L’enfant-train, ma mère…

« Je regarde mes photos d’enfance et je me dis que cette petite fille savait bien peu qu’elle deviendrait une vieille bobonne pleine de tracas ».

 

Lignes perplexes de ma Lovely Brunette dans une de ses dernières lettres. Et oui, la pauvre vieille dame pleine de tracas semblait aussi éloignée de cette joyeuse fillette qu’un film l’est de la réalité. Et pourtant, c’est la fillette qui lui tint compagnie tout au long de ses derniers mois. Qui, les jambes griffées par les chardons et le visage rouge, la frange de cheveux sombres collée par la sueur, la promenait encore, sans égards pour sa lenteur et son manque d’équilibre, dans ce bonheur inépuisable accumulé au cours de la belle insouciance. Grâce à la petite fille, elle caressait le dos laineux de son âne et appuyait ses tempes sur son front rêche. Elle revoyait Bobby, son poney adoré et respirait sa lèvre frémissante et soyeuse. S’asseyait avec sa boîte à pastels et dessinait l’étang vaseux.

C’est le sourire tourné vers toutes ces autres années d’intenses petits bonheurs qui errait sur son visage ciselé par le temps, fuyant vers le bas, aux teintes diluées. La malice de l’enfant casse-cou étirait ses lèvres tandis qu’elle me racontait j’avais un affreux maillot de laine rouge alors que je ne brunissais jamais et je …

 

Elle était une petite fille riche, pas pauvre ni malheureuse mais aussi consciente de la frontière entre elle et les autres enfants que ces autres enfants l’étaient pour leur part. Car vêtue de son affreux maillot rouge, elle se tenait pensivement à la grille du château pour regarder au loin ces enfants dévaler le chemin en boites à savon, se cassant gaiement la figure et se défiant sans crainte. Et eux devait l’imaginer gavée d’un dessert gigantesque et peut-être même admirer son maillot rouge…

Elle m’a raconté bien des pitreries faites, comme quand elle et le frère aîné entrainaient l’autre à se coucher sur l’étagère du bas de l’armoire, lui promettant croix de bois croix de fer que cette fois, ils ne le canarderaient pas avec les livres de leurs deux étagères. Et commençait le jeu de massacre, dont des années plus tard elle se souvenait avec tant de plaisir que mon frère et moi lui demandions régulièrement « et raconte encore quand oncle Georges et toi jetiez des livres sur oncle Frédo »… Car l’oncle Frédo s’enfuyait régulièrement en hurlant je vais le dire à mômannnnnn.

Maintenant je les regarde, ces photos d’une enfant ravissante et je réalise que pour arriver à la vieille dame bien lasse, il lui a fallu foncer en avant comme un train, tête baissée. Prendre des pelles, renoncer à de candides espoirs, en construire d’autres, aimer, faire mal, se faire mal, pleurer d’amour et de rire, blesser, trahir, guérir, réconforter. Pardonner et demander pardon.

Et que je l’aime, cette petite fille-train. Elle joue avec celle que je fus moi-même. Face à face, les bras tendus et croisés, les mains jointes, elles tournent en riant. Zim-zizim, ma p’tite cousine, ma mère est une chipote ! Elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes ….

Et enfin sur le net j’ai trouvé trace de cette chanson, qui a donc bel et bien existé et fait partie du folklore wallon :

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Scenario pour film de série B : le plat volé

Hier et les jours d’avant, j’ai cousu. Cousu main car je n’ai pas de machine. Donc je couds à petits points, et ça me prend des heures. Et ça me dentelle le bout des doigts, d’autant que je ne trouve pas mon dé. Pour avoir l’impression de « faire quelque chose »… je regarde d’un demi-œil toutes les 10 secondes un de ces charmants téléfilms qu’on donne l’après-midi. Il y a toujours le couple parfait mais en difficulté quand le film commence (ils vont se réconcilier après avoir compris qu’ils n’aimeront jamais personne d’autre, et le mari en général est estropié, car une maîtresse bi-polaire lui a tiré dessus, ou a voulu noyer sa femme, égorger sa charmante petite fille…), bref, le scenario est toujours le même et en général la meilleure amie de la femme couche aussi avec son mari.

C’est pour ça que ce n’est pas difficile à comprendre en cousant aux petits points.

Et sur la même journée et la même chaîne deux films se suivant montraient la « folle de service » hurlant de rage dans le secret de sa voiture en tabassant son volant de façon vraiment exagérée pour une dame sexy et roucoulante la minute d’avant… Mais bon…

On se dira que c’est poussé, hein.

Et pourtant j’en ai connu une. Bien qu’elle n’était pas sexy, non. Pas du tout. Mais c’était quand même aux USA. Et ça n’a pas bien fini pour elle, je dirais même que toute l’histoire est plutôt triste mais que je ne suis pas près de l’oublier !

Mon mari et moi habitions un appartement que j’adorais, dans une large rue arborée, entouré de pelouses plantées de superbes magnolias, avec une entrée art déco du plus beau genre – porte métallique à belles découpes et le numéro de rue en couleurs sur le verre -, un hall de marbre et de superbes boîtes aux lettres de cuivre très vintage, de beaux parquets, des appuis de fenêtre en bois gigantesques, des cache-radiateurs à trou-trous, et des couloirs et escaliers très larges recouverts de beau tapis rouge. De grandes caves dans lesquelles on avait quatre machines à laver et quatre séchoirs, et Jack, un chat lécheur et amoureux de tout le monde. Quatre appartements par étage, quatre étages. Pour que ça continue de vous éblouir je passerai sous presque silence le concierge, un Serbe ignoble, avec qui je me suis disputée dès le jour de mon arrivée et qui a fini par devoir quitter l’immeuble menottes aux poignets, suivi par une épouse américaine en larmes et enceinte jusqu’aux sourcils, couverte de bleus et peut-être une dent branlante dans sa bouche tuméfiée.

Un jour, nouvelle voisine en face. Je ne la vois – ou ne la remarque pas – pendant tout un temps mais un soir elle frappe chez moi, haletante et les yeux fixes, me disant qu’un homme l’avait suivie en voiture jusqu’au parking de l’immeuble, et qu’elle avait prévenu la police. Je l’ai donc remerciée.

Puis je la vois de plus en plus souvent sur le palier, et suite à cet incident nous sommes en mode bonjour-bonne soirée, ça va ? Elle me dit que ça sent toujours tellement bon chez moi, qu’elle aime la cuisine du vieux monde, mais qu’elle ne cuisine pas car elle vit seule.

Ce qui fait qu’un jour je fais une grosse bêtise : je la convie avec un trio auquel je devais une invitation, me disant que ça lui fera de la distraction. Je frôle la crise cardiaque quand, à la bénédiction du repas (le trio était du genre Jésus is my Savior Every Minute of my Life, Let’s Pray and Pray even More et ils ont pratiquement imposé cette bénédiction ) elle a cavalièrement demandé à Dieu de trouver un bon travail pour un des trois qui en cherchait un, avec un salaire minimum de $ 30 000 par an, et qu’il rencontre une jolie et gentille compagne. Mais bon…

Par la suite, elle s’est mise à frapper de plus en plus souvent chez moi avec… deux verres de vin remplis dans les mains, ce qui m’obligeait à la faire entrer, s’installer et boire le vin avec elle, lui jurant que ça ne me dérangeait pas du tout. Et elle me parlait de sa vie, tandis que mes cheveux se dressaient sur la tête comme une haie de bambou : une force invisible lui avait suggéré qu’elle devait chercher du travail à New York car c’était là que se trouvait son futur mari, elle le savait. Et, faut-il s’en étonner?, à la première place où elle s’était présentée, elle l’avait vu, lui. Son futur mari. Elle l’avait senti en le voyant et il avait bien dû le sentir aussi puisqu’il l’avait engagée. CQFD.

Les visites imposées se succédaient, soit les verres de vin, ou des crabcakes fraichement cuits, des courgettes panées, des plantains frits etc. En me précisant que la coutume voulait que si on recevait un plat avec de la nourriture, on devait le rendre … avec de la nourriture. Ainsi on n’en finissait pas, sauf si je me décidais à lui offrir un cake au cyanure. Quand mon père est venu pour quelques jours elle a frappé avec une bouteille, les verres et le tire-bouchon, j’ai dû lui dire que nous avons de la visite (ce qu’elle savait) et qu’on voulait rester en famille. Bref, c’est devenu un pot de colle. Et sourd comme ceux qui ne veulent entendre.

Le plat volé

Le plat volé

Mon mari et moi n’osions plus allumer dans l’entrée car elle guettait notre retour et You houh ! On rentrait comme des voleurs à pas de loup, n’allumions plus, mettions le volume de TV au minimum, et j’ai enfin poussé la monstruosité jusqu’à… ne pas lui rendre son dernier plat. Bref… je l’ai volé. C’était ça ou le cake au cyanure.

Finalement elle ne me disait plus bonjour ni bonsoir et me fixait avec de méchants yeux furieux et étrangement fixes. Mais d’autres nouveaux voisins ont emménagé juste à côté d’elle, un jeune couple avec un bébé. Elle s’est empressée de les welcomer en grande pompe et s’offrit à garder le bébé etc.. Et puis ils ont compris, et ne lui ont plus ouvert, comme nous. Un jour je l’ai surprise qui martelait leur porte en hurlant comme une damnée « je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Je ne partirai pas si vous ne me parlez pas !!! ». Ils n’ont pas ouvert malgré le temps assez long qu’elle a consacré à ce délire. Elle a alors eu des ennuis avec sa voisine du dessous car pour expurger sa colère elle faisait du vélo d’appartement comme une folle furieuse au milieu de la nuit, faisant danser le lustre et le plancher comme un mammouth au galop…

Son futur mari l’a licenciée, elle a cessé de payer son loyer, pédalant à toute allure jour et nuit. Et un jour on l’a expulsée, tous ses meubles déposés sur le trottoir.

Tout ce qui me reste d’elle est cette méfiance qui me restera toujours envers les gens trop familiers, et le plat volé…

Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

Snapshots, racontez-nous la vérité

Quelle chance nous avons d’avoir, au moins, des photos, pour deviner quelque peu l’essence de notre arbre généalogique. Bien entendu, la plupart des portraits officiels ne disent pas grand-chose de personnel : on sait qu’on a mis « ses beaux atours », qu’on est soigneusement coiffés et positionnés pour donner l’idée qu’on veut donner, justement :

Jeune fille bien mise et à marier, qu’en pensez-vous jeune homme ?

Famille déjà bien bénie par de nombreux enfants (sages, ça va sans dire), à l’intention d’un grand-père qui vit au loin ;

L’épouse, corsetée, coiffée en bandeaux, la jupe à cerceaux d’un tissu que l’on sait précieux et confié à une couturière irréprochable ;

Le couple cinquantenaire, encore beau ma foi, n’ayant pas de raison pour sourire bêtement sur un portrait destiné à toute la descendance et la parenté en général ;

Vieux monsieur ayant réussi comme nous en assure le monocle, la fière moustache, le port de tête distingué…

Mais il y a parfois ces trésors un peu plus sur le vif, exploits des premiers photographes amateurs qui mitraillaient la famille pour en montrer la vie. Sous les portraits officiels, bien dissimulés, les regards et les rires.

Je proviens d’une famille dont les membres étaient très souvent « au loin » et qui donc avaient le devoir de documenter leur existence pour les autres, ceux à qui ils manquaient – et qui leur manquaient. Et d’une famille qui, finalement, aimait la photo. Edmée, la terrible Edmée, avait toujours deux appareils en bandoulière, ce que Lovely et moi appelions « son cœur croisé » car elle en avait un de chaque côté. Elle avait toujours aimé la photo ainsi que de petits films impromptus. Mon autre grand-mère Suzanne a reçu un bel appareil pour ses 15 ans et a pris des « leçons » de développement avec une de ses tantes… Mon Papounet a eu son premier appareil à 13 ans et clic cliquait sur tout ce qui bougeait. Lovely Brunette ne partait nulle part sans « son troisième œil » comme on le qualifiait – on avait le goût des surnoms, je pense que tout le monde l’a désormais remarqué…

Mais grâce à ce hobby de toute ma famille, j’ai de petits trésors :

La grotte de Thiervaux

La grotte de Thiervaux

Ma mère (la petite à l’avant-plan) et ses deux frères devant « la grotte » à Thiervaux, grotte qui était au bord de l’étang. On y voit les deux petites bonnes, bien jeunes, qui venaient de la partie germanophone du pays. Plus rien de tout ça n’existe, ni gens ni grotte ni étang… juste cette photo. Ils existaient bel et bien, j’imagine qu’un jour les petites bonnes se sont mariées et ont eu une famille, ma mère et un de ses frères ont eu des enfants. L’étang a été asséché, la grotte artificielle démontée. Or, sur la photo… tous ont un avenir.

 

Ici, la cabine de bain le long de l’eau blanche à Nismes, Viroinval aujourd’hui. Mon arrière-grand-père Henri – quel bel homme il était ! – avec ses deux filles Yvonne et Suzanne, et tous ses petits-enfants, dont Papounet est à l’avant-plan, et mon futur parrain un peu derrière, devant sa petite soeur Françoise que, à cause de son goût pour l’économie, nous avions surnommée Franc Suisse. J’ai encore connu cette cabine de bain, ses odeurs, l’emplacement pour la barque, les nénuphars qui abondaient à cet endroit tout comme l’odeur de la menthe quand on courait dans l’herbe, et les sauterelles vertes que j’attrapais – pour les relâcher.

 

Lovely Brunette à 21 ans, à Spa (Creppe), avec son chien Yanni. Cette photo est dédicacée en anglais par elle à un soldat américain dont je ne sais rien, pas plus que je ne sais pourquoi… elle lui est revenue ! Une épouse acariâtre peut-être ? Laissez mon mari tranquille, frenchie, il est à moi et les fers sont solides… C’est l’époque où elle échangeait de courtes lettres avec Jean Marais, au sujet de leurs chiens, Moulouk et Yanni. Ce qui était bien est que Jean Marais, bien entendu, joignait des photos.

 

Edmée-la-terrible, toujours elle, encore ravie de faire quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire. Elle semble sortir d’un puits, les mains répugnantes de je ne sais quoi, mais que diable, on ne fait pas la souillon tous les jours alors en avant Jules (sans doute lui, mon grand-père), c’est un instant Kodak, prends la photo qu’on en rie encore dans 100 ans. En tout cas, elle, elle ne cache pas son bonheur !

 

Et Suzanne – Zanne – en pension à Bonn, sur les toits ou presque. Photo d’amateuresse sans doute, une de ses compagnes de pension, elle a 16 ou 17 ans et un air mutin vraiment charmant (j’aime aussi son chemisier brodé…), tandis qu’une autre mime, dirait-on, un homme – ou une tyrannique gouvernante assez virile.

 

Quant à ces deux joyeux drilles qui galopent comme des mustangs sur des marches parées pour un mariage, je ne sais rien d’eux, j’ai leur photo je ne sais par quel mystère, mais le chapeau et leurs mines ravies vaut certainement le snapshot, et prouve que oui, derrière les portraits posés se trouvaient de gais lurons même en ce temps-là ! Peut-être les ai-je connus dans leur vieil âge, sous le nom d’oncle Machin et tante Chose, ou plutôt Cho-chose car je le rappelle… nous aimions les surnoms!

Tchoupy, comediante-tragediante

Tchoupy était notre chien. Il s’appelait Bari quand il est arrivé chez nous, turbulent trublion qui sentait encore le petit chien de lait. Lovely Brunette était allée à la SPA avec mon frère (pourquoi était-il dispensé d’école, hein ??? Tout ceci est bien louche mais je ne saurai désormais jamais la vérité…) et avait fondu devant ce « zinneke » (bâtard en dialecte de Bruxelles) de quatre mois, noir, fauve et sable, qui était fou de joie d’avoir séduit la-madame-qui-ne-saurait-jamais-rien-lui-refuser, il le sentait dans ses os et son coeur. Il avait brièvement appartenu à un jeune homme qui avait réalisé qu’il ne pourrait s’en occuper.

Je suis rentrée de l’école et je ne sais pourquoi mon frère était là avec ma mère, dans le vestibule, tentant de cacher « Bari » derrière eux pour me faire une surprise, ce qui était difficile car le coquin bougeait comme un plumeau fou. Bari n’attendait que l’occasion de faire une nouvelle conquête et je fus presque renversée, et baptisée d’amour et salive sur le paillasson.

Un petit chien inoubliable. Beau, vif, intelligent(issime) car il est clair que pour qu’il puisse décemment jouer avec nous, mon frère et moi lui avons appris à sauter dans mon cerceau de hoolah-hup, à tenir un sucre sur son museau sans bouger, assis-couché, hop, coucouche-panier etc. Nous l’avons gavé de tout ce qu’on ne peut pas donner à un chien qu’on veut en bonne santé pour une longue vie : sucre, chocolat, os de poulet, tout. Et il a vécu jusqu’à 13 ans, aveugle depuis 3 ou 4 ans déjà et ne s’en étant pas rendu compte car il continuait de s’enfuir, à faire le tour du quartier et traverser les rues comme Super-dog sans la moindre inquiétude. Et il avait sa tournée des maisons où on le gavait de biscuits car il avait su se rendre populaire, la fripouille !

Un jour il est rentré – après une nuit d’angoisse et de veille de notre part – avec une patte cassée. Il avait un don particulier pour s’enfuir du jardin, pourtant grillagé et entouré d’autres jardins grillagés. Il devait faire un bon tour pour arriver sur la rue… et y arrivait. Mais cette fois-là il avait dû rencontrer une voiture. Lovely Brunette lui a mis une attelle, et nous le plaignions tous tendrement, car il fallait le porter pour aller faire ses besoins au jardin, ou manger et boire, et en compensation il dormait sur le lit de Lovely Brunette. On lui disait tout le temps « oooooh il est malâââde » et il remuait la queue, enchanté de ce statut de grand malade noyé dans les privilèges soudains et abondants.

Et il a vite compris.

D’autant que désormais, quand il allait « faire ses besoins au jardin », on le suivait. Il louchait sournoisement derrière lui pour voir s’il avait mis assez de distance pour tenter une évasion, mais nous étions vigilants. Alors il a mis une technique au point : il boitait lamentablement et alors qu’on compatissait, désolés et craignant une rechute en geignant « oooooh, tu es malâââde ! », il prenait un peu d’avance en boitillant et puis zou ! d’un bond il avait filé, comme un impala en pleine forme… Il a fait le coup jusqu’à sa mort, et même aveugle il nous trompait encore.

Que dire du sort qu’il a fait à la boite d’œufs en chocolat que Lovely Brunette avait reçue et déposée sur sa table de nuit, oubliant que le joyeux goinfre était là, sagement endormi sur son couvre-lit ? Elle n’a pas eu un seul œuf, par contre tous les petits papiers d’emballage avaient été épargnés pour que, si elle y tenait vraiment, elle les suce ou les hume. Il n’était pas si vache que ça, allez…

Il avait aussi compris que nous n’aimions pas outre mesure lorsque, en promenade à la laisse, il reniflait avec délectation les traces odorantes et parfois encore fumantes du passage d’un autre chien, mais que par contre nous nous arrêtions avec bienveillance s’il laissait sa propre trace pour les autres. Ce qui fait que le filou faisait semblant soit de s’accroupir soit de lever la patte et s’enivrait sans hâte d’effluves succulentes.

De Bari il est passé à plusieurs noms auxquels il a répondu avec bonne humeur, même quand il s’est agi de « Jolie Madame », qui était une publicité pour le shampoing Dop Tonic. Tchoupy a été son nom le plus longtemps porté. Celui de la fin. Nous avons dû le faire piquer dans son panier – et son sommeil – … et il nous a toujours manqué depuis.

Une chanson si gaie pourtant… Indépendance chacha

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Papounet s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois Lovely Brunette évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec papounet et sa seconde épouse, Zaza, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Lovely Brunette n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération – et la transpiration! – aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et dites-lui que je suis ici ! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui le brûlait, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice.

Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, Lovely Brunette et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Lovely Brunette, bien ébranlée, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on venait de nous appeler. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Des oeillades perplexes s’échangeaient entre Lovely Brunette et moi. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Lovely Brunette a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni Papounet ni Lovely Brunette n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu secouées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec sa cour. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté… que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Le règlement c’est le règlement et on n’avait pas le droit de divulguer ce genre d’information. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, et les magasins vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon papounet est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place : Papounet avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient « les onusiens ». Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été ravie, par du cramique.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres, et où j’ai eu la surprise de manger des bananes chaudes avec du poulet. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Zaza et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière -car oui, j’avais risqué gros en passant la frontière vers la Rhodésie à cause d’un douanier qui n’avait pas de bonnes intentions. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée tout comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!

 

“Indépendance cha-cha tozuwi ye ! / Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi / Oh Table Ronde cha-cha ba gagner o ! / Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye !”

 

“Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / À la Table Ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée”

On en rira… plus tard. Aujourd’hui on râle

AfriqueAlors que j’étais en vacances en Afrique pour y voir mon papounet et sa nouvelle famille (Zaza son épouse, Tètè et Coco), nous sommes allés en Rhodésie – le Zimbabwé d’aujourd’hui. Entreprise aventureuse puisque les routes du Congo (ex belge et pas encore Zaïre) qui s’y rendaient étaient dangereuses. Ainsi que bordées de termitières , jalonnées de trous et … regorgeant de bandits. La Rhodésie couvait alors sa propre révolte, mais l’ambiance y était, en surface, encore sereine.

Papounet avait donc décidé de faire le voyage sans attendre le convoi, qui accompagnait les voyageurs sur la route principale mais n’était pas quotidien, et d’emprunter les petites routes peu fréquentées, et donc peu rentables pour les bandits.

On avait quand même eu du mal à passer la frontière, car du côté « Congo » on avait fouillé la voiture comme si nous étions des traficants notoires, avec des hurlements destinés à nous faire comprendre qu’on était démasqués, et ensuite un des douaniers avait découvert une machette que papounet avait prise, non pas pour attaquer le poste frontière comme dans un fim de Kung Fu mais pour éventuellement élaguer et découper un tronc d’arbre déposé en travers de la route, vieux truc de bandits qui leur donne tout le temps de venir vous dépouiller. Mais notre douanier furieux avait bien compris, lui, que c’était pour tuer les pauvres Congolais (nous avions tout l’air d’une famille de criminels, avec la chaise percée de Coco fixée sur le toit et les couches culottes lançant leurs délicats effluves par cette journée bien chaude…). Tout s’était miraculeusement apaisé à la vue du traditionnel matabish.

Ensuite, du côté rhodésien, ce fut plus paisible mais non sans péripéties, car le douanier était « au café » et on nous avait indiqué où le trouver… C’était bien entendu à plusieurs kilomètres de chemin poudreux sans indications, et le « café » était une case comme les autres, mais de joyeux cris s’en échappaient. Ensuite il avait fallu le reconduire. Et lui donner un matabish, naturellement.

A la nuit tombante, on a crevé un pneu. Nous aussi étions crevés, d’ailleurs…. La route qu’on avait prise, qui allongeait de beaucoup le trajet normal, était une route étroite de terre rouge bordée de savane et hautes termitières. Si fine, la terre, qu’elle s’infiltrait partout dans la voiture et même à l‘intérieur des valises. Nous avions tous une belle couleur de guerriers masaïs, cheveux compris, sauf une fois qu’on enlevait nos lunettes solaires : alors là nous ressemblions à des ratons-laveurs en négatif sépia. Et nous étions malgré tout épuisés suite à la crainte constante d’une attaque, peu probable mais pas tout à fait à exclure.

Et nous voilà, enfin arrivés sur une route enfin macadamisée, en sécurité en Rhodésie mais encore loin de tout, sans une seule lueur civilisée à la ronde, avec un pneu crevé à remplacer dans la nuit. Il fallait vider tout le coffre pour accéder à la roue de secours. Les enfants étaient en mode sirène, affamés, pleurant et perçant la paix nocturne de ouin ouins lancinants. On avait tous faim d’ailleurs. On avait envie d’enlever notre fond de teint masaï… Je ne sais plus pour quelle raison mon papounet avait, en plus, pas mal de difficultés à remplacer la roue.

« Plus tard ce sera une bien bonne à raconter », a-t-il dit, « mais pour le moment ce n’est pas drôle du tout ».

Une voiture avec un jeune couple est passée, un vrai miracle sur cette route déserte, et Zaza, l’épouse de mon père et les deux sirènes on pu ainsi bénéficier d’un lift vers l’hôtel que nous savions se trouver encore loin de là. (Signe de l’entr’aide qui existait alors, ce couple inconnu est revenu nous dire à quel hôtel ils avaient déposé la famille sauvée…). Je suis restée avec papounet, ma seule fonction étant de lui tenir compagnie, un peu inquiète en imaginant la savane autour de nous grouillant de lions que l’odeur de ma laque l’Oréal affamait. Oui, c’était l’époque des cheveux crêpés et immobilisés sous un casque laqué impénétrable par les éléments. Que la poussière avait toutefois pénétrée, il serait temps que je porte plainte…

J’ai repensé bien souvent à cette phrase que je n’ai pas appréciée tout de suite. Bien des mauvais moments – même pires que celui-là – finissent un jour par avoir leur côté comique quand on les raconte.