La famille au petit point

La famille, c’est un ouvrage de dame au petit point. Tant à décrire, tant de fils, tant de couleurs…

Les préférences, les préférés, les chouchous. Les tantes ou oncles indignes. Ceux et celles que l’on suffixe de « à magot ». Les cousins ou cousines qui ont fait leur chemin, qui ont mal tourné, qui sont un peu bizarres – ont une araignée au plafond ce qui est normal avec leur père, ou leur mère, ou cette drôle de famille qu’ils ont, l’autre famille naturellement. Les vraiment moches, ceux qui n’ont pas l’air d’être de leur père et d’ailleurs on a toujours dit que … Les toujours jaloux, les toujours si amusants. Ceux qu’on ne voit qu’aux grandes occasions, ceux avec qui on se sent proche et parle de tous les autres et du reste. Ceux qui se sont emparés d’héritages, papiers, bijoux, ceux qui n’ont jamais remboursé leur dette familiale. Ceux que l’on ne voit surgir, pantelants et caressants, que pour des visites dévouées et larmoyantes au chevet des mourants bien nantis. Ceux qui mentent sur leur vie. Ceux qui, courtisés par une belle-famille qui cache ses buts derrière des sourires, trahissent les leurs pour mieux se laisser manger mon enfant

Ceux qui sont partis ailleurs et parfois sont revenus, en visite ou en retour définitif, mais ont épicé leurs manières de souvenirs, recettes, tics de langage, nostalgies qui nous les rendent à jamais un peu différents, enviables, même si là-bas ils ont vécu des aventures que seul ce coin du monde peut encore abriter, Dieu merci… On est si bien chez nous, pas vrai? Oh oui, mais eux, ils ont vu la pampa, la haute mer, des indiens, des rhinocéros, des temples mystérieux, ont touché des chairs qui avaient d’autres douceurs, teintes, pilosités, et dont ils ne parleront pas mais combien on aime à se demander si….

Familles. Unies parfois seulement par le hasard génétique. Partageant souvenirs et images si différents d’une même histoire. Ajoutant l’amitié et l’affection aux liens inévitables, ou se protégeant derrière un nerveux je ne peux pas vraiment couper les ponts, après tout… c’est la famille !

1 6 22 Mariage Y Houben en Jean Collette Rue de l'Union 1922 S et papa,terrasse arrière, Simone Marcette et son mari Henri

Familles éclatant en morceaux épars sur des disputes qui ont toujours couvé. Qui se réconfortent autour des décès, divorces, changements de fortune. Ou en profitent pour scier la branche malade de l’arbre.

Et il y a aussi ces liens familiaux qui se soudent dans la lumineuse chaleur issue de l’alchimie du sang et de la loyauté.

Chaque famille est un roman !

On le sait… je ne m’en lasse pas…

Publicités

Une femme de caractère

Sibylla, celle qui a inspiré mon héroïne de De l’autre côté de la rivière, Sibylla, elle a existé. Et sa vie a été par moments semblable à celle qui se déploie dans les pages de ce roman. Je ne dirai pas lesquelles, enfin pas toutes…

Sibylla, la vraie

Elle a bel et bien été notre gouvernante, à mon frère et moi. Pas d’abominable tante Marie comme dans le roman, ni de Mimmo aux chaussures cirées et visage hargneux.

Elle venait de Maastricht, et je me souviens qu’avec mes parents nous avons été la rencontrer car elle allait devoir s’occuper de mon petit frère alors en Suisse depuis un an. C’était dans une maison campagnarde dont j’ai tout oublié sauf le chemin boueux qui y menait, Annetje, la demi-soeur de Sibylla, et le petit chat qui jouait avec les franges du tapis. Et d’elle, agitée et aux très bonnes manières, qui riait un peu trop vite – elle a toujours ri bien volontiers, et se mettait en fureur avec le même entrain.

Elle était déjà d’âge moyen – on appelait ça « moyen », alors …  maintenant on n’oserait plus – et son visage était sérieux la plupart du temps. De sa mère Javanaise elle tenait une peau lisse et extrêmement douce, presque sans pilosité ce qui la rendait très fière, et des cheveux noirs qui s’avançaient sur son front en une pointe hardie. Une des sept beautés de la Vierge, affirmait-elle. Je n’ai jamais su ce qu’étaient  les 6 autres…

Un de ses fous-rires les plus incongrus fut celui qu’elle eut un jour alors qu’elle avait enlevé son dentier et que je l’ai surprise, arrivant du fond du jardin au galop. Je voulais absolument lui parler ou lui montrer quelque chose, mais elle fronçait la bouche – que je trouvais soudainement plate et dérangeante – avec obstination tandis que le rire la gagnait. Moi, je me demandais pourquoi elle se moquait de moi, et revenais à la charge avec insistance mais allez, Zézelle, qu’est-ce qui vous fait rire ? Et tout d’un coup elle n’a plus su tenir, et un ha ha ha gigantesque a forcé son passage et écarté ses lèvres, révélant une bouche rose et déserte devant mon visage stupéfait, si stupéfait que la malheureuse Sibylla a eu bien du mal à reprendre le contrôle de son humeur. Moi, qui ne savais pas que les dentiers existaient – quoi qu’il y avait celui que Robert-le-mari-de-Zélie, à Viroinval, gardait sur le manteau de sa cheminée parce que dans la bouche, il le gênait – j’ai dû demander à ma mère l’explication de ce miracle extraordinaire…

Elle mettait de la poudre de riz, était coquette et élégante, bien faite et menue. Sa tempe gardait la trace d’un coup de tisonnier asséné par la seconde épouse de son père, et la mienne garde- vaguement – celui qu’elle m’a fait en me jetant contre le radiateur. Je suppose que je l’avais « asticotée » et Mademoiselle n’aimait pas ça. Ce soir-là, ma mère revenait de vacances, et Mademoiselle s’est donné bien du mal à inonder mon front de compresses d’eau dans l’espoir de résorber la jolie bosse dont sa vivacité m’avait couronnée, mais ce fut peine perdue. Oh, à l’époque, on n’avait pas encore décidé qu’une torgnole un peu forte était un acte de torture, et ma mère avait surtout envie de se mettre au lit et de défaire sa valise, donc elle m’a demandé ce que j’avais fait à Mademoiselle pour qu’elle en arrive à me faire ça, et puis m’a rassurée : la bosse partirait vite.

Et je n’en ai jamais voulu à Mademoiselle…

Bien entendu nous lui jouions de mauvais tours comme il se doit, et j’avais un jour substitué la photo de son petit neveu adoré Johnny, le petit Johnny, un ravissant angelot aux boucles blondes, par un dessin de Dingo, l’ami de Mickey. Mon frère et moi imaginions en nous tordant de rire qu’elle allait entrer dans sa chambre, les yeux fermés et les lèvres tendues pour saisir le cadre, et poser un baiser enchanté sur la truffe de Dingo. Nous, nous riions. Elle n’a pas ri du tout et nous a poursuivis avec des madéctions limbourgeoises certainement effroyables dans l’escalier que nous descendions, livides et repentants de cette audace inutile…

En fait, je me souviens d’elle comme d’une personne aimante, qui étreignait fort et avec émotion, et a fait fièrement des photos de moi lorsque j’avais 16 ans et qu’elle est revenue avec son époux – oui, elle s’était mariée sur le tard – lors d’un départ en vacances de ma mère à l’occasion duquel elle avait offert de reprendre la direction de la maison – parce qu’elle me trouvait si jolie que ça la flattait… j’étais un tout petit peu sa fille, au fond !

Au revoir, Sibylla !

 

 

On le lui avait dit, pourtant….

Ce billet m’était sorti des doigts en 2009. J’étais encore aux USA et une amie perplexe m’avait téléphoné pour me parler d’un drame dans son quartier, une femme tuée par son mari après des années de coups. Elle ne comprenait pas, me disait que tout le monde l’incitait à quitter ce mari qui n’était autre qu’un bourreau sans cagoule, lui expliquant que la mort seule mettrait fin à l’histoire si elle ne s’en chargeait pas. C’est à croire que ça lui plaisait, concluait mon amie, effarée

En parle-t-on, de ces femmes battues… Elles ne sont même pas, comme on a pu le croire pendant longtemps, le fait d’une certaine couche sociale, celle dont on pense pouvoir dire que… rien à faire avec nous. On ne peut plus dire que non, nous n’en connaissons pas, ne risquons pas d’en connaître dans notre environnement. Pourquoi restait-elle avec lui? demandons nous stupéfaits quand le drame est consommé. Si elle est retournée avec lui après tout ça, il faut croire que ça lui plaisait

Femme battue avec une canne - Goya

Femme battue avec une canne – Goya

Et pourtant… cette routine, ce scénario immuable, c’était devenu sa vie, sa seule certitude, après qu’il l’eût patiemment isolée de ses amis, de sa famille. Envieux, lui disait-il! Ou des garces, condamnait-il. Au début, elle avait juste décrété qu’elle les verrait sans lui, pour que ça ne le gêne pas. Et elle l’avait fait. Le temps qu’elle passait avec eux s’était effrité au fur et à mesure que sa mâchoire à lui tendait la peau sur ses joues à son retour, dénonçant son irritation. Son autonomie avait fini par disparaître alors qu’elle était aspirée dans cette existence à deux, rien que nous deux, sans tous ces parasites envahissants.

Sa vie, c’était donc cette succession de jours gentiment banals et vécus avec prudence.

Jusqu’au jour où, une fois de plus… elle l’énervait.

Elle en avait le don, disait-il. Elle cherchait alors à se rendre invisible, sans succès. Parfois son esprit à lui rôdait autour d’elle comme une meute de loups affamés pendant des jours, mais la métamorphose pouvait s’opérer aussi en un seul instant. Elle savait alors que tout ce qu’elle devait attendre, c’était que les coups cessent vite. Elle espérait que les marques ne seraient pas trop visibles, que les voisins n’allaient pas intervenir et mêler la police à leur vie, qu’elle pourrait aller travailler le lendemain, que ses cris traverseraient sa rage aveugle, atteignant malgré tout l’homme qui disait l’aimer, ne voulait pas la perdre, lui faisait jurer qu’elle ne le quitterait jamais.

Ensuite, le calme. L’amour s’échouait sur la plage de cette île désormais familière, laissant rouler les flots furieux qui fouettaient les roches, et courir les nuages anthracites dans un ciel livide. Des serments, des pleurs, l’éternel je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avoue que tu as le don de m’énerver parfois, ma petite princesse de cristal, doux miel de ma vie… Des mots plus grands que nature qui la paraient de fleurs et de joyaux. Des mots qui lui donnaient un pouvoir de Madonne: celui du pardon.

Les femmes battues, pensait-elle, c’est tout autre chose. Ce sont de pauvres filles sans instruction qui s’amourachent d’un bon à rien ou d’un saoulard, une amourette de série B dont l’amour n’a jamais fait partie. Elle savait, elle, qu’il l’aimait comme personne d’autre ne l’aimerait jamais. Il était un enfant éperdu d’effroi à l’idée qu’elle pourrait le chasser de sa vie. Un enfant victime d’une enfance difficile, d’un malheureux verre de trop, ou d’un stress implacable dans sa vie. Un enfant dont le repentir était si sincère qu’elle savait qu’elle devait le pardonner cette fois encore, avoir confiance en l’avenir.

Il le lui affirmait d’ailleurs : il ne serait rien sans elle et se tuerait, il le jurait, il se tuerait si elle le quittait. Pourrait-elle vivre ensuite, avec sa mort sur la conscience?

Le regard des voisins, des collègues, elle le bravait en se serrant contre lui avec une tendresse renouvellée. Elle en parlait fièrement, soulignait avec emphase le cadeau qu’il lui avait fait, une tâche ménagère à laquelle il l’avait aidée, une idée de voyage qu’il projetait pour eux deux. Elle voulait qu’on l’envie, que l’on s’émerveille devant le caractère unique de leur histoire.

Un jour pourtant, elle avait croisé une femme au regard vide dans un magasin, et avait réalisé que c’était son reflet dans un miroir. Elle s’était mise à remarquer le timbre éteint de sa voix, la crispation dans les épaules, l’aura grise autour de tout son être. Elle avait pardonné encore une fois pourtant et s’était alors étonnée de ne plus se sentir puissante et magnanime mais diminuée, délavée. Elle l’avait quitté. Pour aller dans sa famille, ou une amie. Et là, le dégoût qu’on éprouvait pour lui et l’incompréhension devant sa passivité lui avait fait voir leur histoire telle qu’elle était : une de ces amourettes de série B sans amour. Partie cette femme adorée au pardon de Madonne, parti cet amour sans comparaison. Evanouie à jamais cette conviction de vivre une histoire unique, vibrante.

Elle n’avait pas supporté cette compassion dans laquelle elle se sentait disparaître comme un halo de poussière. Dans l’anonymat, une vulgaire banalité. Ah ce regard en arrière pour contempler des années de pardons inutiles, de bleus, bosses, terreurs et membres cassés !

Mais une fois de plus, une fois de trop, elle n’avait pas résisté au cri d’amour qu’il lui avait pleuré, ce baume de mots scintillants, cette couronne de larmes.

Et elle lui était revenue, emportant avec elle l’inquiétude et la déception qu’elle avait vues dans le regard de qui l’avait aidée pour la perdre à nouveau. C’est à croire que tu aimes ça… Elle voulait croire qu’à présent, comme il le lui promettait, il avait compris.

Oui, il avait compris. La fois suivante, il ne lui donna pas l’occasion de pardonner. Et se justifia en disant qu’elle avait le don de l’énerver, l’avait poussé à bout, qu’il l’avait toujours traitée comme une reine, mais qu’on la lui avait changée. Par envie, par jalousie. C’était sa faute, elle avait le don de l’énerver…

Le coeur dur et noir comme de l’onyx, les yeux recouverts du froid reflet liquide des larmes qui ne tomberont pas, ceux qui l’aimaient balbutient on le lui avait tous dit que ça finirait ainsi. Et ils évoquent son rire, ses fossettes, son intelligence, tout cet avenir ensoleillé qu’elle aurait pu avoir si seulement….

La splendeur du premier amour… Splendor in the Grass

Splendor in the Grass, c’est un film dont je n’ai pas compris grand-chose lorsqu’il est sorti – en 1961 – et que j’ai revu aux USA il n’y a pas très longtemps. Et il m’a bouleversée.

En deux mots, dans les années ’20 Deanie, une jeune fille de milieu modeste et le fils d’un des magnats de la ville sont amoureux. Et la passion qui s’éveille dans leurs corps envahis par la sève de la jeunesse et de l’amour les porte aux limites de ce qui était permis alors. La mère de la jeune fille l’a traditionnellement élevée selon le principe qu’une fois que les garçons ont eu ce qu’ils voulaient ils prennent la poudre d’escampette, et donc … elle tient bon. Le garçon – Bud – finit alors par se tourner vers une fille plus libre tout en n’aimant que Deanie, Deanie qui se refuse à lui malgré son propre désir… Et quand Deanie l’apprend, elle entre dans une mélancolie si profonde qu’on doit la mettre en soins psychiatriques. Survient la grande dépression de 1929, la famille de Bud se retrouve sans un sou.

A sa sortie de la clinique trois ans plus tard, Deanie retrouve la trace de Bud, qui vit modestement à la campagne. Et s’est marié. Sur le seuil, sa femme, enceinte, suit des yeux la rencontre des deux anciens amoureux. Leur vie est faite, ils se sont perdus, et l’amour est là entre eux sur le chemin de terre, aussi visible qu’un graffiti de lumière. Tout comme la tristesse qui descend sans un bruit pour s’installer, comme une hyène repue, dans un coin de leur cœur dont elle ne sortira plus…

« On n’oublie jamais son premier amour » a dit, à 90 ans, mon père à quelqu’un. Je lui ai apporté, à cette époque, une photo de son premier amour en robe du soir, et j’ai bien vu que c’était vrai. En avons-nous lues, de ces histoires de retrouvailles qui illuminent le visage de ceux qui, des années  plus tard, des kilomètres plus loin, une vie dans le dos, retrouvent leur premier amour…. Celui dont le baiser contenait l’élixir d’amour… Cet élixir dont on n’oublie jamais le goût…

Mais l’âge du premier amour est aussi celui de l’obéissance aux parents, des études et des pertes de vue contre lesquelles les projets ne peuvent rien. On n’oublie pas mais la vie étourdit… on croit que le passé est passé, faisant place à la réalité. Et au détour du hasard, la vérité aveugle : on n’a jamais oublié son premier amour ni le goût de l’élixir… C’est aussi la réalité.

 

Une explication n’est pas une excuse….

Les mythomanes… on leur répond quoi ?

J’avais 20 ans peut-être, et avais comme compagne d’école une voisine que j’avais aimablement surnommée en secret « Scrofule ». Je ne la détestais pas, mais ne l’aimais certainement pas non plus et hélas pour moi je devais faire les trajets avec elle car elle habitait un peu plus bas que chez moi et m’attendait fidèlement. Et comme elle était courte et replète sur pattes et moi longue, on nous surnommait Doublepatte et Patachon. Elle était assoiffée d’admiration et ne reculait devant rien pour ça. Ainsi j’ai eu droit à des légendes que le Baron de Münchhausen lui aurait enviées…

Il y eut la fois où, en plein hiver, craignant de glisser alors qu’elle se rendait à la gare, elle s’était assise sur sa valise et s’en était servie de traineau, prenant des tournants impeccables et même la volée d’escaliers de « Ste Juju », le nez rouge mais l’assise assurée, pour arriver pile poil à sa destination, pas même un peu décoiffée…

Je ne savais comment intervenir dans ce récit glaçant, non seulement à cause du verglas mais devant l’aplomb de son mensonge. Ce n’était pas une petite fille trop imaginative, mais une jeune femme de 20 (qu’on se le dise !).

Une autre fois il y eut un combat d’amoureux sous ses fenêtres : un amoureux indécrottable s’en était pris à un autre bien plus puissant et attirant, qu’elle décrivait comme un général de l’armée, et ces deux personnages en rut se permettaient de se comporter en ivrognes de taverne sous les fenêtres de sa respectable maison (sans que ses parents s’en inquiètent), que le meilleur gagne. Le général de l’armée était mort dans la lutte (je suis encore très déçue du mutisme obstiné de la presse devant ce haut fait, qui aurait mis mon avenue bien tranquille sous les projecteurs de l’amour…), gardant le poing serré (après quelques ardentes minutes de boxe contre le rival…), tellement serré qu’une fois mort il avait sans doute fallu une clé anglaise et des pinces de plombier pour le dé-serrer, et y découvrir … la photo de Scrofule dans un médaillon. Comme quoi on peut être général d’armée et porter un médaillon comme une héroïne de Barbara Cartland, l’un n’empêche pas l’autre….

Là encore je me limitais à dire des oh ! mince alors ! oh le pauvre ! Comme il t’aimait…. Prête à m’enfuir et appeler « la voiture jaune », celle qui emmenait les fous, tout au moins c’est ce que nous disions enfants : la voiture jaune va venir te prendre…

Et il y eut, trop longtemps pour mes nerfs, pendant des années qui m’ont semblé éternelles, une autre dont je tairai le surnom, pour me contenter de La folle. Rien ne lui semblait trop énorme. Ne lui semble, car elle a mon âge et n’a jamais faibli. Mais je pense que le pompon (à dire vrai, il y a tant de pompons qu’on dirait une tenue de danseuse mexicaine…) revient à celle-ci :

Elle et son mari vont à Cape Canaveral (ça, ça peut être vrai….). Ils visitent et là, on demande au groupe de touristes lequel veut se plier à un test auquel on soumet les astronautes. Devinez qui se propose ? La trompe-la-mort, la je-sais-tout, la folle en personne ! L’expérience est faite sans questions préliminaires, du genre « avez-vous mangé 15 pancakes au sirop avant de venir, ou un cheese burger avec ketchup et extra cheese, ou bu deux ou trois Samuel Adams…. » rien de ce genre. Hop, on s’y met ! On insère la folle dans une bulle de plexiglas, en position de l’Homme de Vinci, bras et jambes écartés et bien calés, son sac à main je ne sais où, et on lui dit sans sommations de faire tourner la bulle vers une direction donnée. Mais ça, c’est encore facile (on imagine le cheese burger qui tourne aussi et se mélange aux doughnuts du matin…), car pour donner du relief à l’aventure on la prie de calculer mentalement des racines carrées très difficiles (pour les astronautes…) et… de noter le résultat sur un carnet. Je n’ai pas compris si elle devait noter à la bouche ou par télékinésie, mais voilà… Dur-dur d’être touristes à Cape Canaveral, c’est le moins qu’on puisse dire. Je vous aurais prévenus ! D’autant que la folle a déjà du mal avec la table de multiplications par deux…

Là, elle avait 60 ans quand elle m’a raconté ça, et bien que je n’aie rien dit (le rien justement manquait d’admiration stupéfaite… une admiration toute méritée pensait-elle) elle m’a accusée d’être jalouse de tout ce qu’elle savait faire, elle. Le hic c’est qu’elle m’a accusée de la manière la plus tonitruante qui soit, je pense que des flammes sortaient de sa bouche et léchaient la nappe, et comme tout ça se passait dans un restaurant japonais, une brochette de jolies geishas se tenait derrière elle, livides et prêtes à l’empaler si le ton montait encore. Mais leur regard choqué m’a hantée longtemps… C’était mon restaurant préféré et je n’ai plus osé y aller pendant un an !

Mais que dit-on à ces gens ? Comment, alors qu’en apparence ils mènent une vie normale (on les trouve un peu bizarres et s’en tient à l’écart, mais ils travaillent, se marient parfois, ont un semblant de vie sociale…) ils ne voient pas qu’il est impossible de croire à ces sornettes ??? Ou ils ne peuvent s’en empêcher… La folle, je pense, ne peut s’en empêcher, son besoin d’en savoir plus et mieux l’y pousse, et elle éclate de colère quand elle réalise qu’on ne la croit pas… Ce qui l’enfonce encore plus dans son isolement et augmente son besoin d’être remarquée… Un cercle vicieux. Bien sûr, ces gens sont à la recherche de quelque chose, bien sûr ils sont « à plaindre ». Mais ça, c’est une explication, et en aucun cas une excuse.

Moi j’ai déclaré forfait…

Ce n’était pas prévu par mes prédictions…

Il y a de cela bien longtemps, dans un lointain royaume … non ! Il y avait dans le petit royaume de Belgique une petite fille qui plus tard deviendrait Edmée De Xhavée et qui se posait les habituelles questions sur la mort.

Et comme j’avais une imagination plus que féconde et colorée, il me fallait recourir à bien des stratagèmes pour ne plus avoir peur. Par exemple je conjurais l’idée qu’il y avait peut-être des fantômes dans la maison en décidant que dans ce cas, papa et mammy ne l’auraient pas achetée. Qui donc achèterait une maison hantée ? Et la mort, comme un peu d’astuce ne suffirait pas à l’écarter tout à fait, eh bien j’avais décidé que je mourrais à 63 ans, que jusque là je pouvais dormir tranquille avec le chat ou Poupette, ma poupée !

Ca me semblait suffisamment loin pour me détendre, et c’était le numéro de rue de la maison. J’avais, sans sourciller, affirmé à ma mère que c’était Saint Patrick en personne qui me l’avait dit en rêve. C’était, en somme, ma prédiction!

Bref, le truc a bien marché… jusqu’au jour où j’ai eu 63 ans !!! Et Saint Patrick n’était pas venu, peu avant ça, me donner une prolongation. J’étais un tantinet inquiète, parce que ce chiffre était tellement inscrit dans mes prédictions personnelles que je l’avais chargé d’un message sans appel.

Et puis je suis morte, oui, à la vie d’avant, pour entrer dans la vie d’après. Car étrangement ce fut aussi une année de grands changements.

Mais la mort ne signifie-t-elle pas justement le renouveau qui naît des choses mortes ? Un nouveau souffle, une renaissance, un parcours tout neuf, le phénix renaissant de ses cendres. Des cendres, j’en ai … et oui, cette année fut bien celle du phénix pour moi. Certes, une renaissance n’est pas plus aisée qu’une naissance, il faut couper des fils à la patte, tailler son chemin à la machette, et ne pas perdre sa boussole interne dans la jungle du doute.

Mais j’avance, j’avance, et la jungle s’éclaircissait de plus en plus. Et depuis cet anniversaire fatidique, les contours de ma nouvelle vie continuent de se dessiner jour après jour.

Et là, sept ans plus tard, sept ans qui ont passé comme un missile, traversant parfois le mur du son, je constate que toutes ces années qui meurent pour qu’une autre se déploie ont été parmi les plus riches. Bien sûr c’est l’enthousiasme de vivre qui me fait dire ça, parce que les chagrins n’ont pas manqué, mais l’adaptation aux manques, aux frustrations, aux impatience est bien plus présente quand les années qui restent se savourent d’un bon moment à l’autre, parce qu’on entend parfois le faible appel « terminus, tout le monde descend » et le voyage est pourtant tellement beau encore.

Et pour la première fois de ma vie depuis mon enfance j’ai eu une vraie fête d’anniversaire en famille, entourée de sourires, de regards joyeux, de bonnes histoires qui fendaient l’air, d’une humeur lumineuse. On m’a gâtée, on m’a célébrée, on a mis sur la table des mets pleins de saveur, des bulles dans mon verre, et on m’a tenu la main pour entrer dans cette nouvelle année de vie, vie qui aura aussi ses paquets surprise…

Oui, vive la treizième carte du tarot !

 

 

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.