La Belgique de Lambique

Il était un pays qui n’existe plus…

J’avais 17 ans, et la Yougoslavie ouvrait ses portes au tourisme. Et Papounet a décidé de nous y emmener, mon frère et moi. Visas, valises, avion, et hop nous voilà arrivés à Pula, l’ancienne Pola de l’Istrie italienne. Hôtel tout neuf (aux lignes hésitantes, ce qui inquiétait Papounet, ingénieur) composé d’un bâtiment central au bord de la falaise et entouré de plusieurs petits pavillons dans la pinède où sévissait une chorale de cigales. Deux chambres à coucher, une salle de bain et un petit salon. Un chauffe-eau accompagné d’un mode d’emploi qui appartenait à un autre modèle et expliquait suavement « pousser bouton 1 » (qui n’existait pas) « si gaz pas sortir fermer petite fenêtre » etc… La femme de chambre sollicitée ne comprenait rien d’autre que le croate – et encore, qui sait, – et s’est débinée avec de grands gestes de dénégation de deux mains énergiques.

Je suppose que mon ingénieur de Papounet a fini par comprendre, car on a pu se laver à l’eau chaude…

C’était un « voyage organisé », avec un groupe de Belges, groupe dont les membres, souvent bien conscients que ce pays n’avait pas une longue pratique du tourisme, critiquaient tout avec une mauvaise foi crasse. Le chef du département des lamentations avait été surnommé, par mon frère et moi, Lambique, car il affichait en permanence un air désolé et nous abordait en geignant  « y a rien à faire hein… c’est pas comme en Belgique ». Ca nous réjouissait donc beaucoup : se donner autant de mal pour retrouver l’ambiance de sa mère patrie en prenant un visa, un avion, des dinars et 15 jours de vacances nous dépassait.

On avait donné des surnoms à plusieurs de nos compagnons de voyage qui eux, se sentaient surtout compagnons d’infortune. Il y avait deux jumelles plutôt moches que nous avions décorées du surnom commun de BB et Mijanou, et nous avions même composé une chanson peu charitable vantant leur manque de charmes sur l’air de Oh Bella Ciao. Lambique avait aussi son hymne personnel sur un air de Sacha Dystel (Moi j’vous l’dis tout de suite,  toutoutoutouuuuuuuu… c’est pas comme en Belgique, toutoutoutouuuuuuuuuu).

Papounet se disait horrifié de nos moqueries permanentes même si il allait sans doute rire tout seul à la salle de bain.

Les arènes de Pula

Un jour nous nous sommes inscrits à l’excursion sur « l’île des pirates »… On prendrait un bateau, savourerait un plat local et danserait au son de l’accordéon. Je me souviens qu’en chemin on s’est aussi arrêtés dans un village pour manger et encore danser (ils devaient se dire que les touristes adoraient danser, peut-être même au petit déjeuner…) et j’ai dansé avec un jeune homme très raide qui s’appelait Sacha. Ce fut tout ce que nous avons pu nous dire : nos deux prénoms et puis zim boum boum on a tournicoté comme des toupies et il m’a cérémonieusement restituée à mon père en s’inclinant (il avait quand même peur d’être forcé de se marier pour si peu) et c’est Boris qui est venu me chercher.

Puis nous sommes partis sur l’île des pirates, déserte et sans coffre à trésor ni Johnny Depp, mais de longues tables et bancs de bois nous y attendaient.  On nous a servi des moules à la chapelure que l’on mangeait avec les doigts. Comme on n’avait qu’une serviette en papier transparente de minceur (c’était vraiment pas comme en Belgique, soupirait Lambique) on a vite eu des doigts très malodorants et panés. Qu’importe, le vin blanc istrien nous inspirait, et c’est au son de l’accordéon qu’encore nous avons dansé dans la pinède en entrelaçant nos doigts nauséabonds et collants sans trop de manières.

Au retour… émotion pas du tout comme en Belgique, nous avons fait naufrage. Lambique se voyait noyé et protestait amèrement. Mon frère et moi, contents de notre petit vin blanc, nous riions beaucoup, surtout quand Lambique et d’autres sont allés en barque sur la rive et ont essayé de tirer le bateau en criant hoooo hisse !!!  Peine perdue, on nous a tous débarqués en canots de sauvetage.

Pendant toutes ces extravagances d’émotions, j’avais sympathisé avec deux Suissesses, Luana et Anne-Marie qui connaissaient le chauffeur du car et nous ont assuré que pour un petit pourboire il nous conduirait plus que volontiers à un autre hôtel où il y avait un bar et des spectacles. Nous avons donc refusé de descendre à notre hôtel, malgré le regard indigné de Lambique qui se sentait trahi dans sa confiance puisqu’on avait comploté cet extra derrière son dos, et sommes partis à  5 vers cet autre hôtel où nous nous sommes installés. Papounet a aimablement dit au chauffeur que quand il en aurait assez, de ne surtout pas hésiter à le dire. « Oh moi, après strip tease, partir ! » répondit le brave homme. Papounet a blêmi car … le voilà qui emmène ses deux enfants de 17 et 15 ans au strip tease… une position qui fait mal pour un père divorcé à qui on confie la progéniture avec moultes recommandations ! Mon frère, lui, était très réjoui de l’aubaine et n’a rien perdu du spectacle. Il était vraiment ravi de son excursion éducative.

Arènes de Pula (Croatie)

Non, ce n’était pas comme en Belgique. L’orchestre de l’hôtel reprenait les succès anglais et français … phonétiquement pour la plupart. Ma vie d’Alain Barrière ne se reconnaissait qu’à l’air car pour les paroles, Alain Barrière semblait chanter du fond de la mer avec un seau sur la tête. Nous nous gavions d’un infâme cognac aux œufs qui coûtait moins qu’un verre d’eau chez nous et la jeune serveuse léchait son doigt après l’avoir passé sur le goulot. Anne-Marie, notre amie Suissesse avait un bonnet de bain hideux qu’elle appelait son cââââpet de bain, et que les vagues ont eu la bonne idée de lui arracher par un jour radieux. Elle s’est bien promise d’arpenter la plage le lendemain pour le retrouver, tant elle y tenait, mais mon frère et moi nous sommes levés tôt avec l’infâme projet de le trouver avant elle et de l’enterrer sous une roche tant il était laid. Mais la mer bienveillante l’a jalousement gardé.

Un type aux muscles démesurés, un Terminator local, faisait des déploiements de biceps et de pectoraux impressionnants sur la terrasse face à la mer d’un côté et aux filles de l’autre, ce qui était le côté qu’il cherchait à conquérir. Pour prendre son verre de bière il gonflait au moins 75 muscles avec un regard en travelling pour voir si on l’observait dans la gent féminine…

Oh non, ce n’était pas comme en Belgique !

Mais c’était si agréable que j’y suis retournée l’année suivante, ainsi que des années plus tard!

 

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Hopper me le disait encore l’autre jour…

Edward Hopper

C’est à plus de trente ans que pour la première fois de ma vie je me suis retrouvée vraiment « seule ». J’avais quitté la maison familiale pour me marier. Même si sans le vouloir ni le savoir je m’étais retrouvée à la barre de l’intendance – les urgences plomberies, coups de fil à donner, factures à traiter, rendez-vous à prendre, lettres auxquelles répondre etc… – je ne me rendais pas compte de mon aptitude à gérer ma vie parce que je pouvais toujours m’illusionner du fait que nous étions deux pour faire face à ces péripéties ou éventuelles mésaventures à venir. Et que je m’en chargeais parce que lui…il faisait autre chose.

Quoi, je me le demande encore, sans amertume. Autres temps autres mariages.

Lui, il travaillait. Et devait se détendre à la maison. Moi je travaillais aussi mais voyons… je gagnais moins, j’étais une femme. Ca devait donc être moins fatigant. Moins important. Et les week-ends je me détendais merveilleusement en lavant-repassant-frottant et époussetant. Une joie sans pareille. Les délires ménagers qui faisaient pousser d’allègres trilles à Blanche-Neige et Cendrillon étaient enfin les miens. Et il était important que je me dépêche car il fallait aussi … s’amuser ! Enfin, s’amuser à deux car les vertiges du nettoyage m’avaient déjà grisée. J’allais donc, ô grande chanceuse, avoir un bonus : faire une promenade, aller chez des amis, voir un film… Etre une épouse dame de compagnie pour que monsieur ne se sente pas seul et délaissé après son repos bien mérité.

Je n’ai ni amertume ni jugement, c’était juste ainsi. Education incertaine entre une génération qui avait encore fonctionné avec les principes du marito padrone-padre padrone, et de celle de la pilule et cette étrange « liberté sexuelle » à laquelle bien peu comprenaient quelque chose et qui surtout ne nous avait pas apporté tant de libertés car c’était nouveau et livré sans mode d’emploi.

Trente ans donc et me voilà seule. Non sans mal. Je croyais que le mot échec cliquetait sur mon front en lettres de néon. Seule juste en dessous. Je suis allée chercher conseil à la maison des femmes. Elles offraient une aide juridique (qui m’a magnifiquement servi, je dois le souligner!) et parfois psychologique. Avec une abondante portion de féminisme au vitriol. Sans travail ni logis ni plus personne – à moins de vouloir « retourner chez ma mère » comme au bon vieux temps – je suis allée là comme on s’accroche à une bouée dans un océan trop flou pour qu’on voie au-delà des embruns. A la virago assise en face de moi qui me demandait de quel type d’aide j’avais besoin je me suis effondrée comme une baudruche qui se dégonfle bruyamment. En larmes j’ai résumé tous les épisodes précédents : je n’ai pas de travail, pas de maison et pas de mariiiiiiiiiii ! J’avais eu beau ne pas vraiment vouloir de mari, mon éducation ne me laissait pas imaginer une vie sans. Avoir un mari était pour une femme ce qu’avoir un bon métier était pour un homme. Une femme ne servait à rien sans mari, c’était une chose inutile qui allait occuper un précieux espace vie qu’elle ne méritait pas. J’étais orpheline de mon avenir. De mon rôle dans la société : la femme d’untel, la mère des petits machin-chose.

La virago m’a toisée sans bienveillance et a diagnostiqué « pas de mari, c’est le moins grave ! ». J’imagine qu’elle n’en avait pas non plus, au moins elle rendait un homme heureux car un couperet de guillottine ne devait pas être plus tranchant que son résumé glacial.

Dans les rues je ne voyais que les gens « pas seuls ». S’ils l’étaient, leur bonne mine affairée me criait que l’autre les attendait dans leur chez eux. Même ceux qui se disputaient me semblaient heureux parce qu’à deux. Tous les samedis je m’étais imposée d’aller au cinéma et jamais je n’ai vu autant de films d’amour idiots. A croire que je n’arrivais pas à toucher le fond de la commisération. Je pleurais beaucoup.

J’avais raison. Parce qu’en m’allongeant ainsi dans un lit de désespoir j’ai fini par sentir l’envie de me lever, comme Lazare qui devait être bien pressé lui aussi. Et de marcher. Je me souviens m’être achetée un saladier anglais décoré de gibier à plumes pour quand j’habiterais chez moi. Je le trouvais merveilleux, le symbole de mon nouveau moi. C’est avec impatience que j’attendais d’y servir ma première salade, mon premier couscous. A je ne savais qui.

J’allais au restaurant seule et commençais à adorer ça. J’émiettais mon petit pain lentement en regardant par la fenêtre et je me sentais tellement vivante. Libre. Avec des options. Des surprises dans le futur. J’ai eu à la fois un travail et un appartement grâce à l’aide d’une amie. L’appartement était vide ou presque. Mais j’avais peint les murs en blanc et les fenêtres en jaune, et c’était plein de fougères. De lumière. Je me faisais des amies, des amis… J’allais à la mer. Avec moi toute seule, ou avec mon amie Francine, la petite Francine… On en revenait avec les abdos brûlants tant on avait ri.

Je suis devenue moi. Pas la fille de, la femme de, la sœur de, la mère de. Juste moi. Cette solitude était en réalité une plénitude lentement gagnée. Une identité découverte.

La solitude seule était bien plus riche que la solitude-lassitude à deux que l’on sait immuable et létale.

Oui, durant les fêtes la solitude pesait plus lourd, c’est vrai. Mais moins lourd que celles passées dans la solitude à deux, dans une joie de vivre courageusement imitée pour ne pas gâcher l’humeur de l’autre.

Et je sais maintenant pourquoi j’aime tant les tableaux d’Edward Hopper, qui parlent de plénitude. Tout au moins, c’est ce que j’y écoute…

 

Le petit Serge et autres chers inconnus disparus

Mes grands-parents maternels, les parents de Lovely Brunette, ont eu 4 enfants. Trois garçons et une petite fille, la mignonne petite Denise, Lovely Brunette. Elle fut la dernière, en 1923. Mais le second des enfants était Le Petit Serge, né le 9 février 1919 et parti le 9 juin de la même année. Quatre petits mois qui ont laissé son nom errer dans les vies de ceux qui l’avaient perdu, et même… de celle qui ne l’avait pas connu.

Car Serge Edmond Emmanuel, il existait pour elle, Lovely Brunette, La Petite Dédé. Et il a existé pour moi, parce qu’elle en parlait assez souvent. Or en quatre mois de vie, il n’avait pas souri souvent à son papa ou sa maman, n’avait pas parlé, et sans doute, hélas, avait surtout résisté pour vivre, pleurant ce pénible séjour, affirmant son inconfort, s’effrayant aux mines apeurées qui se penchaient sur ses cris. Il avait dû remplir la maison de sa présence mourante, et faire osciller les humeurs selon les espoirs et désespoirs.

C’était comme si le deuil avait traversé le temps pour s’accrocher à des vivants qu’il n’avait pas connus. Je ne sais qui avait parlé à Lovely Brunette de ce pauvre petit dans des termes qui l’avaient ainsi impressionnée, pas son Edmée de mère je pense, qui ne se confiait pas volontiers sous des abords pourtant désinvoltes. Peut-être par bon-papa Jules qui était plus nature, et très sentimental. Un homme bien élevé dans une famille aimante, affectueuse. Ou les sœurs de bon-papa Jules, Didi, Renée, Gaby ou une autre, qui avaient dû, en jeunes tantes, être suspendues aux différents diagnostics du médecin. Ou peut-être même était-il mort sans avertir, de la mort subite du nourrisson, un soir on le couche et le matin il est ailleurs, et c’est un coup d’effroi et de douleur pour toute la famille. Je n’ai jamais connu une seule anecdote au sujet du Petit Serge, mais à chaque fois qu’elle le mentionnait – l’anniversaire de Serge était non pas fêté mais souligné… Il aurait eu 30 ans, il aurait eu 40 ans.. – c’était comme s’il surgissait sous la forme d’un léger ectoplasme triste, un petit oncle resté à jamais dans l’enfance, dont je n’ai pas la moindre photo…

Lorsque je suis allée me promener dans le cimetière de notre ville et ai déniché le caveau familial de bon-papa Jules, j’ai vu son nom sur la dalle, près de celui de son papa. C’était peut-être la première fois que j’en lisais les noms, mais très bizarrement, ça m’a rassurée de savoir qu’il était là, dans sa famille, qu’il avait attendu son papa très longtemps mais n’avait pas été seul.

Et tout aussi bizarrement… il continue d’exister pour moi. Sans visage, sans souvenir, sans rien, juste le déplacement d’air qu’a fait sa courte vie dans celle, à venir, de ma mère…

Nous sommes nombreux à avoir conscience d’un disparu que nous n’avons jamais connu mais qui a manqué et que l’on a assez évoqué pour qu’on en sente l’absence, ou l’injustice de la mort. Un grand-père disparu en guerre, dont le décès a ainsi sillonné de plaies les jeunes années d’un enfant devenu notre père ou notre mère, par exemple. Une aïeule morte en donnant le jour à ce bébé dont nous descendons. En prenant de l’âge on mesure ce qui fut vécu comme l’injustice de leur mort, et la profondeur de leur absence dans notre vie. Tout ce qu’ils n’ont pu devenir : des parents qui lisent des histoires et ont des tics, des grands-parents qui choient leur descendance, des grands frères ou grandes sœurs tombant amoureux ou ne s’en sortant pas dans leur couple… tout ça prend soudain toute sa place. Nous sommes de leur sang mais leur image et leur voix manque, leur consistance est à jamais celle d’un disparu

Les attaches familiales ne sont pas qu’en surface – quand elles sont, car certaines n’existent pas autrement qu’en apparence – mais aussi dans ces lieux étranges que la mémoire des autres, les pleurs connus par ceux qui nous ont précédé, la force avec laquelle leur décès a frappé la famille au point d’en rendre l’hébétude génétiquement transmissible…

Les vers à bois

La naissance des réseaux sociaux a aussi aboli la plus élémentaire des politesses pour certains. Je sais bien qu’ils sont « sociaux », ces réseaux et en principe, très souvent et exclusivement, là pour se tisser un filet, comme une belle toile d’araignées avec des points de connexion lumineux. Le but étant d’avoir des milliers de contacts que l’on baptise du nom d’amis pour faire moins intéressés. Certains même les croient amis, et s’indignent publiquement quand l’autre met fin « à leur belle amitié » sans qu’ils en comprennent la raison. On va jusqu’à tester le dévouement (proclamé car pour le mettre à l’épreuve, faudra voir…) avec des panneaux pièges qui circulent du genre « si je sonne chez toi à 3 heures du matin en larmes et en haillons, m’ouvriras-tu ta porte ? ». Les oui enthousiastes cliquent et cliquètent, avec des commentaires braves qui confirment qu’une amitié vraie est justement celle-là.

Bien sûr quand l’ami habite à l’autre côté du monde, on risque peu à se montrer intrépide, mais je connais de ces amis lointains qui ont cherché à utiliser leurs nouveaux amis de réseau comme point de chute « je viens justement en France, et n’y connais personne, pourrais-tu m’héberger ? ». Oui, je connais ça. Ou d’autres « petits services à demander »…

Les brouteurs, finalement, ils sont l’attraction amusante si on n’est pas tombé, en mal d’amour, dans leurs griffes : j’ai eu quelques bons fous-rires grâce à eux, surtout quand un intrépide a remonté le fil de toutes mes amies pour leur raconter, à toutes comme à moi, qu’il « m’avait rencontrée à une soirée chez Gladys » et s’embrouillait au fil de la journée à cause du décalage horaire : il disait bonsoir au petit matin alors qu’il prétendait habiter dans la banlieue parisienne, et son orthographe changeait quand la relève était assurée par un autre brouteur moins lettré qui reprenait la partition au vol. On a bien ri, et encore plus quand on a l’a toutes bloqué en même temps et imaginions sa tête stupéfaite en constatant la fuite de son cheptel tout entier !

Mais une chose que je ne supporte pas, vraiment pas, ce sont les vers à bois. Ceux et celles qui se font « amis » dans le but de chercher dans vos contacts, ceux qui pourraient leur servir. Les faire accéder à un groupe particulier. Il n’y a jamais la moindre justification à la demande d’amitié, on vous a croisé trois secondes (quand on vous a croisé…), on sait que vous êtes ami de… et ça suffit. On vous demande et vous n’avez rien qui vous permette de comprendre pourquoi on vous a « sélectionné » comme le Reader’s Digest. J’admets que j’en ai accepté, me disant qu’il n’y avait pas de mal, sauf qu’en fin de compte ces nouveaux amis passaient notre première journée d’amitié sincère à grimper dans ma liste d’amis pour voir qui pourrait leur servir. Pendant ce temps, ils ne tarissaient pas d’éloges extravagants, tout ce que j’avais publié était superbe, magnifique, divin. C’est aussi leur méthode pour attirer l’attention de mes contacts, qu’ils se mettaient à renifler et louanger avec flagornerie. Et puis comme je ne laisse pas publier sur mon mur, on me bombardait de messages personnels que j’étais supposée partager en chantant La Madelon à tue-tête. Sans un mot gentil, sans un remerciement pour peut-être l’avoir fait. Non. C’est « regarde ce que JE fais, c’est beau hein ? Tes amis seront ravis si tu partages, leur vie en sera illuminée ». Il n’y a aucune amitié ni même sympathie dans la plupart de ces manœuvres, juste parfois des tentatives d’intéresser quelqu’un de force, d’exister à ses yeux, ou surtout de trouver dans ses contacts quelqu’un qui va se laisser capturer. Soyez mon ami, ouvrez-moi la galerie où je vais trouver les vôtres, et puis les leurs, et puis, et puis…

Bien entendu, mes connaissances sont à même de se dépêtrer de la situation, qui n’est pas tragique en tout cas. Mais le comportement du ver à bois dénote d’une déviance de ce qui autrefois s’appelait « faire connaissance ». Et un manque de respect.

Je ne suis pas un contact. Je ne suis pas un relais utilitaire. Je suis une personne. Et en principe, qui m’aime me suit déjà. Qui ne m’aime pas m’évite, et c’est bien comme ça. Et je ne comptabilise pas mes « amis ». D’ailleurs j’en supprime beaucoup le jour de leur anniversaire : si je me demande « qui c’est c’t’ami-là ? » je le supprime. Ça fait propre …

Je ne souhaite pas cracher dans la soupe, j’utilise les réseaux, et j’y trouve ce que j’y cherche. Je n’y suis pas parce qu’il faut bien, même si j’y suis venue dans des buts de promotion, de mon blog et de ce que j’écris… Il y a aussi plein d’autres choses qui font que j’en use volontiers ! J’y ai fait de belles rencontres ; dans le spider web il y a des êtres humains, vivants, gentils, charmants, amusants, qui ne sont jamais des contacts mais des connaissances, qui deviennent parfois des gens que l’on voit et revoit, qui comptent vraiment, que l’on rencontre pour de vrai et qu’on quitte avec le sourire. Mais je n’ai jamais fait de demande « d’amitié » à quelqu’un que je ne connaissais pas ou avais vu en courant d’air pour voir si par hasard il pourrait me servir, à moins qu’il ne se soit passé quelque chose qui justifie cette demande d’amitié.

Et je me souviens qu’autrefois il fallait « montrer patte blanche » pour être accepté dans un cercle social, et ça n’avait rien de ridicule. Pour autant que la patte blanche ne sanctionne pas l’appartenance sociale, raciale, ou les moyens financiers, je trouve qu’engager la responsabilité de celui qui présente quelqu’un à quelqu’un est logique.

Selfie-sticks et sexes à piles, même combat

Selfies : on sourit partout. Regardez comme je suis heureux, heureuse. Regardez où je suis, où je vais, d’où je reviens (seul/seule mais dans une solitude absolument di-vi-ne !). Je suis là. Je souris. J’envoie des baisers et des regards tendres. Je suis en forme. C’est flou? Noooon ce n’est pas retouché, c’est mon petit portable si bienveillant qui fait ça, hi hi hi. Vous avez vu ? Je n’arrête jamais. Et quand je suis en compagnie (une compagnie belle et dynamique et glamour, ça va sans dire…) là c’est l’éclatement complet. Je ris si fort qu’on fait un vertigineux travelling dans mon tube digestif grâce à la vue plongeante de mon selfie-stick. Il faut me réparer les lèvres car elles se sont décousues.

Désirs, « sex-appeal ». Non, les dingues du sexe ne sont pas légion, ils existent bien sûr. Toutes les addictions sont dans la nature et même celle du travail et de l’auto-mutilation, mais rares sont ceux qui, dans le Notre Père, ajoutent « et donnez-nous notre orgasme quotidien », ou tiennent des statistiques avec graphiques et camembert.

On dit souvent que l’amour est le désir du désir de l’autre, mais je ne mets pas l’amour dans cette danse du rut désespérée (y-compris les farces et attrapes provisoires de la chirurgie esthétique et des pilules miraculeuses). Le désir du désir de l’autre existe, mais c’est du narcissisme et pas de l’amour; c’est le manque de confiance en soi et pas de l’amour.

Regardez, mais regardez donc comme on me désire : pas un homme n’est insensible à mon sex-appeal. Quel que soit mon âge (et vous ne le devineriez jamais…), aucun ne pense que j’ai passé celui de plaire. Et il vous suffirait de voir comme ils en redemandent pour être convaincu : je suis ce qu’on appelle bandante. Oui, désolée, c’est le mot. First class. C’est bien la preuve que je suis belle-belle-belle, non ?

Vous voyez bien, c’est pourtant flagrant : pas une femme ne me résiste, un zeste de drague nonchalante, quelques compliments fatigués, et jeune ou vieille elle succombe, et vous les entendriez hurler de plaisir que ça vous clouerait le bec : moi, je suis de la dynamite au lit. Je songe parfois à aller me cacher dans un coin perdu pour que ces hordes de nanas folles de mon corps me lâchent un peu…

Le sexe en tant que performance, étalage de prouesses, auto-adoration, booster d’égo. Comme les selfies. Et c’est principalement un piège, un piège qui fait sourire car qui n’a jamais entendu de ces bêtes de lit qui, une fois mariées ou autrement solidement attachées à l’autre par des emprunts, des enfants, des promesses et menaces, collectionnent les migraines, le travail à la maison, le pas envie ce soir, le grande fatigue subite, le demain je me lève tôt, le tu ne penses qu’à ça ? Trompés eux-mêmes par leur reflet dans le regard affolé de passion leur « proie », ils ont pensé pendant un moment que la grâce les accompagnerait bien après les noces de coton. Comme entretemps ils se sont un tantinet fatigués de ce grand show bruyant, ils décident lentement qu’enfin ils peuvent respirer, se reposer, ne plus hurler comme des écorchés vifs ou danser lascivement en lingerie rouge et… lire un bon polar en pyjama…

Ils ont séduit car ils étaient, c’en est la preuve, séduisants. Que l’amour apparaisse. Celui qui ne pense pas qu’à ça….

Apocalypse in Progress

Les 4 cavaliers de l’apocalypse, 1937 – André Fougeron

Interpellant, cette mode de se vautrer dans la noirceur, de se repaître chaque jour des nouvelles atroces glanées sur les sites des « amis » (qui prennent soin de notre santé mentale en nous donnant envie de retourner au lit une fois la journée commencée par son défilé d’images apocalyptiques).

Les animaux, non plus seulement malheureux et au service de l’homme-ce-monstre-sans-âme, mais suppliciés, torturés. Les enfants sales et en haillons, couverts de mouches et de plaies. Les femmes en larmes pour l’une ou l’autre raison. La nature qui s’égosille en vain : je me meurs, vous m’éventrez. Les multi nationales au rire sadique qui nous empoisonnent jour après jour avec la nourriture trafiquée, les récoltes venimeuses, ou encore les résultats des activités de l’homme-ce-monstre-sans-âme qui anéantissent les forêts, vident les océans, font fondre les icebergs, disparaître des ethnies, pour être riches et faire partie de l’élite.

Après ça, heureusement qu’il y a les antidépresseurs ou la gnôle. Et en attendant la mort (qui sera atroce, n’en doutons pas, on nous le démontre aussi avec une complaisance suspecte…) on a des soins et traitements multiples pour tenir jusque-là en servant probablement, en plus, de cobaye à la médecine. Pendant ce temps-là, les riches, vous savez, les riches-ces-monstres-sans-âme que le cancer ne touche pas, que l’amour comble, que tous les drames évitent, en plus, ces immondes riches nous regardent comme si nous étions les figurants d’un tableau de Jérôme Bosh, assez écœurés de notre médiocrité et laideur, décidant que nous ne méritons rien d’autre.

Vous savez quoi ? Tout ça existe (sans le glaçage hideux que j’ai ajouté en abondance…), on le sait, on le constate, on le voit tout seul si on regarde. Et ce n’est pas nouveau. Nous informer est une chose, mais on n’a pas besoin d’un sound-track perpétuel, genre suspenseful music tirée d’Amytiville, Carrie, La nuit des morts-vivants… Sans compter la colère démente de certains sociopathes qui auront bientôt besoin de se transformer en octopus pour brandir tous les slogans indignés et contre tout qu’ils agitent. Qui nous sautent à la gorge si nous osons encore rire d’une futilité, aimer le cinéma ou le nougat vietnamien. Avec tout ce qui se passe dans le monde d’atroce, nous en sommes encore à regarder le programme du cinéma ??? Quel égoïsme…

Et cependant… et tout le reste, alors ? Tout le merveilleux quotidien et discret qui fait l’éternelle beauté du monde ? Tous ces gens qui, justement, sauvent des animaux parfois au risque de se faire encorner ou énucléer d’un coup de sabot (les élans, non, ça n’aime pas vraiment qu’on les sauve, les kangourous non plus, ni les autruches etc…) ? Des gens ordinaires, qui passaient par là, ont pris un peu de leur précieux temps pour vivre un précieux moment de vie. Ceux qui sauvent des enfants, les adoptent ou en prennent soin avec amour, défendent des femmes, secourent leurs voisins, des inconnus en détresse mis sur leur chemin ? Ils sont nombreux. Ils sont une multitude. Les ignobles riches qui, discrètement, aident et interviennent, comme ils l’ont toujours fait. Les gens, seuls ou en groupe, qui décident de tester des méthodes d’économie, de recyclage, de respect de tous. Ceux qui nous sourient sans nous connaître, parce qu’ils ont une âme joyeuse et qu’ils reconnaissent la nôtre. Ceux qui chantent sur leur seuil, ou dans la cuisine, ou au garage. Qui participent de quelques sous à l’une ou l’autre collecte, qui sortent de leur routine pour accomplir, discrètement et avec amour, un acte de bienveillance envers autrui.

Et les animaux que l’on voit réapparaître, des races que l’on croyait au bord de l’extinction et puis parce qu’on a pris quelques mesures, mais les bonnes, ça se re-multiplie gaiement. Les gens qui guérissent de maladies voraces grâce aux progrès de la médecine, au dévouement et à la clairvoyance de ceux qui ne sont pas tous là « pour faire du fric » mais par apostolat.

On ne peut pas ne regarder que certaines choses, au point de s’en déprimer, de contaminer les autres, de perdre tout espoir, de conclure que nous sommes à la fin de l’humanité et que « l’homme est dégoûtant » (ceux qui ont le mantra «les hommes me dégoûtent », ils sont quoi, eux ? Des extra-terrestres ? Des purs esprits ?).

C’est une addiction au malheur. Un péché capital, comme le sont les addictions. Il s’agit du péché de gourmandise, la gloutonnerie des drames et mauvais augures.

Méfions-nous des faux prophètes… ne l’a-t-on pas assez entendu ? Nous mourrons tous. Tout, peut-être, mourra. En attendant, faisons du meilleur avec le mieux, il ne nous est pas interdit d’aimer notre vie, et ceux qui nous l’encombrent de peurs imaginaires aux mille visages nous salissent. Oui il y a des dangers, mais objectivement, dans l’immédiat, celui de tomber en traversant la rue devant une voiture est plus réel que bien de ceux que l’on me prédit avec ferveur.

Tout ce qui pourrait arriver n’arrivera pas. Mais les joies que je cueille au long de la journée sont bien à moi.

Et tout bascula

J’ai découvert ce qui un jour était la Yougoslavie lorsqu’elle a ouvert ses frontières au tourisme. Et alors, puisque j’avais 16 ou 17 ans… je me suis gorgée de plage, soleil, soirées dansantes sur la terrasse d’un hôtel hâtivement construit et qui avait toute la grâce d’un bunker.

Car les beaux rivages avaient été envahis par des hôtels vite faits mal faits, offrant un confort de base pour qui veut un été de romances, soleil, et régime de moussaka. Ah ! La moussaka, nous faisait-elle rire, Lovely Brunette et moi, cet été de 1965 ! Chaque jour, il y en avait au menu de l’hôtel, et elle n’était jamais la même. Normal, disait Lovely Brunette, ce sont les restes de la veille, et je crois bien qu’elle avait raison ! Les serveurs – beaucoup de Russes – ne comprenaient aucune autre langue que la leur et roulaient des yeux affolés quand ma mère leur demandait un couvert ou une serviette manquant. Le couteau manquait systématiquement et de toute façon il y avait toujours quelque chose d’absent à table, et visiblement les règles de présentation n’avaient pas été comprises : il n’y avait que l’assiette qui se trouvait à sa place et le reste jouait à cache-cache. Ils arrivaient, la perplexité sur le visage, avec une assiette ou un autre morceau de pain, et on avait bien du mal à ne pas rire. Ils nous servaient des portions pour ogresses, ignorant nos stop-stop-stooop! affolés, et poussaient un soupir scandalisé quand nous avions laissé la moitié. Et c’était normal, ils ne comprenaient pas notre gaspillage. Nous étions de bonnes mangeuses, et ne voulions pas les vexer, mais … nous ne tenions pas à gagner le concours de la plus grosse mangeuse de moussaka de la saison !

J’ai cependant tant aimé ce lieu (pour des raisons bien triviales comme on le voit…) que j’y suis retournée. Plusieurs fois, d’abord en touriste et puis en presqu’habitante, parce que j’ai vécu 9 mois à Trieste et que mes amis triestins m’en ont fait voir et revoir les touchantes beautés. Comme cet imposant château de Predjama à Postojma, en Slovénie. Aux aguets depuis l’ouverture de la grotte, au bord du vide, il surgit avec une force tranquille et des siècles de mémoire, de naissances, morts, passions, espoirs, petits et grands bonheurs, malheurs inoubliables.

Château de Predjama

Nous nous y sommes arrêtés un jour au retour d’une journée à Sneznik. A Sneznik, nous avions mangé dans un restaurant près d’ un ancien pavillon de chasse de l’ex-empire austro-hongrois. A cette époque, aller manger en Yougoslavie revenait à presque rien, mais trop souvent le manque de choix, de confort et de savoir-faire étaient décourageants. Plus d’une fois je suis allée dans des restaurants au décor de cantine d’école où, en hiver, on n’allumait le chauffage qu’à l’arrivée du premier client – nous ! En grelottant on mangeait des cevapcici et du fromage istrien accompagnés d’un Teràn trop froid, le tout servi par un personnel congelé et de mauvaise humeur. Mais à Sneznik … on avait presque honte de payer aussi peu pour tous ces mets succulents et cette joyeuse hospitalité. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé, si ce n’est le pain frais qui sortait du four, un pain aux noix dont s’échappait une odeur tiède qui parlait du respect de l’art de la table. Et le dessert, aussi, une crêpe soufflée aux fruits frais, mûres, framboises et groseilles, avec de la crème fraîche de campagne. On ne peut pas oublier de telles choses, pas plus qu’un paysage ou un concert ! Et le décor ! Soigné, avec une vénération évidente pour des lignes architecturales d’origine, sobres et solides, une pointe de noble élégance. Et puis les bois tout autour !

Nous passions beaucoup de week-ends aussi à Pula, à la casa vecia déjà évoquée. On y fuyait les touristes dont j’avais moi aussi fait partie. Mais la vieille ville historique est si belle que nous y tentions notre chance à l’heure de la bronzette, et la trouvions presque déserte et paisible …

Bien des années plus tard, j’y retournais donc non plus en touriste mais presque du coin, avec des amis locaux et des repères, des coins favoris, des habitudes. « Toni Guma », le garagiste qui se spécialisait en … pneus, comme son nom l’indique. Ornella et Danilo, des amis qui venaient d’ouvrir une boutique de tricots faits main – et à qui nous rapportions la laine de Trieste, car en Yougoslavie, c’était rouge bleu ou vert, et basta ! Et oui, Danilo tricotait avec sa femme ! La rotonda du port sur laquelle nous allions boire une bière tchécoslovaque. Les hôtels de touristes où nous allions regarder les attractions et les grandes amours d’une semaine qui dansaient sur la piste au bord de la piscine. Le marché aux poissons, où on ne trouvait rien ou presque. Sous la grande halle, les tables de pierre offraient parfois avec avarice un kg de dorades, dix de moules – bâillant de fraîcheur – une poignée de poulpes. Le marché des fruits et légumes n’était pas mieux, et nous aurions facilement pu faire du trafic d’oranges et citrons, qu’on ne trouvait jamais ! On allait pécher à Pontisela, sur une roche en bord de mer balayée par un vent léger. Personne n’y passait jamais sauf parfois une longue barque de militaires méfiants.

On allait manger chez « Le Serbe » qui préparait si bien les langoustines ainsi que de rares moules, longues et brunes qu’on ne trouvait qu’enfoncées dans les roches, il fallait casser la roche pour les en extraire et en découvrir le goût. Pauvre Serbe qui, deux ans plus tard, n’aurait plus un seul client croate parce qu’il n’était qu’un sale Serbe.

L’hyper-inflation se faisait sentir : les prix changeaient jusqu’à trois fois par jour dans les super-marchés. Fin 1989, elle était à 10.000% ! L’oncle d’une parente, militaire, nous parlait de guerre en préparation, d’une grève d’ouvriers que lui et d’autres militaires avaient été envoyés « casser » dans l’usine. Casser par les armes. Par mort d’hommes. Sa foi dans son armée et son pays vacillait. Ses mains tremblaient, il en savait déjà trop. Cette grève… aucun journal n’en avait parlé !

Mais l’été passait, un jour insouciant après l’autre, futile et familier. Il faisait sec, et l’eau était rare, aussi la ville en coupait-elle l’arrivée de 7 à 19 heures dans les maisons pour que les touristes en aient assez dans leurs chambres d’hôtel. Nous, on remplissait des bassines de plastique le matin, et on se rafraîchissait dans la mer. Le soir en famille on chantait de vieilles chansons istriennes qui faisaient rire, avec des histoires de bossus, de vilaine fille qu’on ne voulait épouser, de mari saoul qui avait perdu les clés de la porte d’entrée, ou d’épouse reconnaissante car son mari ne la battait que le dimanche. L’odeur des dorades à l’ail et au persil grillées ou des rougets dansait sur l’air du soir. Devant le pintòn de vin qui se vidait, les vieux évoquaient tous les fantômes qu’ils avaient vus ou que d’autres avaient vus. Xè tuto vero, affirmaient-ils, c’est la vérité. On avait un peu peur en allant se coucher, on éteignait les lumières et on se souriait, gênés. C’est qu’ils n’avaient pas l’air crédules, ces vieux, après tout …

La Yougoslavie vivait ses derniers étés, et on n’en savait rien… Pula serait la mire des tirs de mortier et les tombes des grands-parents pulvérisées. Des anciens voyous de quartier venus de partout et rebaptisés soldats sèmeraient la terreur, vêtus en Rambo et menaçant la population quand leurs beuveries bruyantes n’étaient pas appréciées… Des infirmières serbes perdraient leur travail parce que plus personne ne voulait se laisser toucher par elles… Elles qu’on avait apréciées jusque là pourtant!