Histoires du Nouveau Monde…

Quinze ans dans un autre pays, un autre continent, un autre monde, une autre langue, une autre culture, ça laisse plein de petits pense-bêtes enrubannés. Des gens, des paysages, des animaux, des sons…

Antonio … un Indien du Salvador qui faisait la vaisselle sans un mot, d’un restaurant à l’autre, chaussé de gros godillots de caoutchouc, la bouche sinistre et le regard loin au-delà des murs, loin au-delà de l’Amérique du nord. Il se déplaçait en bicyclette. En zigzaguant. Car Antonio n’avait jamais eu de bicyclette avant d’arriver là à 44 ans. Chacun de ses frères et sœurs venait passer 4 ans d’humiliations aux USA pour envoyer de l’argent là-bas, dans la forêt du Salvador où vivait la mère et où ils achetaient du terrain pour planter des kiwis.

Il ignorait tout de l’anglais, sauf les mots « garbage » (qu’il prononçait garbadgi) et « bleach ». J’ai essayé de lui donner des leçons en me mettant à son espagnol qu’il parlait de sa voix féminine. Mais il n’avait pas été bien loin à l’école, Antonio, et verbes, adjectifs et pronoms se bagarraient dans sa tête. Dans les deux langues. Et ma foi, il fut un élève lamentable qui se désespérait vite.

Il m’aimait beaucoup et c’était réciproque. Un jour il m’a expliqué, fou de joie, que grâce à moi il avait enfin compris que la pancarte du restaurant annonçait : « fermé le dimanche ». Il en était extrêmement ému. Sauf le jour où, voulant me faire un beau cadeau, il m’a offert un démêlant pour les cheveux, moi qui avais les cheveux courts. Il avait pensé que la jolie blonde à la chevelure de fée sur la boîte devait annoncer un présent de rêve. Il a boudé. J’ai dû le chatouiller pour le faire débouder. Mais quand il souriait de sa longue bouche sinistre, quel cadeau ! Une manne de joie…

Certains samedis matins, il venait nous sortir du lit mon mari et moi, ayant pédalé comme un ivrogne aussi vite qu’il le pouvait pendant 6 kms pour m’offrir des pupusas encore chaudes faites pour moi par une amie à lui. Ce sont des sortes d’épaisses tortillas recouvertes d’une sauce si piquante qu’on pleure des flammes et brûle les rideaux en baillant.

Je lui demandais comment on s’habillait chez lui. Oh, un pantalon et une chemise de toile blanche, un chapeau de paille, une cartouchière et un revolver. Quoi !!! Antonio !!! C’est dangereux, chez toi, dis-donc. Non, c’est la mode pour les hommes. Et il dormait dans un hamac, dans son village. A eu peur la première fois où il a dû aller à la toilette chez moi car dans la salle de bain tout était en porcelaine bleue. Il croyait que c’était un objet décoratif…

Antonio, mi hermancito, où que tu sois, j’espère que tu as ta mamacita, ton revolver et tes kiwis !

Connie … une étrange petite madame bien fanée par la vie qui faisait des photocopies d’Indiens dansant. Alors nous avons parlé. Tribus, costumes, danses, les pas pour les hommes et ceux pour les femmes, croyances. Et nous avons sympathisé. Elle aimait danser, les danses traditionnelles de plusieurs folfklores qui lui permettaient de se déguiser et de se sentir magnifique. Jeune, elle avait fait l’école buissonnière pour aller courir avec des enfants Cœurs d’Alène dans les bois. Elle n’avait pas appris la dactylographie mais connaissait la vie. Elle était tombée amoureuse de chaque beau garçon qui avait croisé sa route et ses yeux rieurs. Elle avait été, disait-elle avec détermination, une mère abominable, ce que ses enfants déniaient avec la même détermination. Elle en souffrait car, soutenait-elle, c’était bien parce qu’elle avait été trop mauvaise et qu’ils n’avaient pas le courage d’en parler une bonne fois pour toute, lui ôtant toute chance de s’amender.

Pauvre, survivant de petits boulots, la bouche parée d’un dentier tristement en série, la joie de vivre jaillissait de ses yeux et la sagesse de l’essence de la vie teintait toutes ses réflexions.

A un pow wow Indien où nous l’avions conduite en voiture, nous nous sommes gentiment chamaillées sur le charme d’un tout jeune Sioux que nous admirions. Je l’ai vu la première, gloussions-nous. Le beau jeune homme, heureusement, ignorait jusqu’à notre existence. La danse est affaire sérieuse et même les jolies indiennes aux nattes lisses ne l’intéressaient pas.

Connie, long life to you, Indian Princess!

Rajula … une femme dont la grâce m’avait laissée sans voix. Une femme d’un âge certain mais dont le sourire avait 15 ans au plus. Il vous caressait le visage, entrant loin en vous, si elle vous le donnait. Ce qui prenait du temps. Elle était cliente là où je travaillais. Parfois revêtue d’un sari coloré, mais d’autres fois son corps souple et vigoureux était tout simplement vêtu d’un pantalon et d’un pull gris sombre, avec un châle somptueux qui chantait tout seul.

Et puis nous avons parlé un peu. Rajula avait été danseuse de danses traditionnelles indiennes et avait donné des représentations en Europe. Voilà l’origine de sa classe et de sa longue démarche. Et elle, elle était fascinée parce que j’écrivais, et enthousiaste parce que j’aimais beaucoup Jhumpa Lahiri, une auteure indienne qu’elle aimait aussi. Oh, soyons amies, avons-nous un jour décidé, restons en contact. Aimez-vous la nourriture indienne ? m’a-t-elle alors demandé avec son sourire dans lequel on se noie presque de joie.

Nous nous sommes perdues de vue (de courriels, plus exactement), mais sans en prendre la décision. Mais je sais que nous ne nous sommes pas perdues de pensées.

Clément … oh Clément ! Cher sot Clément … ! Venu du Nigéria pour faire fortune, il avait deux boulots, un de jour et un de nuit. Une femme et deux enfants. Et le week-end, il prêchait dans une de ces nombreuses sous-sous-églises qui naissaient comme des champignons là-bas.

Minuteman

Notre amitié a commencé par une engueulade, lorsque je gérais l’imprimerie Minuteman Press (que le propriétaire suivant, un Coréen, prononçait Minimum Press, chose qui m’amusait au plus haut point). Il avait commandé des affiches pour son église, et c’était urgentissime pour tel jour. J’ai mis plein gaz (en râlant) et … il est venu, tout calme, une semaine en retard. Je lui ai presque arraché les yeux et la langue, le pauvre. Yeux qu’il dardait sur moi dans une rondeur stupéfaite. Il avait toujours une explication. Do you know what happened to me? Et une histoire à arracher des larmes toute prête. A chaque commande, la même chose se représentait. Je lui hurlais que non, je ne voulais pas savoir ce qui lui était arrivé, qu’il était un clou dans mon cercueil, qu’il me tuait à petits feux, et que c’était bien la dernière fois que … et tout recommençait, car je l’adorais. Et il le savait.

Nous avions des fous-rires, admettant que nous étions deux imbéciles qui avions payé notre voyage pour devenir esclaves dans le Land of Opportunities, qu’on n’avait même pas l’excuse d’avoir été enlevés et enchaînés dans la cale. Nous nous étouffions de rire quand il me racontait que tout le monde dans son village pensait qu’il trouvait l’argent par terre et lui demandait des cadeaux et encore plus de cadeaux quand il revenait, alors qu’à lui tout seul il travaillait plus que tout le village.

Il me présentait ses enfants, sa femme Grâce. M’appelait sista, sœur. Me rendait folle. Me rendait affectueuse tiens Clément, prend mon écharpe, tu tousses, tu vas attraper la crève. Le rire de Clément, avec sa grande bouche pleine de dents de requin, irrégulières et terrifiantes, déclenchait toujours le mien. Cet homme riait toujours. Fatigué, las, usé, n’ayant que des nuits minuscules, il riait.

Le jour où une de mes clientes, blancheur bonux et coeur de fonte, m’a dit de lui, alors qu’il s’en allait, qu’il puait à en faire tomber mort tout le quartier, je lui ai froidement rétorqué que ce n’était que de la sueur, et que tout le monde a cette odeur quand une journée ne vous offre que 5 heures de sommeil…

Il est parti au Texas et a ouvert son église. Il est venu faire des photos de moi avant de partir, et il ne riait plus autant. Il allait perdre sa sista. Il me manque. Clément, oui, je voudrais bien savoir ce qui t’est arrivé, cher sot !

Bien entendu, tous mes animaux d’alors me manquent aussi…

Ma gentille Clara, dinde sauvage des bois qui répondait à son nom...

Ma gentille Clara, dinde sauvage des bois qui répondait à son nom…

Et ma Fifi qui m'a suivie en Europe et est morte à 19 ans et demi

Et ma Fifi qui m’a suivie en Europe et est morte à 19 ans et demi

Caballeros en balade…

Cette photo-carte postale a été envoyée à mes arrière-grands-parents en 1915, d’Argentine. Toute une époque, tout un monde…

L’élégance, oui. Inutile de dire qu’ils ne fichaient rien et que tout le boulot était abattu par leurs femmes, d’autant qu’ici ce sont de bons bourgeois qui ont nanti leurs épouses d’une flopée de demoiselles de tous âges et tous calibres, dévouées aux travaux ménagers et parfois aussi aux plaisirs défendus. Ils se trouvent bien mis, dignes d’une photo souvenir. Ils doivent sentir bon. Ont les joues douces, la moustache pomponnée, le sourcil impérieux. Malgré leur vie de rusés patachons, ils ne sont pas gros. Ils sont des hommes d’affaires, liés certainement au commerce de la laine qui était celui de mes aïeux. Au centre, le look différent dénonce le Belge. Il a une canne, pas de moustache et l’expression tranquille de qui a dépassé le stade du dépaysement depuis un bail. Il est devenu, plus tard, le parrain de mon père. Monsieur Jung. J’ai une photo de sa belle-fille, une souriante Argentine nommée Olga, et d’autres où un de ses fils, Carlito, en visite en Belgique chez mes grands-parents, faisait tomber les meilleures résolutions des jeunes filles avec son aspect sud-Américain. Or il était 100% pur Belge, mais le pouvoir de la gomina et de l’accent espagnol est imprévisible. Mon Papounet, plus jeune, en était très impressionné et a dû en tirer quelques leçons de baratin et sourires confiants.

Mirez-moi donc les chaussures cirées ! Les costumes de tous les jours, portés un peu chiffonnés avec style, on  sent qu’ils n’en font pas tout un plat, ils seront allés à l’hippodrome Palermo ou juste faire une promenade et boire un maté quelque part…

Ils ont parlé affaires, de l’arrivée du paquebot Gelria attendu la semaine suivante, avec un acheteur de laine, ou une fiancée que l’on espère à coups de pensées érotiques. Ah ! Ses cheveux qu’elle frictionne à l’eau de Cologne, ah ces chevilles un peu épaisses qui annoncent les mollets musclés et les cuisses tièdes mais prudentes. De la revue française que l’on peut voir en ce moment au théâtre, et d’un asado auquel ils sont tous conviés avec leurs familles dans un mois.

Ils ont ri des soucis domestiques avec lesquelles leurs épouses se débattent : l’impertinence de Lupita qui, parce qu’elle plait au jeune fils de la maison qui l’honore de ses maladresses, s’imagine qu’elle n’a plus à battre les tapis avec la vieille Felicia. Une épouse qui vit d’une migraine à l’autre depuis des années, dans le noir et dans l’oubli de sa chambre aux volets clos, il paraît qu’elle a grossi mais comment savoir, Don Pascual ne l’a plus approchée depuis … il ne se souvient pas, heureusement que sa maîtresse passionnée, Esmeralda, entretient ses sens et son humeur avec savoir-faire et dévotion. Les perroquets de la véranda qui font un raffut infernal…

Toute une époque, je vous dis !

Trocs et croqueuses

Petite, je donnais trop facilement mes « affaires ». Si des amies venaient jouer à la maison, et qu’elles poussaient de joyeux cris d’admiration devant poupées ou services de dînettes etc… j’insistais « prends-le ! ». Sauf que Lovely Brunette, qui veillait au grain et à mes faiblesses, attendait les petiotes en bas de l’escalier quand il était temps pour elles de partir. « Qu’est-ce que tu as reçu ? » demandait-elle, et les gentilles petites un peu décoiffées de nos jeux, les joues rouges, exhibaient fièrement leur butin. Lovely Brunette leur expliquait ensuite, bien calmement, que certaines de ces choses avaient une valeur que je ne connaissais pas, et elle troquait – oh l’habile femme ! – l’objet contre un bonbon, tellement plus agréable en fin de compte.

Mais il y eut cette maman arnaqueuse, oui. J’ai échangé, à l’école, une corde à sauter en plastique contre trois petits bracelets d’ivoire que mon papounet m’avait envoyés. Naturellement, la mignonne fillette qui avait fait cet échange avantageux avec moi n’avait aucune idée de la valeur des objets, ni moi. Nous étions ravies de notre bonne affaire. Mais quand Lovely Brunette a téléphoné pour demander de refaire l’échange dans le sens contraire « car ce sont des petites filles, et elles ne savent pas ce que ça vaut »… la maman a refusé avec fermeté, affirmant que donné, c’est donné. Inutile de dire que la papeterie de la maman est devenue pour nous symbole de la Géhenne authentique, et qu’on aurait préféré mourir que d’y pénétrer. Et que la maman nous regardait comme si nous étions les malpropres et pas elle. Nous, les petites filles, nous ne nous sommes pas immiscées dans les démêlés maternels, mais on sentait bien que quelque chose de pas trop catholique était arrivé et que nos mamans ressemblaient à des pitbulls quand elles se voyaient.

Ou cette femme de ménage à laquelle nous donnions les jouets boudés et mis aux arrêts dans les tiroirs pour amuser ses petits-enfants : au passage elle en prenait d’autres, prétendant qu’elle avait cru que, et quand Lovely Brunette lui demandait de les rapporter, elle avait droit à une réplique indignée « mais enfin, la petite est si contente, vous n’allez quand même pas le lui reprendre !!! ».

Bien plus tard, en vacances en Yougoslavie, j’ai cédé sous les assauts amicaux d’une jeune fille du coin qui affirmait être la fille du directeur de l’hôtel tout en étant réceptionniste. Le mensonge ne l’a jamais étouffée. Sur le temps de midi elle arrivait à se faufiler parmi notre petit groupe d’amis, avec son tailleur et ses escarpins à talons, et me demandait alors de lui prêter des vêtements (en fait, elle disait donne-moi ! En français dans le texte et assez répétitivement ). Ainsi elle était en tenue balnéaire pendant sa pause de quelques heures, et est ainsi arrivée à rendre ma valise bien plus légère au retour car elle s’attachait tant aux vêtements de son amie préférée de la quinzaine qu’elle n’a pas rendu grand-chose…

Les vilains prétentieux

Une des explications de l’origine du mot « snob » serait que lors des inscriptions dans les universités d’Oxford ou de Cambridge, qui se faisaient en latin, on inscrivait leur titre à côté du nom des élèves. Et pour ceux pour qui seul l’argent avait servi d’introduction, on inscrivait s.nob, sans noblesse. Cedi dit, il semblerait qu’aucun dictionnaire sérieux ne mentionne cette racine. Par contre le Webster donne la naissance de ce mot en Islande, où snapr voulait dire imposteur, charlatan, et snub, traiter avec mépris.

Tout ceci pour introduire mes snobs.

Pour qui a lu Les romanichels, je m’y suis amusée à les éclabousser, ces snobs. Qu’on me comprenne bien : pas les nobles, juste les snobs. Ceux qui, nobles ou pas (et en général, c’est « pas ») brandissent haut le nom d’un ancêtre titré comme un vaccin ou un laisser-passer tout puissant qui rendrait superflues la vraie bonne éducation, la vraie grandeur d’âme, la vraie « noblesse de coeur »… Souvent issus de la branche pourrie et tombée d’un arbre généalogique, ils constellent leurs conversations de particules, blasons, évocations de faits d’armes ou de haute estime royale. Vous demandent « c’est quoi, ça, comme nom? » avec un petit recul prudent. Vous nomment toutes leurs relations titrées dans une longue phrase sans reprendre haleine et s’arrêtent, mauves et au bord de la syncope, mais fiers de vous avoir fait comprendre à qui vous avez affaire. Pour ceux qui regardent la BBC… Hyacinth Bucket est un exemple hilarant des snobs. Keeping up Appearances est paraît-il l’émission préférée de la reine d’Angleterre, et ça doit être notre seul point commun. Bien que quand il pleut, j’ai un peu la même élégance campagnarde qu’elle, je l’avoue!

Nous en connaissons tous, de ces malheureux « gens bien » qui traversent la vie, et parfois nos chemins, la lippe un peu hautaine (con la puzza sotto il naso, comme disent les Italiens, avec la puanteur sous le nez…), le geste méfiant comme s’ils s’attendaient à ce qu’on les compromette irrémédiablement. On pourrait par exemple avouer devant leurs relations qu’on est né pauvre ! Que notre grand-mère était d’une ethnie louche. Que nous avons un métier très banal. Que nous avons eu notre première cuite avec de la Stella Artois…

Et si parfois dans leur lignage il est vrai que quelqu’un un jour, à quelque génération, a eu son titre nobiliaire (qui est passé, probablement, à la branche aînée), ils n’ont rien de grand, ces dji l’vou dji n’pou! Traduction du wallon : je veux mais je ne peux. Jolie devise pour leur blason, non?

Mais je n’ai rien contre les nobles, s’ils le sont aussi de coeur.

Et ils le sont souvent. Les nobles que j’aime sont ceux qui ne font pas d’esbrouffe. Ceux qui sauvegardent leur patrimoine avec fierté et maintes fois aussi au prix de sacrifices, protégeant pour notre plaisir de vieilles demeures patinées par le temps et l’Histoire, des terres paisibles où les beautés du monde chantent leur cantique. Ceux qui ont dans leur quotidien, sans y penser, les manières charmantes d’un autre âge. Ceux pour qui le personnel de maison devient plus proche à chaque année de service. Ceux qui savent élégamment alterner les économies et le faste. Ceux qui élèvent leurs enfants à être gentils, sensibles, affectueux. Ceux pour qui leur blason représente aussi une charge: celle d’être bon et attentif aux plus défavorisés. Ceux qui, enfin, ont le coeur couronné de l’amour pour les autres.

Marie Thérèse Lieutenant épouse Laoureux

Je me souviens que lorsque j’étais petite, Lovely Brunette me faisait rêver en parlant parfois de la princesse de*** qui avait été à l’école avec elle. Et un jour, descendant les escaliers de la Paix toutes les deux, nous avons croisé une dame très insignifiante qui les montait. Elle et ma mère se sont gaiement saluées. « C’était la princesse Hélène de*** » m’a expliqué Lovely Brunette, les joues roses de plaisir. Pour tout dire, j’étais plutôt déçue. Quoi? Cette dame en imperméable bleu et fichu, une princesse? J’aurais certainement préféré la voir en robe à paniers et manches gigots, avec un corsage où perles et dentelles auraient serpenté. Et des pantoufles de vair. Et, pourquoi pas? un prince charmant au bas des escaliers, chantant une belle romance en lâchant une blanche colombe…

Mais depuis, j’ai vu plusieurs nobles aussi discrets que la princesse Hélène et à vrai dire, bien souvent, le vieil adage selon lequel tout ce qui brille n’est pas or se confirme!

Merci, mon chien!

Lovely Brunette était une écuyère émérite, que ce soit pour des promenades sur ses chevaux chéris ou… que ce soit parce qu’elle était très à cheval sur les bonnes manières.

Mon frère a fait, pendant un temps, le baisemain à ses amies en visite (qui gloussaient comme de grosses poules de Malines) et moi j’en étais quitte avec la révérence. Non, je ne blague pas, j’en ai l’air ? Heureusement ça n’a pas duré longtemps, en tout cas je ne m’en souviens pas. Ceci dit, je devais aussi faire la révérence aux « chères sœurs » de l’école, que, comme on le sait désormais, je détestais. C’était aussi suave que de faire la génuflexion devant Zeke le loup si j’avais été un des trois petits cochons…

Quand nous allions au cinéma avec Lovely Brunette (chaque semaine et parfois plus, car elle adorait ça !), nous ne manquions jamais, à la sortie, de clamer de deux petites voix trompettantes, Merci Mammy ! Sinon gare aux représailles. Et si par malheur dans notre bavardage passionnant « et quand John Wayne tue le mauvais, tu as vu… ? » nous osions oublier le Mammy, elle nous freinait net dans notre enthousiasme par un « Merci qui ? Merci mon chien ? ». Il y eut bien des moments de taquinerie rebelle où nous risquions un Merci mon chien enjoué, mais il ne fallait pas abuser de cet excellent mot d’esprit…

Nos manières de table étaient dignes du palais (lequel, vous choisissez…). On s’essuyait les lèvres avant de boire pour ne pas laisser des demi-lunes grasses sur le verre, on utilisait nos serviettes avec raffinement – et on les roulait dans le rond à serviette en fin de repas -, on utilisait nos couverts au complet (on avait commencé par « le pousse-manger »…), on ne parlait pas à table (et si ça nous échappait, on nous envoyait manger dans le vestibule ou dans le poulailler si le temps le permettait), on n’aurait pas rêvé de s’en aller ou même de s’agiter avant que le repas soit tout à fait terminé.

On remerciait toujours des cadeaux reçus, même si on n’aimait pas (je me souviens que ma marraine m’avait offert des bonbons au rhum, or je détestais le simple mot « rhum », et son goût et son odeur…), et on portait les affreux pulls faits main offerts par des tantes quand on allait les voir, pour ne pas leur faire de peine et les inciter à en tricoter d’autres pour les années à venir.

On saluait tout qui entrait dans la maison, que ce soit le livreur de charbon, de petits bois, d’eau et bière, un monsieur chic ou un colporteur, ce qui fait que j’allais carrément embrasser le facteur tous les matins et l’appelais « mon petit amour ». J’avais un certain enthousiasme … et aimais recevoir des lettres !

Ceci dit…

Mon petit frère a un jour rampé à quatre pattes pour se glisser sous la jupe plissée de ma grand-mère afin de voir si elle avait une culotte. Nous avons eu pas mal de plaisir à flanquer nos jouets par la fenêtre du second étage. Nous avons mis des cailloux dans la culotte d’une petite fille que nous surnommions « la petite fille poilue » (et en effet elle avait des jambes de velours, elle se sera ruinée en cire à épiler par la suite…). Nous avons ligoté le fils de la femme d’ouvrage au pommier du jardin et avons dansé autour de lui, ce qui a fait qu’elle n’a plus voulu venir travailler chez des enfants aussi mal élevés, et on ne peut lui donner tort (mais on s’était bien amusés et on avait, comme ça nous fut demandé, joué avec le petit José). J’ai jeté à l’eau les tabourets de traite du fermier, aidée de mon cousin, et ensuite nous avons couru sur les draps mis à sécher dans l’herbe ; c’était très gai aussi, même si notre pauvre tante a poussé des hurlements qui semblaient de détresse, et nous ont donné des ailes aux pieds.

Bref, la bonne éducation n’est rien d’autre que de la discipline, tout à fait indolore mais très utile. Il reste bien de la place pour les inspirations impertinentes…

Laisse croire les béguines

C’est ce que Lovely Brunette – dans sa sagesse infinie – répondait quand je lui disais « mais je croyais que »…

Je ne pourrais vivre sans/avec. Jamais on ne me ferait faire ceci. Comment fait-elle pour supporter ça ? Ils doivent être fous pour ne rien changer à leur vie. Il ne me viendrait pas à l’idée de

C’est ce qu’on croit penser au plus profond de nous. Ça fait partie de nos certitudes. Et c’est aussi souvent ce qu’on nous a enfoncé dans la tête, sans malice, simplement parce que c’est la phrase-évidence pour les gens « comme nous qui veulent une vie comme celle que nous voulons ».

La tante Pipine a, c’est vrai, trompé l’oncle Pinpin, mais enfin, comment a-t-elle pu ? Et ça a mal tourné car l’amant a tout perdu aux courses et ils ont fini leurs jours – amoureux il est vrai – dans un deux-pièces alors que l’oncle Pinpin a retrouvé une épouse jeune et fringante et a connu une seconde jeunesse. Le bien a triomphé du mal.

La dame du 3è vit avec un type immonde, qui sent si mauvais qu’on se demande si elle porte un masque une fois rentrée… Ils ne voient jamais personne (difficile de rendre des visites en apnée), elle aurait voulu des enfants et lui pas, elle est à ses pieds malodorants, et sa dévotion donne la nausée. Qu’est-ce qui les retient ensemble ?

Le monsieur qui habite au-dessus de l’agence de voyage en est à son 5è mariage. Elles s’en vont toutes, et il n’a pas encore compris que le mariage n’est pas, comme il le croit, un corral dont on ne sort pas. Et une épouse ne se rattrape pas au lasso. Ni ne se dresse. De plus, il ne rajeunit pas, et les épouses aussi prennent de l’âge, et malgré leur éblouissement provisoire à l’écoute des monts et merveilles promis par l’amoureux momentanément ardent et dévoué, malgré leur moment de faiblesse qui les a poussées vers un « oui, je le veux »… leur maturité les aide et elles ne résistent pas longtemps une fois l’époux devenu un indifférent grincheux en pantoufles.

Et ceux ou celles qui s’enfuient du couvent, ou y rentrent, le tout lié à une histoire d’amour qui fait du bruit que ce soit dans un sens ou dans l’autre qu’on franchit la porte surmontée d’un saint dans une niche…

Et ceux et celles qui…

Car les émotions sont plus fortes que nous. Nous pensons être faits pour le mariage ou pas, pour la vie à deux ou pas, pour les compromis ou pas, pour les renoncements de bon ton ou pas, pour la raison avant tout ou pas, pour rester dans son milieu ou surtout pas.

Et puis un jour, certains d’entre nous se trouvent happés par un tourbillon qui envoie tout valdinguer comme la tornade dans Le magicien d’Oz… Ou la chute dans le puits d’Alice. Les certitudes et points fermes volent dans tous les sens, ce qui était en haut se retrouve en bas. Et rien ne dit qu’on a raison ou tort, ni, encore moins, que ça finira pour le mieux. Ça peut être une affreuse catastrophe, mais on y court les bras tendus.

Après tout, la conversion de Saul n’est pas autre chose.

On n’apprend pas tout ce qu’on devrait apprendre si on n’accepte pas de perdre pied et chuter un jour ou l’autre. Peu importe, sans doute, que le résultat donne raison, mène à un Happy Ending. Le destin organise soigneusement des rencontres et parfois c’est très évident, le fil rouge, cette multitude de repères, de hasards, coïncidences, heures et lieux exacts, et oui, on ne peut ignorer que le destin a visé juste. Mais rien ne dit que ces rencontres si importantes doivent se solder par un amour éternel, ou une longue longue histoire délicieuse, pas du tout. On a appris quelque chose, en donnant, en se faisant dérober, en recevant, en étant étouffé d’attentions… C’est pourquoi la rencontre devait se faire, avec des desseins bien plus subtils que ceux que l’on imagine parfois.

En tout cas, quelle que soit l’issue de ce passage en essoreuse, jamais on n’oubliera qu’on a été tellement bien quand on vivait à fond, même si au passage on s’est un peu dépiauté…

Cacafougnas en dents de scie

Ces moments exceptionnels, qui nous poussent à les raconter dès que possible, et puis que parfois on oublie pendant des années. Un jour Boum ! il sortent comme des cacafougnas, et nous amusent ou nous indignent une nouvelle fois.

À l’attention de ceux ou celles qui penseraient que le wallon n’offre aucun intérêt, voici la traduction de cacafougna, mot wallon que j’emploie avec entrain et fierté…

Cacafougna: Ancien jouet à ressort qui le plus souvent faisait sortir un diable d’une boite. Qualifie quelqu’un ou quelque chose d’hirsute.

Bref, voici donc les cacafougnas du jour :

Oscar de l’imbécile fier de l’être : Quand je vivais à Turin en 1986, l’ami d’un ami, employé de banque. Le fait d’aller travailler en costume et col blanc (avec cravate griffée, of course) lui tendait le mollet, allongeait sa démarche et sa gambette. Il croyait mesurer 5 cm de plus que ce qu’il avait, et en levant le menton il soupçonnait arriver à en gagner 3 autres. Un guichetier impérial, quoi. Un soir il a tenté d’épater la galerie (nous, le petit groupe d’amis en pizzeria Corso Unione Sovietica…) en relatant, indigné, ce qui suit : une touriste japonaise était venue à son guichet et n’avait vraisemblablement pas remarqué sa stature impressionnante, lui demandant simplement s’il parlait l’anglais. Et notre guichetier couronné de laurier avait secoué sa toge en affirmant que non, il ne parlait QUE l’italien. « Je parle l’anglais, cazzo (pas très poli, je ne traduis pas…), mais elle est en Italie et c’est en italien qu’on parle ici !!! ». Une ouverture d’esprit stupéfiante, un sens du service remarquable, et un homme que l’on rêve d’avoir en face de soi pour une discussion profonde et humaine.

Oscar des gentils poussins : Là, j’étais à Aix-en-Provence, encore toute jeunette et pimpante. J’étais dans ce que j’appelais alors « un restaurant », une gargote bien sympathique avec des tables et chaises de formica et métal, de la vaisselle dépareillée, une mère et sa fille au service table, et une furie aux fourneaux minuscules, la grand-mère qu’on entendait hurler comme Vulcain. Deux jeunes garçons avaient fini leur repas, et faisaient de la musique avec la scie du couteau sur le verre, les cuillers faisaient percussion sur l’assiette, bref ils arrivaient je ne sais comment à produire quelque chose d’assez brésilien, et moi, qui ne les connaissais pas, je me dandinais sur ma chaise en terminant ma bière. Ils ont payé et sont partis, puis un des deux est revenu en courant comme pour la course du lièvre à travers les champs, dans le but très galant de m’embrasser sur la joue pour repartir aussi rapidement. J’y repense souvent.

Oscar de la trop familière : Aux USA, alors qu’on cherchait à acheter une maison, il nous fallait trouver une compagnie qui s’occuperait des démarches de crédit. La personne qui s’occuperait de la vente nous avait trouvé cette « perle ». Sauf que quand j’ai téléphoné à la perle pour compléter des informations, non seulement elle mastiquait du chewing gum (heureusement elle ne faisait pas de bulles cependant le bruit de mastication mouillée me parvenait et me faisait retrousser les babines…), mais elle a eu le toupet de m’appeler Honey. Mais où se permet-on de s’adresser à un client par Honey ??? Avec un bruit baveux, en sus ???? J’ai refusé tout net de faire affaire avec cette malotrue, tout comme j’ai refusé de confier mes chaussures à réparer il y a très longtemps à Bruxelles parce que le cordonnier m’a vue arriver et m’a dit « et pour la petite dame, ce sera… ? ». Il ne l’a pas dit naïvement, ou sans y penser, il a eu cet air condescendant qu’il devait avoir envers toutes les femmes qui devenaient aussitôt des petites dames. Ce fut rien, pour la petite dame qui s’en alla ailleurs avec ses chaussures.

Oscar de la bonne volonté : Vacances en Autriche avec Papounet. On arrive au bord de l’Achensee, où Papounet a loué un chalet pour l’été. Vu l’allure où on circulait, le fait qu’on cherchait quelque chose était évident, et un dévoué habitant du coin nous a fait de grands signes amicaux, suivez-moi, suivez-moi, et on l’a suivi pour se retrouver … dans un camping, où on n’allait pas du tout ! On l’a remercié avec des sourires épanouis, attendu qu’il s’en aille après sa bonne action, et repris nos recherches…

Oscar de la pauvre dame qui n’y comprend rien : J’étais en pension à Bruxelles, rue de la Charité (chez les sœurs de Jésus-Marie, pour ceux qui veulent des preuves de mon éducation catholique). Mais j’étais aussi, depuis une semaine, en proie à des colites et une crise d’appendicite. Je marchais comme Quasimodo qui aurait un tournevis planté dans le ventre, avais perdu 4 kgs, et souffrais le martyre. Voici enfin le vendredi, le jour de mon retour à la maison (je ne savais pas ce que j’avais et pensais avoir mal au ventre…). Je fais ma valise, et me rends à l’arrêt de tram, agonisante, direction la gare. J’enregistre qu’il y a une dame à ma gauche. Puis je me rends compte que je vais m’évanouir car je ne vois plus rien et ai très froid, suis couverte de sueur, je me tourne alors vers la dame (que je ne vois pas…) et lui dis « Je vais m’évanouir, pouvez-vous me conduire rue de la Charité ? ». On remarquera au passage que je suis vraiment très organisée. Le hic c’est que la dame parlait néerlandais, avait compris mais pas trop, d’autant que je devais prononcer comme si j’avais une pierre brûlante en bouche, aussi la malheureuse me demande-t-elle, très embêtée : « à la maternité ? à la maternité ? »… Qu’on se rassure, j’ai survécu comme en témoignent ces lignes.

Oscar de la furie de mauvaise foi : Aux USA. Une opulente dame noire aux airs langoureux se présente dans notre copy-shop afin de commander des cartes de visite en papier glacé rose pour son business. Elle rebondit, assez sensuellement je dois dire, de tous les coins où on peut rebondir, et ma foi, elle en jette. Elle porte ses bourrelets, bonnets F et robe moulante avec un aplomb fascinant qui ne manque pas de charme, et m’envoie des mèches de sa perruque au nez tout en me donnant les indications pour la fameuse carte de visite super pro. Elle veut trois noms dessus, trois amies sans doute. Trois jours (ou plus, ou moins…) après, elle revient chercher ses rectangles roses, et j’imagine que sur ce court laps de temps, elle a eu le temps de se disputer avec une des trois « amies », la menacer de la scalper et de lui trouer le dos avec un pic à glaces, que sais-je, toujours est-il qu’elle a le culot de me demander « mais d’où sortez-vous ce nom-là ? Elle ne travaille plus dans la boite ! ». Ma bouche a dû faire « clac » et certainement mon expression a frôlé l’hébétude momentanée. J’étais soufflée de l’aplomb de la femme d’affaire aux dents longues que j’avais en face de moi, la poitrine bondissant de fureur. Mais je tiens bon, et lui explique calmement que non, je ne lui rends pas ses arrhes, car ce nom honni, je ne l’ai pas rêvé, c’est bien elle qui l’a mentionné. Et là, je me retrouve face à un King Kong femelle ayant absorbé de l’ergot de seigle, et j’ai dû m’accroupir sous le comptoir pour échapper au lancer de tout ce qui se trouvait dessus, album d’invitations de mariages ou de Sweet Sixteen, tampons encreurs, agrafeuse, échantillons de cartes de visite, le tout avec en fond des imprécations sonores et à censurer même dans un film de gangsters et pornographes…

Oscar du chevalier blanc à l’armure étincelante : En Yougoslavie, et j’avais 19 ans. Nous étions tout un groupe, des Italiens pour la plupart, sous une clairière champêtre où on servait du petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle, et des ćevapčići délicieux. Des ramures au-dessus de nous tombaient parfois de grosses chenilles jaunes, et des feuilles. Un trio de paysans jouait de l’accordéon et je ne sais quoi d’autre. Le petit vin blanc coulait trop à flot, et moi je m’amusais si bien que je pensais en être encore et toujours au premier verre, qu’on me remplissait avec empressement. Bref, vint le moment où j’aurais dû aller me poudrer le nez, comme on dit dans les vieux films, mais j’étais bien consciente que jamais je ne pourrais enjamber le banc de notre longue table avec élégance, et encore moins aller sans détours suspects vers la cabine aux mille courages (le genre de lieu qu’on n’oublie jamais : la fosse septique qui empeste, pas de papier, pas de verrou, pas de lunette, pas de lumière et la fête qui bat son plein dehors, zim boum boum). À côté de moi, Adolfo, mon Adolfo, avec qui il n’y avait rien d’autre pour moi que de le suivre comme son ombre dans le but unique d’être près de lui. Il le savait et me tolérait avec mansuétude. Je savais avoir de la chance car il avait un fan club féminin long comme le serpent à plumes. Et j’ai demandé à mon Adolfo s’il voulait bien m’accompagner vers ce lieu pestilentiel, et de veiller que je n’y tombais pas. Et il l’a fait. Et il a aussi fait la garde devant cette horrible guérite, et m’a raccompagnée devant mon assiette de ćevapčići comme si rien n’était arrivé. Il n’en a jamais parlé à personne, et a poussé l’esprit chevaleresque jusqu’à l’oublier ! Pas moi…