Une ruche généalogique

Lancée dans la mise en ligne de la généalogie familiale, mon regard change sur bien des choses.

Mes parents – Lovely Brunette plus que mon père car elle y a consacré les 10 dernières années de sa vie, et au vu de son travail soigné, je dois admettre qu’elle valait bien plus qu’on ne le lui avait dit – ont laissé des tableaux généalogiques, photos et recherches au sujet de leurs ascendants. Pourquoi ? Pas pour découvrir que nous descendons d’une lignée épatante, mais d’une lignée… éternelle, qui a commencé dans les cavernes (et là on ne sait rien… peut-être y-a-t-il quelque part l’empreinte de la paume d’un lointain troglodyte dont je partage l’ADN sur une paroi de calcaire…) et, de plus sains en plus sains, a étendu sa ramure jusqu’à moi, qui suis, comme nous le sommes tous, issue des plus résistants, les autres branches ayant péri les unes après les autres.

Ces papiers risquant fort de disparaître un jour, mais aussi et surtout le temps et la passion que ces recherches ont occasionnés, me voici donc faisant la part du boulot en transposant tout sur un site de généalogie en ligne.

Si nous avons notre lignée aussi aisément traçable c’est que nous étions vraisemblablement parmi les lettrés, qui tenaient leur comptabilité familiale sur les premières pages de la Bible et chez Monsieur le curé. Nous étions fermiers, propriétaires terriens, bourgmestres, meuniers (un métier qui reçut ses armes officielles), conseillers municipaux, baillis, membres de ceci ou cela. Des particules n’avaient rien de nobiliaire mais indiquaient la provenance, et parfois si la famille de l’épouse était mieux assise, l’époux ajoutait ou prenait le nom de l’épouse.

Des bourgeois ou petits nobles, avec l’argent pour s’assurer une table bien garnie, des ou un domestiques, une santé convenable. Ils ont presque tous vécu jusqu’à un âge très respectable, que ce soit en 1500 ou en 1900, on a des septuagénaires et octogénaires en grand nombre. Alors je ne sais trop quelle charge de travail couvraient les messieurs, mais en ce qui concerne les mesdames… leur occupation était être enceintes et accoucher. Et puis recommencer. Des suites de quinze enfants sont la norme, un après l’autre comme les boules au loto.

Enceintes pendant 15 ans au moins. Et après tout ça, elles vivaient jusqu’à 79, 85 ans… Et elles ne devenaient pas toutes des éléphants en robe noire pour autant, j’ai des photos où les malheureuses sont sanglées dans une gaine qui devait leur couper la respiration et le transit intestinal avec élégance et dignité.

L’épouse n’est pas forcément plus jeune que l’époux, ni jeune tout court. J’ai trouvé peu de mariages de vieux barbons avec des tendrons. Certaines sont d’un an ou deux les aînées du mari, d’autres frôlent la trentaine, l’odeur rance de la vieille fille erre. Des compromis ont dû être faits, vous n’êtes pas de notre rang mais notre fille commence à jaunir alors, si vous promettez ceci ou cela… qu’en dites-vous ?

Un de mes aïeux a été condamné à mort pour avoir assassiné un avocat à Anvers. Un autre est mort en exil. Une autre a, à son époque, donné de la conversation et des nuits blanches à toute la parenté en épousant, en troisièmes noces, un mulâtre qu’elle a suivi à la Guadeloupe. Ah l’amour !

Il y a des noms qui changent, comme un certain Schwartz qui devient Lenoir et puis Le Lieutenant car il était Lieutenant d’une Altesse quelque part, et enfin le nom s’est stabilisé sur Lieutenant. Les prénoms sont aussi source de oh et ah : Juwette, Collienne (un nom d’homme, oui oui…), Rass (qui serait « Erasme »), Tysken, Welt. Les noms de famille fleurent le champêtre si on remonte assez haut : De la caille, Aux Brebis, Le Pourceau (qui « fleure » un peu fort malgré tout), De la Forge… Ou bien la mention « dit le… » suit le nom officiel, comme Lenoir dit le Lieutenant.

Mon aïeul le plus excitant est le sanglier des Ardennes, Guillaume de la Marck. Lovely Brunette nous le décrivait au même titre que Peter Pan ou Eric le Rouge, et nous le présentait comme « une sorte de Robin des Bois » qui prenait l’argent des riches pour le donner aux pauvres. En fait je pense qu’il le prenait pour lui et les siens, et a eu des soucis car il payait ses troupes avec de fausses pièces d’or, bref, la légende est bouillante mais sans doute encore loin de la vérité. Elle était idéaliste, Lovely Brunette. J’ai bien dit troupes, oui, car le sanglier des Ardennes faisait la guerre contre les grands de l’Histoire d’alors. Nous étions très fiers. Lorsque le film Quentin Durward est sorti, nous sommes fièrement allés le voir, en famille. Robert Taylor et Kay Kendall nous auraient attirés, pensez-vous ? Que nenni ! Nay ! Nous étions là, guidés par Lovely Brunette qui nous affirmait que tous les enfants n’avaient pas la chance d’avoir leur ancêtre dans un film. Même si à la fin du film on l’y décapitait après un combat magnifique dans le clocher de Maastricht. Robert Taylor (nous n’avions rien contre lui, il était « le bon » du film, et notre cher sanglier était « le mauvais mais tout le monde se trompait ») échangeait le fer contre notre barbu d’ancêtre, interprété par Duncan Lamont que personne ne connaît, qui perdait et dont on apportait la tête au roi dans un panier d’osier.

Ça, c’était beurk et un peu exagéré, on aurait aimé réécrire l’histoire…

Mais il nous permettait de dire à Lovely Brunette qu’on voyait bien que son frère descendait d’un « porc sauvage »…

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Les petits délits font les grandes rivières de sang

Julie Van Espen aura toujours 23 ans. Sa vie se trouve bloquée à cet âge parce que, partie pour rencontrer des amies à une fête un samedi en fin d’après-midi, elle a pris son vélo et sa bonne humeur, et toute sa jeune beauté, et que tout ça a été une trop belle aubaine pour un violeur récidiviste en liberté.

Les détails sont dans la presse.

Alors qu’on se sent moins concernés  – à tort mais ça rassure de se dire qu’il suffit de ne pas se mettre dans des situations de danger – par quelqu’un qui finit mal en mauvaise compagnie, dans un quartier lugubre à une heure indue, le tout couronné de drogue ou alcool, lorsqu’on peut malgré tout se faire assassiner en plein jour le long d’un canal parce qu’un prédateur s’y promenait aussi… on se sait tous en danger.

Je ne vais pas refaire la loi, ou pointer du doigt incompétence, manque de moyens, d’effectifs, de bon sens. Ça se fera bien sans moi, et j’espère surtout que ce drame qui n’avait aucun des ingrédients initiateurs habituels sera le départ de changements dans la législation ou la procédure.

Car en effet, le viol n’est pas considéré comme une vraie violence, tout comme les violences conjugales.

Oh, mais elle avait quand même couché avec lui avant ça, ce n’est pas vraiment un viol, de quoi se plaint-elle ?

Enfin… vous voyez bien comment elle s’habille, non ?… Elle cherche les ennuis.

Elle l’a aguiché…

Dispute de couple qui a mal tourné, on ne sait pas ce qu’elle lui a dit, ou fait, et ça s’arrange toujours…

On minimise.

Mais qu’un employé se rue sur son patron et lui casse la figure, excédé par une remarque de trop, et là, on va tout de suite lui imposer de gérer sa colère, et le mettre au frais pour commencer. Pareil pour un citoyen furieux qui lance des œufs ou des tartes à la figure d’un élu décevant.

J’ai eu à faire appel à police et gendarmes (quand ces derniers existaient encore) pour me protéger de dangers ou violences réelles. J’ai eu droit à « allez madame, on ne va pas porter plainte ce soir, demain vous serez réconciliée avec votre mari… on a des choses plus importantes que ça à faire ! » (Oui bien sûr, si on favorise l’impunité des « petites violences sans importances » jusqu’à ce que petit cogneur devienne grand tueur, on a en effet du pain sur la planche…). J’ai droit aussi à « Madame, ce sera votre parole contre la sienne, vous feriez mieux de vous arranger entre vous, on a des choses plus importantes à faire ». Ou encore à « Madame, vous voyez bien qu’il ne va pas bien, vous êtes bien sûre de ne pas l’avoir provoqué ?».

Et je dois remercier ma voisine qui refusa de témoigner pour moi car oui, elle entendait des coups mais elle ne savait pas qui battait l’autre ! Et une patronne qui ne voulait pas non plus me venir en aide car elle avait peur qu’il se venge sur elle, elle ne voulait pas d’histoires… Et n’oublions pas ma propriétaire qui, alors que mon mari s’en allait enfin avec les sous en me laissant les hématomes, lui a dit « Vous allez voir vous allez être bien mieux maintenant ! ». Devant moi.

Car on ne peut pas uniquement et toujours s’en prendre à la justice, aux policiers, sans tenir compte de tous ceux qui savent, assistent et tournent la tête, hommes ou femmes. Ne nous en mêlons pas.

Ici, dans le cas de Julie, les parents de l’assassin avaient senti qu’il ferait quelque chose de pire encore que ses méfaits habituels, le vol, les menaces, le viol. Ils l’ont signalé et encore signalé. Mais on a … attendu.

Et les braqueurs de banque, les terroristes, les serial killers et autres monstres du crime ne se sont pas réveillés brusquement à 20, 25 ou 30 ans avec la décision d’aller jusqu’au bout. Ils y sont arrivés pas à pas, ils ont cogné leur mère, leur sœur, les plus petits en classe, ils ont volé les goûters et les baskets, ils ont torturé le chat du voisin et brûlé vif le chien de leur oncle, ils ont menacé leurs instituteurs et leurs petites amies, ont crevé les pneus de qui les avait réprimandés. Et puis plus tard ils ont cassé les dents de leurs fiancées avant de les violer avec leurs copains pour leur apprendre qui était le maître, ils ont kidnappé le petit garçon un peu simple d’esprit du quartier pour acheter une mobilette avec la rançon, ils ont mis la vidéo de leurs ébats avec les filles en ligne. Mais toujours, on avait des choses plus importantes à faire… (et des avocats ont vêtu leur plaidoirie et jeux de manches d’enfance difficile, de famille décomposée, de difficultés d’insertion, quémandant une dangereuse clémence et effaçant d’un coup tous les efforts de ceux qui s’en sont sortis avec le même jeu de cartes en main…)

Est-ce gérer le comportement « humain » … en bon père de famille ?

Ne disait-on pas que qui vole un œuf vole un bœuf ? De nos jours on ne lève le doigt ni pour l’œuf, ni pour la fermière, ni pour le bœuf d’ailleurs, car il n’est qu’un animal. On attend qu’on vole un missile ou la voiture d’un personnage important.

Ils vécurent heureux ou s’adaptèrent…

J’aime évoquer les mariages d’autrefois, et bien entendu principalement les mariages heureux. Des gens qui avaient pu choisir – et bien ! – leur conjoint, ou qui avaient eu la chance qu’on le leur ait choisi avec une tendre attention au point que l’amour était venu secouer ses ailes sur leur union. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, le divorce signifiait la mort sociale pour la femme. Une option à peine meilleure que la mort tout court. Il continue, quoi qu’on en dise, à être souvent un chaos pire que ne l’était le mariage imparfait.

22 5 19 - Mariage A et S

Il y a pourtant eu des femmes qui, dans leur passion adultère comme l’audacieuse Ellen Roosval ou dans leur trop intense besoin de liberté comme la fabuleuse Edith Wharton, ont trouvé le divorce préférable à un mariage qui les éteignait. Préférable et… porteur de bonheur! Mais elles avaient le bénéfice d’une bonne éducation, et surtout de faire partie d’un environnement artistique, plus tolérant et indépendant d’esprit. Dans le cas d’Edith Wharton, une bonne fortune est certainement venue à point aussi…

Beaucoup d’autres sont tout simplement devenues mères et puis grands-mères, à défaut d’avoir un quelconque intérêt humain aux yeux de leurs maris qui, entre « ma femme », « mon chauffeur » et « ma nouvelle Minerva » ne voyait qu’un accord de différence. C’est dans ce rôle maternel qu’elles ont cherché à oublier le mépris, les trahisons, la dilapidation parfois de leur fortune. Ou elles ont eu recours au laudanum, ce « médicament pour les nerfs » qui faisait d’elles des fantômes sans souffrance.

Et d’autres encore ont soumis des maris trop faibles et mal armés contre leur guérilla invisible aux yeux des tiers mais absolument implacable. Le plaisir d’être crainte en secret dépassait la déception de n’avoir pas été vraiment aimée.

Les maux du mariage étaient les mêmes qu’aujourd’hui, mais on les vivait autrement. Et si la révolution sexuelle a enlevé certains stigmates de la vie féminine elle a aussi, bien souvent, éradiqué le respect, la patience et le pardon du mariage. Et quand je parle de pardon, je parle de ce qui est pardonnable. Ce qu’on ne peut pardonner, autant l’admettre et mettre fin à un mariage qui a fini son parcours avant que d’y mourir de rancoeur ou de remords.

C’est pourquoi j’aime jeter un coup d’œil sur ces mariages d’autrefois. J’en ai connus de bien mauvais, et pour ceux-là je regrette que les femmes qui y étaient injustement emprisonnées n’aient pas eu une autre possibilité que de supporter, supporter, et attendre la mort. La société n’en aurait fait qu’une bouchée – menée d’ailleurs par les autres femmes malheureuses en tête, hurlant que si elles l’avaient bien supporté… les autres pouvaient s’en accommoder aussi. Quant aux maris, eh bien eux aussi avaient leur joug mais heureusement pour eux il était plus « normal » alors d’avoir une « double vie », la seconde aidant à supporter la première.

Mais dans toute une partie de ma famille, on avait de bons ménages. (J’ai fait mentir la tradition…). Et naturellement, je n’ai pas l’illusion que c’était une valse ininterrompue, les yeux dans les yeux, l’éventail coquin ne cessant de battre que le temps d’une nouvelle grossesse.  Il y a sans doute eu des infidélités avérées ou soupçonnées, des froideurs, de l’autorité mal exercée, des maladresses, des exigences, des devoir conjugaux accomplis par devoir, des excès…

Mais si le respect avait été bien enraciné ainsi que la patience, et qu’une maman avait su comprendre les larmes et la fureur d’une fille aimée et blessée par un gendre que pourtant elle aimait bien, elle… on laissait passer l’orage. Et plus on arrivait à aplanir d’obstacles, et plus était on unis. Amis. Avoir vraiment pu pardonner, ça soude. Au contraire, dire qu’on pardonne sans le vouloir ou le pouvoir, habiller pour l’autre et les témoins de la faute son visage d’une rancoeur tenace, et son corps de maux perpétuels qui sont la faute de l’autre… ça divise bien plus qu’une séparation propre. Et les raisons de rester malgré tout sont toutes aussi révulsives les unes que les autres.

En vivant trop vite, on vit mal. C’est le temps qui rend les bonnes choses succulentes, comme les fruits dans l’alcool et le cassoulet qui a cuit longtemps. Quant aux mauvaises choses… le temps les rend vénéneuses.

 

 

Crapauds et serpents

La parole donnée à tous. Un bien, mais souvent aussi un gaspillage et la descente pour chacun dans ses purgatoires ou enfers personnels. N’est pas parleur qui veut. Ne dit pas bien qui veut. J’aime les réseaux sociaux, parce que j’ose penser que je m’en sers avec prudence. Certes j’y ai eu mes rencontres du genre Poltergeist, Amityville et autres dans des moments impétueusement candides et surtout, malgré le soin que je mets à éliminer tout ce que je n’ai pas envie de voir (et ça va des défilés de petits chats avec des rubans ou des fleurs sur la tête au massacres en abattoirs, en passant par mille et une autres délicatesses intermédiaires) je vois quand même passer, sur le réseau social qu’on ne nomme plus, pas mal d’horreurs, de fausses infos, d’appels aux boycotts et au ralliement pour bien des croisades.

Mais bon, j’y suis pour ce que ça offre de bon, des contacts très sympa (qui se sont parfois concrétisés, sans mauvaise surprise je le certifie la main sur le coeur), des échanges de soutien choisis, des rappels en douceur qu’untel ou unetelle existent et même… fêtent leur anniversaire, pas plus tard qu’aujourd’hui.

Mais il y a aussi cette banalisation d’une colère écrite, qui fait monter d’un cran – ou deux – ce qui était tolérable avant. Les gens qu’on n’aime pas sont des connards, des porcs, des criminels, méritent qu’on leur casse la gueule, on leur conseille de crever, on souhaite qu’il ou elle étouffe ou soit flingué(e). S’ils sont moches, alors là, alors que la bouche en cœur on affirme  que désormais un tas de mots sont inacceptables (grosse, laid, aveugle, noir…) pour les politiciens ou personnes en vue en disgrâce, rien n’est assez cruel pour les définir : grosse truie, tête de con, ivrogne

Ça, ça passe très bien. Mais gaffe à dire ça d’un sdf ou d’un chômeur.

Et cet exemple de grossièreté exprimée, qui devient en quelque sorte permission et en encourage d’autres (on est dans la surenchère, et bravo à la formule la plus abominable et innovante qu’on trouve), c’est comme un concours, on remplace The Voice par L’insulte qui tue ou Big Mouth. C’est, désormais, une sorte de norme.

On peut, pour minimiser la chose, se dire qu’il ne s’agit que de mots. Mais ça va bien plus loin, bien trop loin. C’est un peu comme si on libérait un, puis trois, puis quinze, puis cent gremlins furieux. C’est un tourbillon de colère, qui la rassemble, la centrifuge, et la répand en gouttelettes haineuses. Un concentré. Si on tombe dans ce tourbillon, on ne mesure plus rien, on est emporté et est immédiatement isolé de toute réflexion, pause, retour aux sources du problème. On a perdu ses billes…

On n’est plus capable de raisonner, on est dans la défense et l’agressivité en permanence. « L’ennemi » ne peut jamais rien concevoir de bon et lui aboyer des insultes est un monologue criard de roquet, dérisoire, dangereux pour ceux qui ne laissent plus sortir que des crapauds et des serpents de leurs bouches, comme dans Les fées de Charles Perrault…

On peut avoir une indignation justifiée, argumentée, être vraiment indigné et désirer combattre, mais ne fermer ni la mesure dans les propos (qui porteront mieux) ni l’objectivité. Sous peine de s’engouer et d’avaler les crapauds et serpents soi-même.

Pour être « parfaitement honnête », selon la formule consacrée dans ces cas-là, j’avoue avoir eu moi-même des jets grouillant de reptiles et batraciens se précipitant hors de ma bouche lorsque je vivais aux USA. Je n’avais pas tort d’être horrifiée devant ce qui m’horripilait, mais j’avais, naturellement, tort de donner à tout ça une force motrice qui m’avait presque transformée en gargouille humaine.

The Human Gargoyle. C’est à moi que ça a nuit, car ceux qui me mettaient dans cet état, eux, ils n’ont jamais changé…

Silence, les administrateurs anonymes !

Et voilà… Le terrible brasier de Notre Dame est, lui aussi, l’occasion pour les gestionnaires anonymes et non-qualifiés d’expliquer à leur lectorat de mécontents tout ce qu’il faudrait et ne faudrait pas faire. Les aides arrivent sous forme de bois, d’expertise, de travail, d’élans du cœur, le monde s’émeut et vibre, sauf nos enragés perpétuels qui hurlent à la trahison en rameutant derrière eux les bien-pensants des autres causes. On aurait dû, on aurait pu, on devrait.. c’est UNE HONTE, une exposition écœurante d’EGOISME. Ils en transpirent, tiens, là, derrière leur écran avec leur tasse de café ou leur ballon de rouge, si ça continue ils vont avoir des aigreurs d’estomac. Ce monde les dégoûte, et en avant qu’ils en dégoûtent tout le monde, leur expliquant que pour nous, les victimes de la mondialisation, de l’exclusion, du capitalisme, de l’eugénisme, du racisme, du sexisme (et leurs cohortes), on n’aurait pas levé le petit doigt ni récolté trois centimes… Qu’on peut crever, tiens… autant le dire franchement !

 

On peut toujours faire autre chose que ce qu’on a choisi de faire. Chaque option fait des heureux et des exclus. Chaque décision est discutable. L’argent qui vient ici ne va pas ailleurs. Mais n’est-il pas bon aussi de contempler l’enthousiasme, le rassemblement ? De voir ce qui est fait, qu’on agit, qu’on se mobilise. Que des malheurs, des mendiants, des sdf, des crimes, des riches sans cœur et des enfants joyeux, Notre Dame en a vus par milliers sur son parvis au cours des siècles, et elle est toujours là. Nous passons, les « choses » passent moins vite et sont un lien.

Les réseaux sociaux sont véritablement une porte ouverte sur le monde si on s’en tient à quelques petites règles de prudence : se méfier de qui on accepte comme « ami », ne pas user ses phalanges à donner son avis aux hyènes qui ne sont là que pour le mettre en pièce (et après tout, on s’en fiche, non, de ce que pensent de nous des gens que nous ne connaissons pas… ), ne pas agiter et ne pas s’agiter. Sans quoi c’est The Hell Gate, ni plus ni moins. Car si on peut ne pas être de notre avis, et nous offrir ainsi une occasion de nuancer, de corriger le nôtre ou celui d’autrui, la plupart de ces justiciers bavant de l’acide ne sont pas dans l’échange mais l’imposition, on ne discute pas la moindre virgule de ce qu’ils ont écrit, un « oui mais » avec un petit doigt levé et hop, on vous le coupe, le doigt !

Les névroses sortent à découvert. Les monstres ont la parole et la donnent à leurs suiveurs terrifiés, qui n’osent même plus montrer qu’ils ne sont pas si certains que ça…. Les têtes tombent vite ! Les invectives presque bibliques s’abattent sur les traîtres…

Et pourtant, quoi qu’il y ait derrière les offres de bois, de main-d’œuvre, de savoir-faire, d’argent… pour rendre sa splendeur à Notre Dame, eh bien tout simplement je me dis que la vieille dame mérite qu’on la câline et répare, elle qui a certainement réparé bien des chagrins. Quand l’Arno est sorti de son lit à Florence, je me souviens que mon école avait signalé une demande d’étudiants qui auraient passé leurs vacances à nettoyer les murs et sauver ce qui pouvait l’être. À l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas.

Et personne ne s’est vu reprocher de ne pas avoir utilisé son temps et énergie à faire autre chose « de tellement plus utile »….

Superga! Superga!

Superga ! Un chant baroque d’ocres, de marbres et de blanc. Le cantique de Filippo Juvarra, ce génie venu de Messine et devenu architecte à la cour au Piémont. Son talent a laissé sa fastueuse trace partout dans Turin et les environs : le pavillon de chasse royale à Stupinigi, le Palazzo Madama, l’église San Carlo, le château de Rivoli entre autres, et … la basilique de Superga, où reposent, dans les marbres polychrome et les allégories, les souverains de la Casa di Savoia.

Autrefois, Superga était un col qui s’élevait comme une apparition depuis la vallée, cette vallée souvent brumeuse où le Po et la Dora se faufilent entre les rives herbeuses et sous des ponts, les uns humbles , les autres clamant la gloire de cette cité des rois. Au sommet, il y avait une église qui bénissait la vie d’en bas, et en parlait en haut. Tout changea suite à un vœu que fit, lors du siège de Turin par les troupes franco-espagnoles de Louis XIV, le duc Vittorio Amedeo II : si le ciel lui accordait la victoire et libérait Turin, il y ferait construire une basilique. Et en 1717 on rogna 40 mètres de col, détruisit l’église, et entama la construction de ce monument splendide dont la vue fait battre le cœur de tout qui a vécu ou vit à Turin quand on en aperçoit la silhouette là haut, dressée contre le ciel : Ah, Superga ! On approche de Turin, alors …

Les jours de foschia – de brouillard – au contraire on ne la voit pas et la vue est égarée par une gaze vaporeuse, une haleine venue de la moiteur profonde de la terre, qui se déchire au fil des heures sur coupoles, fenêtres de chambres de bonnes – devenues garçonnières – clochetons et monuments dans la ville isolée dans cet humide silence.

La crypte est la tombe royale de la maison de Savoie, Casa di Savoia, les souverains du Piémont avant l’unification de l’Italie. On y accède par un majestueux escalier de marbre au pied duquel l’archange Gabriel terrasse le démon et défend la paix des sépulcres. Des symboles magiques, ésotériques et alchimiques protègent le lieu de tous leurs puissants sortilèges. Dans des niches, des êtres pâles et parfaits rappellent avec grâce le regret des défunts et l’amour qui leur fut porté.

Le majestueux sarcophage central dans la salle des rois, occupé par Carlo Alberto di Savoia – mort en 1849 – accueillait traditionnellement le dernier souverain du Piémont à chaque décès, son prédécesseur étant alors déplacé dans un emplacement latéral. Mais les successeurs de Carlo Alberto sont devenus rois d’Italie et dès lors sont enterrés au Panthéon de Rome, ce qui permet à Carlo Alberto de reposer en paix et garder à jamais cette place de grand prestige.

Foschia a Superga - Mon papa et moi

Depuis Superga par temps clair on voit toute la riante vallée de Turin. Mais si la journée est brumeuse… on comprend la légende de la fée du Lac, ce lac qui n’existait pas toujours : la vallée semble alors un lieu liquide aux ondes laiteuses, si profondes que seule Excalibur pourrait en remonter et en trancher la surface pour capturer les rayons du soleil sur sa lame.

L’avventura à la grecque en Italie

En ces temps de crise et d’économie forcée, je me suis souvenue de ma semaine d’aventures sans le sou avec Thalys et Lykourgos.

J’habitais alors Turin, dans la petite pensione San Marco tenue par mon amie Laura. J’ai déjà parlé de cette petite pensione non loin de la gare de Porta Nuova, à deux pas du Corso Vittorio (Emmanuele, pour être complète, mais il y a aussi la « via Venti » qui est en fait la via venti settembre, et d’autres raccourcis qui épargnent la langue et activent les méninges). Deux jeunes Grecs, beaux comme les Grecs savent l’être, venaient d’y arriver aussi. Jeunes, j’ai dit. Moi je venais de passer le cap des 35 ans, et n’ai jamais rien eu d’une cougar.

Bref, ils étaient grands, bien bâtis, la musculature naturelle et souple, entraient et sortaient toujours ensemble, et j’aimais entendre le débit mitraillant de leur belle langue. Takataka parapolly pou pàs i pou pame mazi? Un jour j’ai réagi à ce qu’ils disaient … Je ne sais plus ce que c’était, rien de grossier en tout cas sinon j’aurais mal réagi, ça va de soi, et nous nous sommes mis à parler. En italien, qu’on se rassure, car de mon grec il ne me restait déjà plus que des ombres, des mots détachés ou des phrases toutes faites. Par contre, comme j’avais une écriture de gente dame – ou de Pénélope, ou de yinaika, comme on veut – en grec, tout le contraire de ma cacographie habituelle, ils m’avaient testée pour savoir si vraiment je saurais écrire leurs noms, qu’ils m’ont alors révélé. Et je savais. C’était si joli, Thalys, Lykourgos…

Non ?

Ils terminaient leurs examens avant de retourner en Grèce pour l’été. Fauchés, principalement Thalys, car Lykourgos venait d’une famille plus riche, mais plutôt que de jouer les fils à papa devant son ami, il acceptait de mettre un frein – et quel frein – dans le style de vie de ces derniers jours d’études. Moi, j’étais fauchée depuis des mois, et nous nous sommes tout d’abord échangés des adresses de restaurants ou tavole calde abordables. Et puis nous avons décidé de vivre des journées … d’avventura ! C’était Thalys qui avait présenté cette idée, et nous y avions adhéré. Chaque matin nous décidions de combien nous pouvions dépenser pour toute la journée à trois. Et c’était presque rien, croyez-moi. Mais les Grecs ne manquent jamais de ressources, et finalement, cette gageure quotidienne se déroulait dans la plus grande joie, commençant au moment-même où, sortant dans la rue Goito noyée de soleil, Thalys disait avec bonne humeur : avventura !

J’avais donc 38 ans, eux 23. Nous allions partout à pied, infatigablement. Si nous savions que le capuccino était moins cher à 20 minutes, en avant les chaussures, c’est là qu’on irait !  Nous passions l’après-midi au parc du Valentino au soleil, à bavarder et traîner. À bronzer aussi, sur les pelouse en pente, une crème solaire pour trois. À la tavola calda, nous partagions deux repas pour trois. Lykourgos était le beau ténébreux, et brisait les cœurs sans le vouloir, non sans les utiliser un peu au passage. Une de ses soupirantes – et il était d’autant plus convoité qu’il était fidèle à Vasso, sa petite amie athénienne – nous a un jour nourris tous les trois chez elle pour lui être agréable. Thalys et moi ricanions un peu, mais Lykourgos s’offrait le luxe d’une compassion nostalgique devant l’amour impossible de cette jeune fille qui ne pouvait rivaliser avec Vasso… Un homosexuel assez agaçant qui marchait en agitant les mains et parlait d’un ton aigu nous avait fait inviter chez un de ses amis, un autre homosexuel surnommé la macellaia di Nichelino, la bouchère de Nichelino. Ce(tte) dernièr(e) était riche, possédait une méga boucherie, et recevait comme un prince de la Rome antique, sans compter, sans même regarder qui était là, et nous avons fait bombance grâce à l’amour ardent de l’amoureux de Lykourgos – qui se montrait désolé mais, il y avait  Vasso, et on s’en souvient, il avait donné sa parole à Vasso, ce que l’autre acceptait en soupirant comme Blanche-Neige. La larme à l’oeil. Cette Vasso était, finalement, une armure invisible…

Thalis et Likourgos, rameurs sur le Po

Un jour nous avons quand même fait une folie, une extravagance, et dépensé avec une prodigalité stupéfiante : nous avons loué une barque pour aller sur le Po. Et ils ont ramé, ramé, ramé avec la fougue d’un vol de colibri, car l’embarcadère n’était pas loin des chutes au lieu dit Murazzi et le courant semblait vouloir nous en faire apprécier la force cristalline. L’aventure était bien présente ce jour-là car ce n’est qu’en montant dans la barque qu’ils m’ont avoué n’avoir jamais ramé…

Nous sortions le soir pour nous promener dans la rue, regardions les vitrines et l’animation des lumières, les promeneurs paresseux sur la Via Roma ou Via Po, et Thalys nous faisait rire, car lui, c’était le boute en train. Je nous vois encore rentrer un soir en nous tenant le ventre de rire, essayant de ne pas réveiller les autres pensionnaires de notre petite pensione. Peine perdue car Thalys a renversé un grand lampadaire dans un fracas nocturne épouvantable, ce qui nous a encore fait plus rire, on en perdait le souffle, on avait le visage grimaçant et heureux… C’était dû à une voiture Renault que nous avions dépassée dans la rue, une splendide voiture de standing, noire et racée qui proclamait en silence je coûte cher ! , avec une vitre cassée et une voix de robot qui s’en échappait, scandant sans cesse : « aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi stanno rubando, aiuto ! mi sta… » (à l’aide, on me vole !). La foule passait à côté sans se troubler, sans cesser de bavarder ou lécher un cornet de stracciatela. Le vol avait eu lieu de toute façon, et la pauvre victime d’acier n’avait pas été aidée par son leitmotiv à la voix synthétique.

Heureux sans argent, amis pour une semaine de parenthèse dans nos vies. Puis ils sont partis, et on s’est écrit, surtout Thalys, qui me disait « l’année prochaine, on doit aller à la montagne ensemble pour un week-end d’avventura ». Mais parfois il n’y a pas d’année prochaine, j’ai quitté Turin pour Trieste, et j’ai mis ces souvenirs de gamineries dans un coin d’où ils dépassent encore souvent, que je pense à la Grèce, à Demis Roussos et Papathanassiou dont Lykourgos était le neveu, au Po, et je me dis : quelle chance, quelle semaine d’amitié et de gentillesse, quels gentils garçons que Thalys et Lykourgos.

Thalys et moi