

Ceci dit, amis et amis qui dédicacerez jusque dimanche, ne boudez pas votre plaisir et allez-y, hop hop !

Et le pire est que vous vous en fichez complètement !

Cri strident de Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi, issu de sa bouche béante et tordue par l’indignation, du haut de son haut pupitre. C’est de ce mirador qu’elle surveillait une centaine d’élèves, trois ou quatre classes de dessin réunies dans une grande salle dont, armée de son chapelet et trousseau de clés, elle contrôlait le silence, les bonnes manières, la piété affichée, l’esprit studieux illuminé de la bienveillance du Saint Esprit que nous allions prier en début d’année scolaire.

Nous ne pouvions pas parler, pas emprunter, pas prêter, pas glousser, pas chuchoter, pas circuler. Si par malheur nous devions aller à la toilette, nous nous faisions férocement reprocher de ne pas avoir pris nos précautions, et que donc tant pis, il faudrait se retenir. Vrai qu’à 17 ou 18 ans, on n’a pas encore appris à gérer nos visites au WC et qu’on y va par pur plaisir… Et qu’on ne parle pas de garçons avec sa voisine de devant, de derrière, de gauche et de droite, et qu’on ne rit pas, jamais !

Et bien entendu, alors que Courrèges crée des boucles d’oreilles comme des engins spatiaux, on n’en porte pas, pas plus que des mini-jupes. On ne se maquille pas malgré la mode œil au beurre noir.

Nous portions donc nos jupes d’uniforme, dont nous roulions la taille une fois dans la rue, ce qui nous faisait un bourrelet suspect sous le pull bleu marine mais révélait un peu nos genoux. Et nous mettions nos boucles d’oreilles en poche en arrivant dans le couloir de l’école, saluant la gentille Mère Marie-Colomba qui se doutait de tout et gardait le sourire. Celles qui osaient le maquillage risquaient d’être envoyées se laver dans le petit cagibi où nous nettoyions pinceaux et matériel, pour en ressortir méconnaissables et en larmes. Celles qui entraient dans les saints murs de cet Alcatraz estudiantin avec des « billets doux » dans leur sac le voyaient vidé sur un pupitre, et son contenu exposé aux rires narquois, le billet doux lu sur un ton sarcastique (ça, c’était notre prof de néerlandais, la réincarnation d’Helga la louve des SS, qui excellait dans cet exercice…). Bref, on ne plaisantait pas impunément.

Et ce jour-là j’avais usé mon quota de bêtises annuelles autorisées : je suis arrivée en classe avec des boucles d’oreilles aussi grosses que des grappes de raisin, jaunes et dansantes, et un pull jaune sous prétexte que le bleu était sale (à mon avis, c’était vrai…). Et comme tout le monde me regardait en attendant quand le châtiment allait tomber, je souriais aimablement, me retenant de quelques salutations de type princière, car je n’avais pas les gants blancs. Et en prime, une fois installée à ma place, je me suis mise à bavarder, certes en faisant semblant de soupirer entre les dents, mais je parlais bel et bien. Et Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi a hurlé mon nom suivi de Silennnnnnnnce ! J’ai levé les yeux vers elle, avec une expression pieuse et repentante, et ai recommencé à parler aussitôt en mode ventriloque. Et elle, ne pouvant quand même pas me condamner au fouet ni au pilori, a vociféré « Vous, avec vos airs suaves, vous faites toujours exactement ce qui vous voulez ! Et le pire est que vous vous en fichez complètement ! »

Et elle avait raison. Je n’ai jamais su avoir peur du châtiment, ou éprouver de la contrition quand je ne me sentais pas en tort. Il m’est même arrivé d’attraper un fou-rire si on me passait un savon dont je trouvais l’ampleur ridicule. Toute cette énergie pour rien, pour que l’un se sente offensé là où il n’y avait eu que le plaisir de vivre.

Je ne me sentais pas « sur la même planète » et donc… je m’en fichais tout à fait. Et certainement ça m’a évité pas mal de « mauvaise conscience » inutile…

 

Une main maudite et une espionne, le Dr Bond. Paula Bond

Alors qu’elle était prête à accoucher de moi, Lovely Brunette s’est vue conseiller par le personnel de l’hôpital d’aller au cinéma pour se distraire. Mon père l’a donc emmenée (nous a emmenées…) se détendre dans une salle où on projetait un film d’horreur, Les mains d’Orlac (Mad Love en anglais) avec Peter Lorre. Elle a adoré mais bon, je voulais vraiment sortir de là et une fois le film fini, elle est retournée à l’hôpital où je suis née à 2h45 du matin. Il paraît que je ressemblais à Peter Lorre, ce qui n’est pas flatteur comme je l’ai constaté il y a peu.

Peter Lorre

Bien des années ont passé… et  je suis arrivée en 2001 (comme vous tous d’ailleurs.). Mon mari et moi avions une imprimerie, et…

Pauvre petit chat de rue ! Pauvre, mais pauvre petit ! Nous avions le cœur brisé de devoir jeter « Voyou » à la porte chaque soir alors qu’il avait passé la journée sur des boîtes de carton dans l’imprimerie. Il s’y détendait et surtout s’y goinfrait tout le jour, et on le restituait aux tiques, puces, matous couverts de croûtes et ventre creux chaque soir. Puis on a découvert, en y regardant mieux, qu’il s’agissait d’une Voyelle… pauvre, mais pauvre petite chatte vouée à une mort certaine dans la rue … Alors … eh bien, on a décidé d’en faire une heureuse bestiole, et de la capturer pour y arriver.

Elle n’a pas du tout aimé ce plan, et m’a mordue avec la vigueur et la précision d’un douanier qui vous prend pour un terroriste. J’ai tenu bon. Surtout pas lâcher. Aïe-aïe-aïe-aïe pas lâcher ! C’était pour son bien, on penserait au mien après. Nous l’avons conduite chez le vétérinaire pour la faire stériliser, et  sommes rentrés travailler le cœur gros – pauvre petite chose effrayée !

Pendant ce temps-là, ma main – la malédiction de Peter Lorre – faisait si mal que je l’aurais volontiers coupée. En fin d’après-midi elle avait le volume de la main de King-Kong, et j’ai décidé d’aller effrayer notre médecin traitant en la lui agitant sous le nez. Il s’agissait d’une ravissante Asiatique qui aurait eu sa place au concours de Miss Philippines, mais pas dans un cabinet médical. Elle a regardé la chose et a calmement dessiné les contours de la partie gonflée avec un marqueur noir, et m’a dit de levenil le lendemain si ça avait empilé. Et m’a prescrit des anti-douleurs qui auraient permis que l’on me coupe en morceaux sans que je cesse de chanter.

Le lendemain, la main de King-Kong avait changé ( franchement, Peter Lorre, je n’avais rien fait, moi ! C’était ma mère qui voulait voir le film, pas moi ! ) et ressemblait à une pastèque de la couleur d’une pomme au sucre : un vermillon luisant du plus bel effet. Les lignes tracées par Miss Philippines n’étaient plus qu’une bouée dans une mer de lave. « Je vous envoie chez le docteul Bond » me dit-elle avec un sourire éblouissant. Mais le docteur Bond n’a pas de rendez-vous avant le lendemain après-midi.

Sa salle d’attente ravirait Barbie si elle était malade : fleurs artificielles, tableaux romantiques avec des champs plus fleuris que Keukenhof et des rivières si brillantes qu’on dirait une coulée de glycérine. Et arrive le docteur Bond qui est UNE docteur Bond. Une noire hautaine qui s’avance vers moi comme si j’étais enchaînée au mur et elle armée de bistouris trempés dans du venin de serpent. Et en effet, j’ai beau ne pas être enchaînée, elle s’empare de ma main gigantesque et tente d’enfoncer un bâtonnet là où les quenottes de Voyelle – la pauvre petite – ont fait leur entrée dans mes chairs. « Pour voir s’il y a un abcès » dit-elle avec une férocité satisfaite, tandis que je serre les dents, car je ne prenais plus de la potion magique anti-douleur. Elle constate que non, pas d’abcès, et m’informe enfin de ce qu’elle ne peut rien pour moi de toute façon car elle, son rayon, c’est la chirurgie esthétique de la main ! Magnanime quand même elle me conseille d’aller voir le docteur *&^)_%$ (oui, c’est aussi difficile à prononcer que ça !) qui lui, est spécialiste des maladies infectieuses.

Cher docteur *&^)_%$ … en voyant la chose qui termine mon bras (car elle ne me sert même plus de main, à ce stade-là…) il s’écrie : Mais vous devriez être à l’hôpital depuis deux jours ! Vous n’avez plus de sensibilité dans la paume ! Hop ! Hôpital !

Et j’y suis restée trois jours avec un antibiotique en intra-veineuse que l’on changeait toutes les 4 heures, grelottant de froid en plein mois de juillet. Pendant ce temps là, Voyelle prenait possession de ses confortables nouveaux quartiers… où, un an plus tard, sa jumelle Annie la rejoindrait car notre mission de sauveurs de chats ne s’est pas arrêtée là…

Plus tard j’ai reçu par erreur les papiers de l’assurance médicale destinés au Dr Bond. L’espionne au bâtonnet réclamait $250 pour la visite (5 minutes….) et $285 pour avoir nettoyé mon abcès… Armée de l’indignation du JUSTE, j’ai bondi sur le téléphone pour informer la compagnie d’assurance de la fraude commise, pour m’entendre dire … « qu’est-ce que ça peut vous faire ? Ce n’est pas vous mais nous qui payons ! » Non, cruche, c’est moi qui payais une assurance trop cher pour couvrir les fraudes et les galanteries que les médecins se font entre eux : Miss Philippines a envoyé à l’espionne au bâtonnet une cliente qui n’en avait pas besoin mais qui lui rapporte plus de $500. L’espionne lui rendra la pareille ou l’invitera à un dîner de gala quelconque. Et je payais.

Le docteur *&^)_%$ a presque volé mon cœur, car il m’a bel et bien sauvé la main, celle que Peter Lorre voulait me prendre.

Voyelle s’est éteinte à Liège, à l’âge de 14 ans. Elle avait un rapport étrange avec moi, sachant obscurément qu’elle m’avait fait mal. Or je ne lui en ai jamais voulu (contrairement aux ondes très rancunières que j’envoie encore au Dr Bond et Miss Philippines). Elle était « penaude ». Mais nous nous aimions beaucoup et elle me manque…