L’intérêt du mariage, c’est…

10338334_706991316025275_6726976154795483984_nMariage, amour.

Mariage d’amour.

Amour dans le mariage.

Est-ce si extravagant que ça, si improbable ?

Et je ne parlerai pas du « grand amour », ce don sur lequel on ne peut pas compter car il est ou n’est pas, un peu comme la foi ou la joie de vivre.

Non, l’amour. Dans sa belle simplicité. Son humble simplicité.

Mais ce qui peut détruire un mariage de l’intérieur, c’est bien cette panne d’électricité : la lumière de l’amour ne s’allume jamais parce qu’un intérêt bancal a été le but de cette union. On a aimé la vie qu’on imaginait avoir avec cette personne. C’est ça qu’on a épousé et promis d’aimer toute la vie. Cette fille que tout le monde nous admire d’avoir conquise et qui démontre qu’on est meilleur que tout le monde, justement. Ce garçon qui a fait de brillantes études de … et nous introduira dans un milieu prestigieux. L’argent confortable qui accompagne la mariée, pas bien belle mais bien nantie et ma foi… autant faire son nid dans du velours, non ? Les relations d’un beau-père à l’œil un peu égrillard mais qu’on espère inoffensif et doué dans les relations publiques.

Il y a également la personne qu’on épouse non pas pour elle mais pour ce qu’on en retirera. Et ne pensez pas que ceci soit toujours le fait de gens intéressés au sens habituel, avides. Non. Ils le sont souvent par de petits intérêts qui ne tapent pas dans l’œil. Il y a la fille qui se marie parce que son horloge biologique tourne et qu’il est temps : elle se choisit un géniteur. Celle qui se marie pour partir de chez elle, et se choisit un sauveteur. Le garçon qui se marie pour qu’on ne comprenne pas qu’il est gay : il épouse un miracle pense-t-il. Celui qui se décide à ne pas rester seul : il convole avec une gouvernante qui l’écoutera et sera « d’accord » avec lui.

1614099_1003783886346015_2946602108575496361_oEt pourtant, avoir un intérêt dans le mariage n’est pas forcément une mauvaise chose, s’il est partagé. Par exemple chacun des deux veut « se marier », aller dans la vie en étant monsieur ou madame. Ou bien ensemble ils savent faire une équipe formidable et pouvoir mener leur affaire (magasin, entreprise, placements, recherches scientifiques, aventure artistique…) le plus rondement possible, au roulement du tambour. Ou encore ils ont toujours rêvé d’avoir une famille nombreuse et trois chiens, tous les deux. Ces gens risquent fort d’être heureux ensemble, parce qu’en effet ils travaillent en tandem à la réussite de leur rêve commun. Leur amour ne sera pas romantique mais pragmatique, et les suivra jusqu’au bout, très amical et loyal.

J’exclus les rêves communs du type Bonnie and Clyde ou couple infernal, naturellement… car ils existent aussi mais c’est plutôt un intérêt « association de malfaiteurs »… Peu de place, je pense, pour l’amour et beaucoup pour la déconnexion de la réalité.

Par contre quand chacun a son propre objectif solitaire dans ce mariage, eh bien adieu romance, bonheur, partage, union réelle. Chacun prend son chemin, et en veut silencieusement à l’autre de l’obstacle qu’il représente, ou de n’être pas devenu ce qu’on attendait qu’il devienne. Ce qu’on croyait qu’il deviendrait. On partage les murs, les amis « du couple », les rituels, les enfants et un jour les petits-enfants, les vacances en famille et tout ce qui en fait n’a rien d’un vrai partage, car on aurait pratiquement pu faite cette vie avec un ami ou une amie… si on exclut les enfants.

Ça me ferait tant plaisir…

Petite phrase qui quémande si gentiment, si humblement, avec tant de discrétion. C’est tellement poli, et en apparence dénué de pushing-forcing-begging.

Et pour autant… est-ce un argument ?

Si à vous ça demande une privation disproportionnée, ou une servitude ré-affirmée que vous ne voulez pas/plus, qui n’est pas indispensable ?

Ça lui ferait plaisir que vous ne voyez plus telle ou telle personne. Que vous aimez voir. Vous avez tort ou raison mais surtout … vous avez l’âge de raison, celui d’assumer vos erreurs si elles en sont. Vous pouvez marcher sans garde-fou, oui oui oui.  Même si ça lui ferait tant de plaisir que vous vous sépariez de cette personne qui ne lui plaît pas du tout mais n’a que ça sur sa liste de méfaits. Ne plaît pas à monsieur ou madame.

Ça lui ferait plaisir que vous n’appeliez pas votre mère – votre père, votre ami/e, votre frère – tous les jours parce qu’au fond… ça pèse sur l’argent du ménage, donc le sien aussi. Ça lui ferait plaisir d’aller voir son frère-sa sœur-sa cousine pour la Toussaint alors que vous, c’était pourtant annoncé, vous aviez prévu un délicieux et voluptueux repos à-ne-rien-faire.

Ça lui ferait plaisir, mais pas à vous.

Etes-vous un(e) ignoble égocentrique si vous tenez bon ? Il y a l’effort qu’on consent, de bon cœur, dans l’enthousiasme de… faire plaisir, justement, ou alors parce que ce petit sacrifice n’est que justice à ce moment donné. On s’offre le bonheur d’une générosité, parce que c’est bien vrai, on ne vit pas que pour soi et la bienveillance envers l’autre apporte aussi le plaisir de donner.

Mais… point trop n’en faut. On parle de donner et non pas de prendre. D’accueillir et non pas d’en faire la règle du dû parce que je le vaux bien.

Chacun/e peut prendre soin de son propre plaisir pour beaucoup de choses, et supporter aussi que parfois celui de l’autre le contrarie. Il/elle veut absolument aller voir untel à tel moment qui tombe si mal pour moi, eh bien après tout il n’y a pas danger de mort et donc… qu’il/elle prenne la voiture, le train, l’avion ou son balai de sorcière et s’y rende seul/e.

Picasso : Femme qui pleure

Picasso : Femme qui pleure

L’utilisation des mimiques et suppliques est une arme. Une arme lâche mais dont nous avons tous vu l’éclat. Le visage qui vacille sous une onde de chagrin – bien calculée, faudrait pas se défigurer et être moche, quand même ! -, ou les sourcils en toit de chalet et les lèvres faisant mine de contenir une émotion incontrôlable. Voire l’expression murée du petit soldat une fois de plus humilié dans sa confiance mais trop fier et noble pour vider son cœur.

Parce qu’on ne leur fait pas plaisir.

Et qu’ils supportent tant, stoïquement. Sans jamais se plaindre

Les bons et les mauvais

La lutte de la lumière contre les ténèbres. On nous la mentionne dès l’enfance, et il ne faut pas longtemps pour en sentir le déplacement d’air. On est en plein dedans.

Raphael Sadeler - Dieu le Père sépare la lumière et les ténèbres

Raphael Sadeler – Dieu le Père sépare la lumière et les ténèbres

Ça commence doucement avec le petit frère qui systématiquement vous accuse de tout ce qu’il casse, perd ou abime. C’est pas lui, c’est vous. Avec ce regard sournois que vous lisez parfaitement : ils me croiront et pas toi. Et comme il est petit, mignon, qu’en prime peut-être on ne l’attendait plus mais qu’il a rabiboché le mariage des parents, eh bien c’est vous qu’on accuse d’être méchante. Jalouse (l’accusation passe-partout qu’on offre aux femmes pour leur rabattre le caquet : tu es jalouse…).

Et si ce n’est pas le petit frère, c’est la petite cousine qui a eu la méningite et que depuis on gâte et entoure à outrance, et qui a découvert son savoureux pouvoir : elle pleure avec une mine pathétique en arrivant avec vous pour le goûter et tout de suite on vous demande ce que vous avez encore fait à la pauvre petite Ludivine qui est si courageuse. Et le regard de Ludivine a un éclair luciférien que seule, vous voyez. Mais vous êtes une enfant et savez qu’il ne sert à rien d’en parler car… ils ont des yeux et ne voient point, même Jésus l’a dit. Par contre ils entendent les gnangnanteries de Ludivine, ça oui !

Les Ludivines et petits frères grandissent ainsi que tous les autres monstres en devenir, et leur pouvoir s’affirme, que ce soit tout simplement dans un cercle privé (pauvre famille otage…) ou bien parce que leur ambition les place sur quelque siège important. Ils ne pleurent plus, bien sûr, leur goût du mal et de la manipulation jouit d’un autre savoir-faire, plus mûr. Bien que ceux qui se limitent à la famille et les proches utilisent encore volontiers la larme et la litanie de reproches. C’est pour mieux vous culpabiliser, mon enfant. Un reproche lâché au bon moment équivaut à une faveur aisément conquise.

Mais les grands méchants – les grands méchants loups – sont plus assertifs, et plus directs : les « autres » (ceux qui ne sont pas comme eux) sont des cons, n’ayons pas peur des mots, et c’est à cause d’eux que tout va mal. Donc, en avant les « malins » (et finalement, oui, le malin n’est pas loin…) pour rectifier les choses sous leur commandement éclairé.

Mais je sais aussi que, aussi mal qu’insultes, dols, traitrises peuvent faire, le bien qu’un sourire, un toucher de la main, une bonne action exercent est plus puissant parce qu’il allume un monde entier dans le cœur. Les bonnes pensées sont peut-être (peut-être…) moins nombreuses que les mauvaises, mais leur pureté les rend suffisantes pour garder la lutte active : les ténèbres ne s’installeront que sur le versant sombre, le soleil de l’amour viendra ensuite l’illuminer tandis que la lune des fureurs ramènera le combat. Sans cesse.

Il n’y aura, à mon avis, jamais de paix durable ou complète, jamais de justice profonde, jamais de monde idéal, jamais d’équilibre tel que nous le rêvons. Mais il n’y aura jamais non plus un chaos installé sans résistance, une résistance douce mais persistante. Et quand on me dit que les couvents ne servent à rien, je réplique détrompez-vous, peu importe leur foi et la langue de leurs cantiques, et peu importe aussi combien y sont pour le service de leur foi ou simplement pour une vie à l’abri, ceux et celles qui prient retiennent eux aussi les ténèbres, avec la force de l’amour.

saint-michel-archangeLa méchanceté, le mal humain, c’est une maladie. On l’a dès la naissance ou on peut aussi y basculer avec l’âge. Bien qu’alors ce ne soit qu’une expression d’agressivité de surface, déconcertante mais pas réellement dangereuse. Il est plus facile d’être « mauvais ». C’est le chouchou qui veut le rester ; c’est celle qui hait autrui pour être plus gai, talentueux, beau, vivant ; c’est celui qui attend des autres, avec des exigences impérieuses et un manque de satisfaction cent fois affirmé, qu’ils lui rendent la vie agréable et simple et lisse et indolore… Celle qui se grise du pouvoir de la manipulation-séduction. Ils nuiront toute leur vie, à grande ou petite échelle. Et en face d’eux certains se briseront, et d’autres auront l’armure de l’innocence.

Une petite fille dans son château

lovely-brunette-petiteLovely Brunette est née « riche ».

Mais sans aucune idée du faste. Ça ne se faisait pas d’être ostentatoire, « d’en jeter ». Seuls les nouveaux riches s’y risquaient (et les anciens riches étaient assez contents d’en connaître un ou deux pour se croire, le temps d’un grand dîner ou d’un bal, à Schonbrunn en train de descendre du champagne au cliquetis des rivières de diamants… il faut les comprendre !). Lovely Brunette ignorait d’ailleurs qu’elle était riche. Quatrième enfant d’une famille qui en avait perdu un – le petit Serge, mort en quelques jours et dont, bien qu’elle ne l’ait jamais connu, elle m’a toujours parlé avec un peu de deuil dans la voix – elle n’avait pour ainsi dire que des contacts avec la famille.

En ces temps-là on avait beaucoup d’enfants et donc ça faisait une multitude de cousins et cousines (et merci Lovely Brunette car j’ai appris la généalogie sans y penser, je peux réciter les grands-oncles, grands-tantes, cousins, conjoints sans réfléchir car bien des conversations situaient automatiquement cette large cousinade dans les branches de l’arbre, sur la bonne feuille…). Beaucoup de goûters d’anniversaire donc, de Noëls en famille, d’après-midi passés à jouer dehors.

Dehors, c’était immense, en tout cas à mes yeux. Car tous ces gens habitaient au minimum de grosses villas entourées d’une « propriété » ou des « châteaux ». Même si je ne trouve pas que le « château » de Lovely Brunette ait été plus qu’une grosse-grosse villa. Mais bon… Tout le monde en parlait comme d’un château, et c’est là qu’elle est née. Car non, on ne naissait pas à l’hôpital ni à la maternité, on naissait dans le lit de maman. On respirait les murs de la maison dès son premier souffle.

Et elle avait reçu pour un de ses anniversaires une carriole qu’elle pouvait atteler à un âne ou une biquette pour parcourir les allées… ce qui forçait mon envie… moi qui n’avait qu’une voiturette à pédales qui martyrisait mes mollets dans la montée !

Il y avait des bois, des fermages, des prairies un étang avec une grotte artificielle devant. Hors des grilles, c’était un autre type de vaste monde qu’elle ne connaissait pas trop, bien qu’elle m’ait souvent dit avoir eu grande envie de s’amuser comme les gamins qui passaient sur des boîtes à savon en criant, ou courant au-delà du portail et qu’elle enviait, se sentant comme un singe dans un zoo tandis qu’eux étaient libres. A chacun sa réalité…

A l’âge de six ans, de sombres conversations ont hanté le salon des parents et certains couloirs, peut-être même les cuisines où ça devait inquiéter malgré les poulets à plumer et le bouillon à surveiller : le crash boursier de 1929 avait avalé leur fortune. La famille avait, avec une autre, fondé une banque, et patatras. Ils ont remboursé pas mal de gens sur leur argent personnel, et ma foi, je ne sais pas s’ils ont eu une réelle idée de l’ampleur du désastre. Car ne vivant pas comme Gatsby le Magnifique ou les stars de Hollywood, en apparence peu de choses ont changé pendant longtemps. Sans doute se sont-elles lentement dégradées, tout simplement. On ne chauffait pas, depuis toujours, les chambres à coucher, on ne connaissait pas le luxe même si on pouvait se permettre de jolis vêtements et des vacances « thermales » ou « de soins » dans des endroits huppés. Ma grand-mère était tout sauf coquette, et de l’instant qu’elle avait son cheval bien-aimé, elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer. D’ailleurs, ce château, elle l’avait reçu en cadeau de noces de la part de son beau-père qui lui avait aussi promis un cheval, et je ne sais pourquoi elle n’a jamais eu ce cheval, et elle en voulait beaucoup à son beau-père pour cette ignoble trahison. Ce qui nous faisait bien rire, Lovely Brunette et moi… Ah, c’est bien Bonne-Mammy tout craché !

mariage-papa-et-mammy-st-hubertQuand Lovely Brunette s’est mariée, ce fut simplement. J’en sais peu de choses et n’ai qu’une seule photo (merci aux chacals de la famille qui ont détruit les autres ou même les ont vendues en brocante, au passage…). Mais ce n’était pas un grand mariage. Elle est partie habiter la maison de son époux mon Papounet.

Et un jour, jour dont je me souviens très bien, Bonne-Mammy est arrivée la mine sombre, sachant à l’avance que sa fille allait pousser des trilles et des tremoli sonores. « Je suis ruinée » lui a-t-elle dit en assurant sa canne d’un air batailleur sur le carrelage de la cuisine, « et je vends le château ». Je pense que la perte des écuries l’affectait plus que celle du château… Mais en effet Lovely Brunette a été bouleversée. Elle a demandé à mon père d’acheter le château de sa jeunesse. Un fameux caprice car je pense qu’il n’était plus trop vaillant, le château, ça faisait belle lurette qu’on n’entretenait plus que l’indispensable ! Mais Papounet en a offert à l’époque tout ce qu’il pouvait libérer. Et ce fut non. Bonne-Mammy a fait morceler les terres, et abattre le château.

Et moi je n’en ai aucun souvenir même si j’avais cinq ans quand on l’a détruit… juste très vaguement la grotte… Et je sais qu’il existait. Et qu’il en reste un petit morceau assez ancien. Mais jamais je n’ai vu « La samaritaine », la fontaine couverte, dont Lovely Brunette parlait si souvent, et où elle allait jouer…

Et c’est ainsi que j’ai toujours su que les choses ne font que passer, que les pages se tournent, et… au fond, ce n’est pas aussi grave « que ça »…

Car Bonne-Mammy n’a plus jamais évoqué le château, et a vécu dans du plus petit et plus petit encore, sans aucune nostalgie parasite…

Vie indolore, vie sans toucher…

On le sait – et on le voit j’espère – je vis sur le versant optimiste de la vie.

Parfois j’ai mes incursions sur le versant noir, avec des vents qui soufflent tout va mal, des vagues féroces roulant sous moi qui ricanent rien n’ira plus jamais, et une lune folle qui tournoie sur elle-même. Bien sûr, je connais ce versant-là aussi.

happy-lifeJ’ai souffert, et je souffrirai encore.

Mais ma vie, je la sens, je la vis, et si je ne peux pas dire que j’en aime tous les paysages (non vraiment, la balade dans le vent avec les vagues qui cherchent à me happer, je n’y tiens pas…), j’aime la bande sonore du thème principal, qui a une belle envolée, une clarté pimpante, et est jouée par des instruments de premier ordre ! L’heureux flux sonore d’un air de Vivaldi, sans aucun doute…

Mes romans et nouvelles parlent uniquement de la souffrance et de l’amour. L’amour-phare, et l’amour de la vie. On y souffre, on s’y éventre de douleur. On perd des êtres aimés, on est trahis, manipulés, tourmentés, abandonnés. Punis. On mange avec des ennemis, on dort auprès d’autres. Mais toujours il y a la brèche, toute petite, une simple craquelure, un rai de lumière si humble que c’est à peine s’il se voit dans l’obscurité. Mais c’est là que, au galop, le cœur dans la gorge, la frénésie de vivre déchaînée, on s’engouffre un jour en sachant que oui… oui… c’est là qu’il faut enfoncer le mur, c’est là qu’on va passer et que la chaleur de l’amour tendra la main. Et que l’on vibre des pieds à la tête, car enfin le courant est rétabli.

Il ne faut pas perdre l’espoir de voir la brèche, ni rater l’occasion du grand galop pour s’y engouffrer en respirant bien fort. Penser que les gens heureux ont eu la vie facile est presque insultant… et une parfaite excuse pour rester dans le rôle facile mais mortel de la victime qui n’a jamais de chance.

La vie fait mal, la vie brise, la vie égare. L’amour (l’amour-l’amour ou l’amour de la vie) touche et guérit, répare, pose des lumignons sur le chemin. Il nourrit, berce, fait rire et sourire. Il fait compter ce qu’on a et pas ce qu’on a perdu ou aurait pu avoir si…

L’amour fait aimer ce qui est et pas décider que c’eut été parfait si seulement … L’amour éclaire l’essentiel et aide à faire du lest.

Notre capital, c’est la vie. Et c’est l’amour qui le fait fructifier, qui lui donne… tout son intérêt.

Où ont-ils disparu?

Nos chers disparus, où sont-ils ? Pas sous ces froides dalles que nous fleurissons, pas « au ciel » avec les anges et toute l’imagerie religieuse (à l’école on m’avait dit que quand on mourait on allait prier au ciel avec le Petit Jésus, ce qui ne me disait rien du tout…).

Où sont-ils ?

L’expression « il est mort » résonne comme une pierre qui tombe sur le ciment. C’est … lapidaire ! « Parti là-haut » donne une précision géographique à laquelle on ne peut croire.

Le sourire de ma mère

Depuis que ma Lovely Brunette de mère s’en est allée début 2006, elle insiste à me dire qu’elle est pourtant là.

Elle s’insinue dans mes pensées alors que je me crois absorbée par autre chose. Hop ! Pas si chaude, ton eau ! As-tu bien fermé ta porte à clé ? Parfois une odeur familière me ramène son souvenir avec un bouillonnement de l’âme, elle est là, je le sais, je le sens ! Mais dès que je cherche à identifier l’odeur en question elle s’évanouit derrière les voiles qui se referment sur mon inconscient. Ou bien elle remplace mon vocabulaire par toutes ces expressions farfelues de ma prime enfance ou de la sienne, et qu’elle utilisait à plaisir. Le factileur-marchand-de-beurre pour le facteur. Une pimaison pour une combinaison. Ces mots surgissent de mes lèvres à l’improviste, et je l’entends presque rire, complice. Sur mon visage, le sien se superpose… Pas de doute, on voit que je suis sa fille. Ça nous fait plaisir, à toutes les deux.

Mon Papounet m’aide à raisonner quand je déraisonne, et très étrangement il intervient subtilement dans une dispute familiale : des documents émergent, que l’on ne savait exister, comme s’il nous les  indiquait. Oui, bien sûr, ils étaient là, mais parmi tant d’autres que « tomber dessus » tient de ce qu’on appelle « le coup de bol »… Le bol de mon Papounet est loin d’être ébréché malgré les coups!

Neptune aussi court à mes côtés parfois, comme ce jour où, marchant dans les bois derrière Millie dont la queue proclamait un bonheur délicieux, sa présence m’a emplie de joie. Le temps que je me demande ce qui m’avait fait penser à lui, la communication était coupée, me laissant un peu émue et contente de sa visite.

Quant aux chers disparus que nous avons moins bien connus parce que nous étions absorbés par nous-mêmes quand ils nous côtoyaient, ou trop jeunes pour bien les apprécier, ils ne cessent de nous expliquer ce que nous ne savions pas d’eux. Par des photos, de vieilles lettres, des témoignages d’anciens amis ou parents. Ils prennent forme, relief, couleur… vie. Et parce que nous affrontons nous aussi les choses de la vie qu’ils ont dû surmonter, nous admirons enfin leur ténacité, compatissons à leurs souffrances, et l’affection fleurit comme un champ de coquelicots.

Ah chers disparus qui en savez plus long que nous, qu’il est bon de vous avoir ! Le 2 novembre est votre fête et je vous ai fêtés : vos portraits encadrés sont sortis du tiroir, amenant le plaisir de vous évoquer. Et sur le petit meuble bizarre que j’ai peint en fiesta mexicaine, vous vous teniez côte à côte sur un tissage hopi, éclairés par des flammes abricot qui dansaient avec tendresse dans le cristal de Suède. C’était votre fête, vous étiez mes invités et j’ai célébré ce grand bonheur de vous avoir eus, et de vous avoir encore. Une action de grâces.

 

Une époque de rêve

Nous avons tous notre époque favorite, celle dans laquelle nous nous imaginons si bien. Qui nous irait si bien. Nous en aimons le rythme de vie, les chansons ou ballets, les habits, le côté gai des soirées ou sorties, ce qu’on lisait. Les découvertes qui devaient animer les conversations…

Mais on s’y voit toujours parmi les nantis.

En calèche, assis en petit comité à deux ou quatre compères se rendant au théâtre, riant joyeusement en agitant éventails et effluves de parfums. Pas en cocher dégoulinant de pluie et les mains raidies et gercées, que l’on accuse de boire parce que le malheureux connait bien le petit mouvement de poignet du « coup de l’étrier »… et que son nez est, ma foi il faut l’admettre, une lanterne rouge.

Martin van der Meytens, 1768- Portrait de Marie-Antoinette d'Autriche adolescente

Martin van der Meytens, 1768- Portrait de Marie-Antoinette d’Autriche adolescente

En robe à panier peut-être, les pieds chaussés de pierreries et soie, une mouche de velours sur la joue pâle et les seins écrasés de telle manière qu’ils semblent deux abcès bien mûrs et veinés comme un marbre de Carrare au-dessus du décolleté. On n’imagine pas une seconde que l’on aurait pu être la soubrette qui exsude la transpiration tandis qu’en toussant elle monte de l’eau chaude pour la toilette du bout du nez de la dame et puis redescend son pot de chambre par le même escalier discret et sombre.

On s’y place en plein délit d’amusement : on danse le charleston en faisant valser perles, fume-cigarettes et plumes dans les yeux des copines ; on joue à colin-maillard dans un jardin anglais où il n’y a pas une crotte de chien ou de lapin, et notre amoureux s’est aspergé d’un parfum musqué si capiteux qu’on le suit les yeux fermés en riant un peu trop pour que ce soit naturel ; on danse des quadrilles endiablés avec de fringants nordistes ou sudistes (de préférence des sudistes qui passent toujours pour les « bons » et les romantiques à la langueur française…) et au moins trois d’entre eux se lancent des regards assassins pour conquérir notre peau de magnolia et tout ce qui va avec ; on regarde le bout de sa poulaine légèrement décousue en écoutant un ménestrel efféminé et mangeant des confiseries venues de lointains pays – qui nous donnent une drôle d’haleine, mais bon…

Un fait est certain : hommes ou femmes, nous sommes tous beaux, désirés, populaire, élégants, et jouissons d’une vie faite de loisirs et confort. Oh, s’il y a une guerre, un bras en écharpe ou une cicatrice sur le front sont acceptables et donnent une aura de héros. On ne fait pas tapisserie, on n’a pas une pilosité louche sur les bras, on n’a pas des dents de murène, les cheveux gras, la poitrine concave ou gélatineuse.

quadrille

Bref, on trouve sans peine qu’avant… c’était mieux : on y aurait été beaux et belles, aisé(e)s, et la vie y aurait été amusante.

On omet également qu’au fond, la longévité existait, oui – j’ai pas mal d’ancêtres qui sont morts très âgés… et je ne pense pas provenir d’une  lignée super bionique… – mais que par contre les risques de ne pas avoir de longévité étaient innombrables : morts en couches, morts en bas-âge, morts à la guerre (ou quand il n’y en avait pas, il restait toujours les coupe-jarrets et autres membres de la cour des miracles locale), épidémies (ah, et être soignés par ces médecins masqués avec un grand nez de cigogne, ça ne devait pas vraiment remettre d’aplomb…), accidents de calèche, de cheval, de tournoi, de chasse, de syphilis, d’arracheur de dents, de soin aux sangsues trop voraces….

On oublie les mariages forcés, mais alors là forcés-forcés, loin de ceux, aimables, qu’ont pu connaître nos proches ancêtres qui eux n’ont souvent eu qu’à subir un mariage « suggéré » en suivant au mieux les inclinations des jeunes gens et les avantages sociaux et pécuniaires. Non, forcés par la force, et qu’on ne plaigne pas que les femmes qui elles ne devaient pas prouver leur intérêt « dans la chose », ce supplice étant réservé aux hommes pour qui ça n’a pas toujours dû être un aimable tourment… Il fallait un minimum d’élan naturel pour assurer la descendance…

Et c’est donc avec une joyeuse mauvaise foi crasse qu’on regrette des époques auxquelles nos ancêtres ont survécu après les avoir vécues d’une manière bien moins glorieuse que nous ne l’imaginons…

Et pourquoi pas ? L’imagination, c’est fait pour s’en servir, et ça fait plus de mal à ceux qui n’en ont pas, finalement…