Terreur à la carte

Je me souviens du “choc culturel” ressenti en arrivant aux USA. Plutôt, en y mettant racine, moment où on « se rend compte » de la réalité quotidienne. A la télévision, c’était le pain quotidien de terreur : documentaires sur des serial killers connus, leçons de survie (genre les recettes de grandma, mais là c’était plus musclé) où on vous donnait des trucs simples et efficaces pour résister à un home jacking (par exemple, pour avoir un enfant sain, dynamique, responsable et bien préparé genre viking au combat, il dormait avec une corde à nœuds et une lampe de poche sous le lit, prêt à sauter par la fenêtre pour aller chercher des secours dans la nuit – froide et neigeuse si possible – en suivant un itinéraire qu’on lui faisait parcourir régulièrement au triple galop ; quant au reste de la famille, chacun avait son rôle délicat qu’il répétait mensuellement aussi, pour ne louper aucune étape une fois le grand jour venu…), à un car jacking (même genre de répétitions). Que la possibilité que ça leur arrive était pratiquement nulle, ça ne les effleurait pas, et ainsi l’angoisse se revivait à chaque répétition générale, à l’idée que Kevin, tu dois descendre plus vite le long de ta corde, et ne pas écraser la plate-bande, et quant à toi, darling, tu dois changer de pantoufles car celles-ci glissent sur le carrelage, je ne veux pas avoir à te ramasser en plus de tenir les intrus en respect…

Une de mes amies me racontait comment, lors de la célébrissime époque de la Baie des cochons, à l’école on leur faisait un entrainement à la guerre, hop sous les pupitres, hop on court dans les caves, bravo les enfants mais pas toi Dorinda-Lee, tu as encore demandé à Brendan de t’aider à courir, tu dois mieux t’entrainer à la gym…

Tout le monde se souviendra du Y2K, l’apocalypse de la fin de millénaire, annoncée jusqu’à plus soif. Des mois à l’avance, la presse (notre distributeur de grandes vérités pour notre bien) détaillait les possibilités atroces en vue : tous les ordinateurs du monde allaient s’arrêter à minuit car leurs dates n’étaient pas prévues au-delà de 1999. Aucun « savant » n’avait pensé que peut-être le monde continuerait après ça, pas même chez Apple dans les modèles 1999. Non. On était foutus. Car tous les systèmes de sécurité, d’éclairage, de monitoring etc… allaient finir en feu d’artifice. Un chaos de film d’horreur. Au travail on me téléphonait pour me proposer, à un prix vraiment fantastique, d’acheter je ne sais quoi qui prolongerait la survie de mon ordi – il fallait toutefois que moi je survive à l’effondrement de tout le reste, mais en tout cas mon ordi serait tout fier et tout vivant – et je demandais au télévendeur s’il avait le cerveau complètement formé pour en être réduit à ça…

Le personnel des hôpitaux et des entrepôts militaires volait les masques pour les revendre (si jamais ils survivaient, ils seraient riches, ça donnait tout de suite un objectif stimulant) car bien entendu, les conduites de gaz allaient sauter, ainsi que tout ce qui était toxique sur la terre.

Les rayons des supermarchés se vidaient, il semblait que les candidats à la survie considéraient que le plus excitant serait d’avoir du sucre en quantité car plus de sucre en vue, tant pis pour les autres bien entendu.

Mon amie, toujours elle, rodée à cette culture, se désespérait : son voisin infirmier lui avait dit qu’il n’y avait plus de masques volés à revendre. Mais elle avait entendu dire qu’il fallait acheter du scotch tape en quantité pour bien isoler portes et fenêtres, afin que les nuages mortels restent au dehors, et aussi pour réparer une vitre brisée par les explosions en tous genres qui ne manqueraient pas. Elle avait des montagnes de sucre, de biscottes, de papier de toilette, de café, un camping gaz, des lampes de poche. Mais elle angoissait : s’il lui manquait quelque chose ?

Moi j’avais acheté un surplus de bougies… Rien d’autre. Je n’avais pas peur, pas par héroïsme mais je ne croyais à rien du tout de ce scenario ridicule. Elle était inquiète pour moi, gentille amie sincère. Je la faisais rire en lui disant « s’il te manque quelque chose, tu prends un marteau et tu vas le demander aux voisins, les menaçant de casser leurs vitres s‘ils refusent ». On riait quand même, moi vraiment, et elle parce qu’elle en avait bien besoin. Et puis le « réveillon » approchait, le dernier peut-être. Elle n’avait pas la tête à fêter la fin du monde. Et je lui ai dit : « regarde à la TV le passage au nouveau millénaire en Australie : si ça pète, tu auras encore le temps de courir dans ta cave, sinon prépare le champagne ».

Ma Lovely Brunette et moi nous sommes fait nos vœux par téléphone, je lui ai demandé si elle avait pris des précautions… « oh oui, j’ai acheté une bougie ».

La terreur à la carte a débarqué ici.

Il faut raison garder !

Un loup dans l’armoire

Il fut un temps où porter une fourrure était à la fois signe de statut social et… d’élégance. Alors on ne savait pas que des animaux étaient en voie de disparition, et il ne serait venu à personne d’imaginer un animal dénudé de sa pelisse, la peau dégoulinant de sang, tout ça pour la « vanité d’une riche bitch ». 

Bien des époques furent, et qui revisitées de nos jours par des auto-proclamés juges moralisateurs qui ne raisonnent qu’avec une étroitesse d’esprit stupéfiante, sont devenues le témoignage évident de la bassesse crasse du genre humain. Heureusement, soyons rassurés, les redresseurs et redresseuses de tort d’aujourd’hui font mieux dans tous les domaines. 

Je n’explorerai pas ces domaines et m’en reviens à mon loup dans l’armoire…

Lovely Brunette avait été la petite chérie de « Bonne », sa grand-mère Justine, plus séduite par une petite-fille cajoleuse que par ses deux petit-fils. Je la comprends (et je ne dirai pas pourquoi, si la curiosité vous titille il vous faudra la dompter, car je ne veux pas finir mon existence en duels et joutes de style présidentielles). Bref, Bonne était l’incarnation de la délicieuse mère-grand. Je l’ai encore « connue » (si on peut dire…) et ai un très vague souvenir d’elle me faisant osciller sur ses genoux.

Lorsque Bonne est décédée, Lovely Brunette a repris « le Saint Bonhomme » déjà évoqué, qui se trouvait en bas de l’escalier grand maternel, et … son loup. Un grand manteau de loup noir de Russie (que personne ne me dénonce, surtout !), aux longs poils. Il était déjà démodé depuis belle lurette, et perdait ses poils comme un grand chien fou pas peigné. On l’avait remisé dans une grande armoire d’acajou du grand grenier, où il se pelait année après année dans la paix de l’obscurité. Il y était en guerrière compagnie car nous avions encore des munitions et grenades entreposées dans les tiroirs inférieurs, comme bien des voisins je pense. Parfois je le mettais, il trainait jusqu’au plancher, et je m’imaginais non pas en riche douairière mais en loup aux yeux jaunes, ne craignant ni la neige ni le blizzard, roi des forêts,  furtif et implacable…

Je ne sais pas du tout ce que sont devenus le loup et l’arsenal, mais je peux vous dire une chose : ce pauvre loup aurait certes mérité de finir sa vie de loup avec toute la grandeur et l’appétit qu’on imagine, mais à ma façon, je lui ai rendu hommage  bien des fois. J’espère qu’il m’en sera reconnaissant le jour où, si un jour, qui sait…

The Turning Point

L’instant qui libère ce quelque chose qui va nous compléter, mettre la touche finale…

Dans la belle et récente interview de notre Reine Paola de Belgique, elle dit une petite chose si simple et par conséquent, bien grande : quand on accepte ce qu’on doit faire, on devient libre. 

On résiste souvent à des choses, on est fidèles à des « principes » par habitude ou fausse conviction. On ne veut pas se marier, vivre en couple, vivre seul, avoir un travail fixe, des enfants, vivre dans un autre pays, se plier à d’autres disciplines (ou des disciplines tout court…). On ne pense vraiment. Qu’on n’est pas « faits » pour ça. On sait que ça n’est pas nous…

Et puis il y a le déclic qu’on n’a pas vu venir. 

On rencontre quelqu’un que l’on a du plaisir à aimer ; on entre dans un groupe aux pensées neuves pour nous, et à notre surprise on s’y sent bercé et heureux ; on a un enfant (celui qu’on ne voulait surtout pas avoir car on n’était pas taillé pour ça…) et une chaudière d’amour s’allume et on y jette tous les encombrants mentaux parasites ; une personne aimée meurt et le déséquilibre provoqué par sa perte nous fait nous appuyer là où nous n’avons jamais vu autre chose que de l’inutile… ; on est un jour fouetté à en perdre le souffle par la certitude que la personne qui nous met mille fois à l’épreuve de notre amour pour elle n’en éprouve aucun, et envisager de vivre sans elle devient la lueur dans la nuit au lieu de la nuit éternelle… ; on « rencontre » une occupation professionnelle qui nous étonne : c’est tout à fait ce qui nous convient.

Alors on accepte ce qu’on doit faire, et on est libre. On jette du lest et on déploie les ailes. On a touché le ciel du doigt, et on n’en oubliera jamais la bénédiction….

Quand la fin est l’arrivée…

Entre le covid et son cortège de muselières, gels, œillères, sas de décontaminations, son feuilleton « Avez-vous paniqué aujourd’hui moins qu’hier mais bien moins que demain ? » en 6 saisons et 50 épisodes, et l’isolement méfiant imposé… on a tous changé. Moi en tout cas. Plus furieuse que déprimée, mais je n’ai pas envie de faire un billet sur le vaccin, ses mérites et dangers. Chacun son opinion et son bon sens.

Mais alors que j’avais plus de temps à disposition que je n’en avais jamais eu, et pas d’autres soucis que des préoccupations presque triviales, j’ai peu à peu abandonné l’écriture. Je n’avais plus envie de ce billet hebdomadaire, qui pourtant fut longuement délicieux et salvateur. Une fois qu’il m’a pesé, j’ai refusé de m’accrocher, de penser « si je m’obstine ça reviendra tout seul ». 

J’ai tenu ce blog (que je ne vais certainement pas entièrement déserter d’ailleurs, ça fait une vie que j’écris…) pendant 15 ans, avec la régularité d’un coucou suisse. 

Je l’avais commencé (sur overblog au départ …) pour annoncer la sortie de mon premier livre, « Les romanichels », et puis sa gestation a pris bien plus de temps que je ne le pensais, les semaines ont passé, les mois, je tenais mes futurs lecteurs (qui étaient alors « deux pelés et trois tondus ») en haleine – haletaient-ils vraiment ? -, cherchant de mon mieux les mises en bouche les plus savoureuses, et ainsi je me suis prise au jeu. Les mises en bouche parfois se présentaient, bien poliment, d’elles-mêmes. Parfois même j’en avais qui attendaient leur tour…

Le temps passant, j’écrivis plusieurs autres livres, romans ou nouvelles. J’allais à quelques salons du livre, dédicaces, et autres activités. Certaines de ces activités m’ont vite ennuyée car si je comprends l’utilité – et même un certain plaisir ici et là – des salons du livre, je n’aime pas ce qu’ils sont devenus (ou ont toujours été, qui sait ?), un marché où le meilleur bagout l’emporte en tout cas sur le talent véritable ou trop discret. Je voulais être lue par qui avait choisi de le faire, et pas me retrouver en train de brandir mon livre en proclamant qu’il était palpitant. De le coller dans la main d’un infortuné curieux, avec un flyer et un signet décorés de mon sourire, le fixant avec le regard de Kaa jusqu’à le faire capituler : pour libérer la prise la seule issue est l’achat – et la demande de dédicace, naturellement. 

Je n’avais pas envie de faire des offres spéciales, d’ajouter un cadeau original dès l’achat de deux livres, de menacer les autres à coups de coudes pour aller sur le podium à leur place, de ruser pour m’accaparer leurs contacts ou de faire semblant d’adorer un auteur rasoir nanti d’une mâchoire d’hippopotame parlant en permanence – de lui, de lui et encore de lui – parce qu’il pourrait m’aiguiller vers des sphères vraiment remarquables…

Ça m’a fait me détacher de ce « milieu », ainsi que d’autres choses déjà évoquées. Mais j’aimais encore écrire. J’aime encore. J’ai toujours aimé…  

Bien sûr, le dernier livre est sorti incognito, avec des lunettes noires et un grand imperméable au col relevé, pas de dédicaces, pas de salon du livre, pratiquement rien. Entre l’épidémie qu’on ne doit plus nommer et les inondations dans mon coin du monde, les temps furent durs. C’est dommage car je pense qu’il est réellement bon, ce livre qui fait mieux voyager qu’un catalogue de vacances (je me base sur qui l’a lu sans m’en avertir et puis m’a donné son impression…). 

Je viens d’envoyer un manuscrit au comité de lecture de mon éditeur, et s’il est accepté… ce sera le dernier que j’écrirai, reprise littéraire bas les masques ou pas. Salons, dédicaces, ou pas. 

Ce grand dernier, je l’ai nourri avec l’amour et les humeurs de ce blog : il sera une biographie très très fantaisiste de Lovely Brunette. La vie des gens sans histoire est pleine d’histoires passionnantes. Les gens qu’on ne connaît pas ont parfois des vies extraordinaires, des mentalités originales à l’intelligence naturelle, des façons bien à eux d’affronter, dans leur anonymat, cette alternance de pluie, grand soleil, brouillard, neige, lumière de printemps qu’est la vie. 

Et parce que j’ai compris, après avoir confié ce manuscrit à notre poste nationale et vigilante ainsi qu’au comité de lecture, que ce serait le dernier (après tout, s’il est accepté, il paraîtra 17 ans après le premier…), une brume s’est soudain levée, me révélant l’autel scintillant au bout d’un long chemin hérissé d’herbes folles et bordé de chardons et œillets sauvages. 

C’est vers elle que je me suis toujours dirigée, Lovely Brunette et ses magies. Pas un livre où elle ne se trouve sous une forme ou l’autre, pas un livre qui n’envisage la relation mère-fille, orageuse ou douce, généreuse toujours. Pas un jour sans elle pour moi, pas un jour sans moi pour elle, bien sûr. L’autel, c’est le sien, un autel sans adoration, sans passion, sans dorures. Juste un autel où manger ensemble et se dire quelle chance que nous soyons mère et fille. Je suis arrivée à destination. 

La fin est une arrivée. 

Oui c’est bien ça : comme une petite famille

Le monde merveilleux des auteurs, des auteures.

Une vraie famille dysfonctionnelle, avec les pères fouettards, les mères aux mœurs douteuses, les sœurs indignes, les braves silencieux qui s’occupent de leurs affaires cachés dans le grenier, les fêtes entre membres de la famille (mais qu’elle est grande, grande, la famille…) se retrouvant lors du concours annuel des prix, coupes, reconnaissances, connaissances, fourberies de l’année écoulée. Et la litanie des mensonges « on m’a demandé de publier chez *** mais tu penses bien, j’ai refusé » ; « mes proches se demandent comment je fais pour vivre de mes droits d’auteur, et je vois bien que certains ne me croient pas » ; « à compte d’auteur ? certainement pas, jamais ! Pas pour moi ! Ils font à compte d’auteur pour les autres, mais moi, j’ai eu un contrat spécial » ; « pour écrire cette magnifique romance se déroulant dans les tranchées, j’ai fait de sérieuses recherches, avec pelle et lampe de poche » ; « j’écris plus vite que mon ombre, mon mari ne me voit pas pendant des mois » ; « on m’avait retenu pour le prix *** mais c’est un pistonné qui l’a eu à ma place »…

Un monde très égocentrique, fait de flagorneries et d’esprit marketing le plus souvent. Certains font leur promotion comme s’ils vendaient des pommes de terre : une bouteille de bière à l’achat de trois livres, un signet avec ma photo très décolletée et dédicacée, un bol tibétain à -15% à l’achat de Mes secrets de zénitude…

Un monde de pistons stupides aussi, où des associations « littéraires » organisent des concours dont le prix est déjà décerné en secret mais le montant des inscriptions remplira la caisse et fera croire à l’honnêteté de la chose ; où des échevins communaux créent des rencontres littéraires où on verra défiler leur nièce, leur fille, le fils de la femme de ménage, le fiancé de leur filleule avec un premier (souvent dernier aussi) livre qui laisse sans voix (c’est souvent vrai…). Où des organismes culturels perdent les manuscrits soumis au concours (dont, on s’en souvient, le gagnant est déjà désigné à l’avance) comme ça m’est arrivé il y a des années : mon manuscrit ayant été perdu dans l’éther la première année, la seconde j’ai chargé une amie sur place de le déposer dans la boite aux lettres. Il n’est jamais arrivé non plus, même pas pris en compte. A mon étonnement ingénu, j’ai eu droit à « entre la boite aux lettres et le 4è étage, il peut se passer beaucoup de choses ».

Des auteurs remarquables ne se remarqueront jamais, leur voix assourdie par le brouhaha de compliments doux comme l’huile essentielle de ciguë que s’échangent ceux qui ne lâchent pas la scène. Oh quel bonheur de vous revoir à ce salon, faisons un selfie ensemble pour montrer à quel point nous nous entendons (quel chemisier minable, entre nous soit dit…) ; Oh mon Dieu je ne crois pas à ma chance d’être assis/e à côté de vous cette fois encore, faisons un selfie pour témoigner notre belle entente (et pousse-toi de là avec tes livres idiots, que j’aie de la place pour les miens…) ; Mais c’est pas possiiiiiiiible ! Vous, à nouveau ! Je viens de faire un selfie avec Amélie, vous l’avez vue ? Faisons-en un nous aussi (et certes qu’Amélie ne vous aurait même pas remarqué, vous !)…

Des auteurs remarqués prennent la parole, les écrans, les selfies, les articles, souvent aussi les prix. Certains, soyons justes, le méritent. Et ne deviennent pas toujours insupportables une fois habitués au frisson de la célébrité. Mais certains se prennent pour des « écrivains » avec un talent de premier en rédaction en 6è primaire (améliorer l’orthographe, a rappelé la maîtresse…).

Finalement, c’est un monde comme tous les autres, une grande famille où peu s’entendent, se soutiennent, s’épaulent. J’ai pris mes distance avec beaucoup de ces égos terrifiants, même si, je le redis, j’en ai connus qui ont du talent, et mériteraient mieux que leurs propres louanges ou celles d’un fan club qui n’attend qu’une chose : les mettre en pièces à l’arrivée d’un autre Alpha plus vantard, même si moins qualifié.

J’ai rencontré des lecteurs/lectrices et des auteurs à l’humanité généreuse et sans flagornerie. C’est une délicieuse récompense, simple, tranquille. De vraies amitiés, ou des sympathies fortes, se sont créées, sans jalousie, sans inquiétude. Juste la bienveillance et le plaisir pour l’autre. Notre plaisir premier, c’est d’écrire. Ensuite, de plaire à qui nous lit. Pour le reste, les louanges et compliments, s’ils font plaisir (et pas toujours, quand on s’attend à voir serpents et crapauds jaillir de la bouche de qui les prononce…), sont chose d’un moment. On peut d’ailleurs écrire quelque chose d’époustouflant, et puis faire un coup ou deux dans l’eau, qui ne méritent plus que l’on batte le tambour. On écrit avec ce qu’on est et ce qu’on a. Une année n’est pas l’autre, comme pour le vin…

Preuve qu’on n’écrit pas avec des logarithmes incorporés…

Passing away, far from the madding crowd

En cette période turbulente, je pense souvent à la mort. Un état d’esprit où je ne dois certainement pas me sentir seule.

La mienne, la mort en général, la mort d’un monde. Ce n’est pas aussi noir qu’on pourrait le penser même si parfois ça me galope un peu trop dans la tête au moment où en réalité, je devrais m’endormir et me réjouir de la belle journée à peine terminée.

Personnellement je vis une époque délicieuse, ayant retrouvé l’homme qui, lorsqu’il n’était qu’un garçon de 18 ans et moi une jeune fille du même cru, avait laissé une trace profonde. Sans autre raison que cette trace profonde que nous ignorions d’ailleurs. Nous ne flirtions pas, ne « sortions » pas ensemble (on ne se lie pas pour l’après-vacances quand on est en vacances… ) et n’avions aucun projet de nous revoir un jour, sauf l’année suivante, ce qui fut fait. Le scenario avait été presque identique cette seconde année si on ne tient pas compte des baisers échangés le tout dernier soir – on pensait que jamais nos routes ne se croiseraient à nouveau – et une bague en argent qu’il m’a glissée au doigt. Une autre fille la lui avait donnée, et moi je l’ai offerte par la suite à une amie aussi. Bref, on n’était pas embarqués dans du « pour toujours ». Du moins on ne le savait pas.

Mais la vie, etc etc…

On sait tout ce qu’elle fait, la vie.

On ne s’est jamais oubliés. Ce qui n’est pas une garantie que l’amour soit en embuscade pour si on se revoit, loin de là… Mais on ne s’est pas oubliés.

On s’est retrouvés quand on avait 37 ans, mais de nouveau, la vie, vous savez, la vie, etc etc…

Là, c’était l’amour, et très cruel, on s’est presque oubliés pour ne plus souffrir.

Mais la vie, etc etc… Elle connaît le timing des choses essentielles.

Et donc, depuis qu’il a quitté son pays et ses routines – sa langue, sa famille, ses rituels, ses amis, ses objets, ses tramezzini et tomini délicieux – pour venir ici, et comme je suis ultra prévoyante (avec un papounet ingénieur, on n’y coupe pas facilement) je suis parfois saisie par les affres de la responsabilité, et si je meurs alors qu’il n’a pas encore de vrais liens ici, je dois penser à ça, et à ça, et encore à ça.

On a aussi évoqué nos morts à tous les deux, le genre de question qu’on ne sait à quel moment placer et qui par conséquent se place toute seule, à savoir où on veut être enterrés, si on veut l’être entiers ou en cendres, et d’ailleurs si en cendres on préfère revenir à la terre dans le geste large d’un cher éploré chargé du cérémonial. Recyclage ou durable ?

Toutefois, lorsque je fais du boudin avec ce riant programme, je finis toujours par m’endormir et par jouir au réveil d’une journée splendide de toute façon.

Mais quand je pense vraiment à la mort, y-compris la mienne, j’ai cette idée que « ça ne sera pas si terrible que ça ».

Mon papounet, deux mois avant la sienne, une fois qu’il a fait face et a cessé d’en avoir peur (toute sa vie il a vécu avec la peur de la mort, car à sa naissance le médecin avait tristement annoncé aux voisins que le petit garçon français d’à côté ne passerait sans doute pas la nuit…), m’a dit très calmement « tu sais, ce n’est pas une tragédie »… Et comme on n’avait aucune discussion amenant cette remarque, je l’ai regardé surprise et il a terminé « … que je vais mourir ». Je me souviens qu’il regardait pensivement par la fenêtre et voyait déjà les choses défilant comme depuis un train qu’on a pris sans retour…

Lovely Brunette avait tout préparé, mis sous les meubles, objets et tapis des étiquettes collantes précisant à qui appartenait ceci ou cela, car elle habitait la maison de papounet et certains meubles et objets venaient d’un clan familial ou de l’autre. Elle en avait assez, disait-elle. Était fatiguée et ne servait plus à rien. Son seul souci, sa dernière responsabilité, c’était confier son chien à de bonnes mains. Elle avait déjà donné ses poules avec un soin de mère se séparant à contrecœur de ses enfants chéris…

Avec moi elle a choisi la photo que l’on mettrait sur le souvenir qui remercierait les gens venus à ses funérailles. Elle avait épinglé au mur de la cuisine le nom du funérarium choisi.

Quand quelqu’un meurt, je sais combien ça peut être triste et même déchirant pour certains de ceux qui restent (qui ne sont pas toujours ceux que l’on pense…). À ce niveau-là, ça peut être une tragédie. Mais pas pour celui qui meurt, si on met à part les conditions dans lesquelles ça se passe et qui peuvent être tragiques aussi, disons qu’une fois mort… je ne sais pas ce qui se passe, où on va si on va quelque part, où on reste si au contraire on reste, ce qu’on devient, ce qu’on cesse d’être… il y a tant de voies de pensées, je n’en ai aucune qui m’amène à un « je suis presque certaine » et donc en fait… je ne sais pas. Mais en effet ça n’a pas un caractère tragique.

Je crois bien entendu imaginer quelque chose, ou le ressentir, mais qui sait…

L’époque actuelle est si désagréable que je me surprends souvent à dire à l’homme que j’aime que je suis contente d’être vers la fin de ma vie, de ne pas devoir affronter mes années de pleine énergie dans ce contexte. Il faudra cependant s’adapter encore et encore, tant que la vie sera là. Je pourrai faire ça aussi…

Des gens sont morts, des gens que j’aimais de près ou de loin, comme par exemple des artistes inspirants ou des personnes brièvement côtoyées mais dont la rencontre a enrichi des moments de ma vie, voire ma vie tout court. Personne ne me manque vraiment, pas même mes parents que je regrette mais qui, s’ils m’ont manqué au début, à présent sont là. Soit que je me souvienne d’eux, soit qu’ils me semblent présents, soit que je touche leurs objets aimés.

Ces gens que j’ai aimés de près et de loin, je les imagine si paisibles, Far From The Madding Crowd, irradiant toujours mais autrement. Ils me donnent encore les effluves de leur présence, de leur façon de voir et affronter les choses. Et je les reverrai.

Monsieur Poupet reçoit….

Un jour, les plumes de Lovely Brunette s’ébouriffèrent d’indignation : on allait abattre la magnifique propriété en face de chez nous et sur le terrain aux arbres vénérables s’érigerait désormais un… supermarché ! Horreur. Stupeur. Comment peut-on nous faire ça, à nous, dans un quartier résidentiel ? Qui ne le sera plus…

Ses protestations – comme celles du voisinage, d’ailleurs, tout aussi scandalisé qu’elle – ne servirent à rien, et si le bourgmestre fit bien circuler un document demandant leur avis, lui avait déjà donné le sien. Il fut voué aux pires supplices et surnommé des façons les plus surprenantes, mais ça ne changea rien. La belle propriété disparut, et pendant des mois des ouvriers torse nu s’amusèrent beaucoup à siffler dames et demoiselles en mimant des bruits de baisers non sollicités. Nous les vîmes arroser d’urine absolument tous les montants de béton armé et nous pensions vengées à l’idée des futurs clients qui promèneraient leurs caddies sur des traces odorantes, sans en avoir l’idée.

Bientôt nous avions des caddies enfoncés dans les soupiraux, des canettes de coca sur les appuis de fenêtre, des enfants mangeant des chips assis sur le seuil, des mégots de cigarettes dans la boite aux lettres, le terreplein envahi de sachets de bonbons et autres déchets. Lovely Brunette appelait la police tous les quarts d’heure, et fit mettre un « interdiction de stationner » rébarbatif sur la porte du garage, interdiction jamais respectée bien sûr ce qui lui donnait la joie d’appeler la police à nouveau.

Bref, ce ne fut pas une histoire d’amour. Même si par la suite, les choses se sont pacifiées, et qu’au fond elle trouvait pratique de n’avoir qu’à traverser la rue pour toutes ses courses. Elle se faisait une joie « d’oublier quelque chose » pour y retourner, et y rencontrait toutes les dames de la rue, qui comme elle se plaignaient amèrement de leur quartier méconnaissable mais concluaient que c’était bien facile quand même…

Lovely Brunette était une impertinente, et savait s’amuser. Le supermarché s’était nanti d’un comptoir « pâtisserie », avec une vendeuse très fière de ne pas porter le tablier de nylon de l’enseigne principale mais la petite couronne de tissu avec le nom de la pâtisserie. « Bonjour Madame, est-ce que je peux vous servir ? » disait-elle comme si elle vous proposait une tasse de Darjeeling avec un nuage de lait et des scones homemade. Lovely Brunette alors se déchaînait : « Ouiiiiii, c’est combien vos crapauds à la crème ? » « Des crapauds ??? Ah, les rainettes à la crème ! » « Ah bon, pour moi ça ressemble à des crapauds… » . Incorrigible.

Il se trouve que nous avions trois chiens à l’époque, Monsieur Poupet, Tchoupy et Fofo. Et une tirelire en forme d’appareil photo dans laquelle nous mettions les centimes. Une fois par an nous avions décidé que la tirelire serait celle d’un des chiens qui, une fois sonnante et trébuchante, aurait invité les deux autres à une orgie de gâteaux. Chaque fois qu’on mettait une piécette, cette année-là on la montrait à Monsieur Poupet en lui exprimant la chance qu’il avait, et il agitait la queue, très content avec nous sans savoir de quoi. Mais il se réjouissait.

Et voilà que Lovely Brunette traverse pour aller à la pâtisserie du supermarché. « Bonjour Madame, est-ce que je peux vous servir ? » roucoule l’aimable vendeuse couronnée, et Lovely Brunette de lui demander ce qu’elle a pour le montant des économies de Monsieur Poupet. « Vous avez la tarte au riz avec des macarons, ou bien une belle tarte aux abricots, ou encore…. ». Et là, juste avant la tombée du rideau, Lovely Brunette joue les étourdies et proclame « oh, c’est bien comme ça, c’est pour les chiens ! ».

La réception de Monsieur Poupet fut un triomphe, nous n’arrêtions pas de rire en évoquant le regard éperdu de la pauvre demoiselle, tandis que les trois amis canins bâfraient sans comprendre le pourquoi de ce banquet….

Mon petit dernier est là!

C’est comme si, à l’orée du bois, il faisait psssst psssst, venez voir! On ne peut le commander qu’à la rentrée, mais on peut déjà y penser.

Tout est parti de bien peu : un ami (décédé dans son vieil âge il y a deux ou trois ans) a eu, dans sa folle jeunesse, une maîtresse aussi folle que ladite jeunesse, mariée et sonore si j’en crois ce qu’il m’a dit. Mariée, très mariée à quelqu’un de riche et noble. Elle était américaine, la bonne dame, issue d’un bled oublié de Dieu mais pas des hommes car sa grand-mère avait un jour tué d’un coup de fusil bien assuré un visiteur inopportun qui s’approchait comme on ne doit pas le faire quand seules les dames sont au ranch. Pan!

Ce « fait divers » qui n’avait certainement pas diverti l’imprudent m’est toujours resté en mémoire. Sa grand-mère avait tué quelqu’un, et c’était tout normal en somme, les circonstances l’avaient exigé.

Mon livre s’est créé autour de cette simple phrase : ma grand-mère a tué un homme. Et puis comme je travaillais à la généalogie familiale, un certain Urbain, effacé des tableaux généalogiques à cause de son père qui a dû un jour taper du pied avec impolitesse et a pris un bateau pour l’Amérique avec sa famille, cet Urbain donc m’a inspiré un des personnages importants du roman, le grizzly. Maintenant, Urbain était peut-être un vieux schnoque pédant, laid comme un pou, on ne le saura jamais. Dans le rôle du Grizzly, il étincelle, et ma foi, ça me plaît assez d’avoir un lointain parent de son calibre romantique.

Voilà donc…

Le style du pas-de-style

Depuis que je suis la fée (Clochette) de mon propre logis – et ça remonte à 1972! – mes coups de baguette magique s’abattent sans uniformité sur le décor. Je mélange tout. Je recycle beaucoup. Des rideaux ont été autrefois promus en recouvrement de sofa et chemise d’homme ; une étagère métallique a, pendant des années, séparé mon lit du reste d’un studio, sauvagement envahie de des plantes qui exprimaient leur joie de vivre au demi-mètre de foisonnement ; de vieilles gravures anglaises au chic ancien ont flirté avec des batiks indiens ; le tabouret de bobonne aux pieds de lion a fait face à deux fauteuils indonésiens en rotin sur lesquels je veillais à ce qu’un copain un peu trop replet ne s’asseye jamais sous faute de les réduire en allumettes. Il avait droit au futon au ras du sol qui lui donnait trois têtes de moins que tout le monde. Et mal au dos sans doute.

Aux Etats-Unis, je n’ai jamais trouvé de mobilier qui me plaise, sauf le divan et le fauteuil italiens, massacrés par le chien qui les aimait beaucoup aussi, aidé dans son oeuvre de destructrion par les chats. Alors je ne me suis pas occupée de style mais d’avoir des choses qui me ressemblaient autant que possible (avec French accent, pas intéressé au bingo du samedi soir, mangeant des abats et regardant des Foreign movies comme les intellos New Yorkais), et le vieux et moche bureau oublié par les anciens propriétaires s’est vu corrigé en on ne sait trop quoi de coloré et déconcertant que tout le monde m’admirait au cri de « how wonderful!!!! ».

Parce que voilà… j’habite toujours dans un chez moi qui ne ressemble au chez moi de personne d’autre. Je ne le fais pas exprès, pourtant. Et je ne « décore » pas,  je regarde et garde les objets que j’aime. Qu’ils soient de décennies ou continents différents ou pas. Précieux – en ce qui concerne la valeur – ou pas.

Et je comprends maintenant la réflexion de ma mère la désormais célèbre Lovely Brunette, devant ma chambre de jeune fille qui déjà – avec la table de nuit japonaise, les photos de Brigitte Bardot au plafond, le crucifix au-dessus du lit, un dessin aux teintes vives que j’avais fait et qui représentait l’arrière de la maison, le tapis rongé par les mites affamées, et un vieux voile de dentelle noire sur l’abat-jour parce que j’avais lu que c’était très mode – annonçait que je mélangerais tout, me disait « mais quel bazar ! ».

2016-03-30 09.12.19Bref,  ce n’est pas la maison de Marie-Claire mais celle de Shéhérazade.

Mon logis n’est pas là pour prouver au monde que j’ai bon goût, mais en revanche je dois y bien vivre, y voir les objets que j’aime et qui me parlent de ceux que j’aime ou ai aimés (et aime encore), me confirment que c’est chez moi, pas impersonnel, rien à voir avec cette ennuyeuse maison de Marie-Claire, laquelle doit piquer une crise si on veut changer une potiche et un album sur des collections de vases tiffany de place ou si on a tout fichu en l’air dans son équilibre parfait entre tableaux, espaces et objets (en fait Marie-Claire trouve qu’on devrait tout acheter parce que c’est preuve de style et de classe mais ensuite on doit tout ranger dans les soupentes pour ne pas surcharger…).

Mon logis n’est pas un musée mais, oui, mon bazar de vie. Et non, on ne s’y ennuie pas et Marie-Claire n’a rien à dire. Chez elle je n’oserais pas m’asseoir de peur de faire une bosse dans le coussin, et je m’en voudrais de l’avoir fait s’évanouir en émiettant – accidentellement – un chips sur son tapis rarissime.

Et puis… trop de prudence est un manque de goût. Marie-Claire calcule tout, et fait en sorte « de ne pas se tromper »… ce n’est pas du goût, ça!

 

 

Les envieux en habit – chatoyant – de scène

Combien de comédiens, natural born liars, ne connaissons-nous pas ? Ces gens qui à peine endossent-ils l’habit de scène et s’arrêtent-ils sous les projecteurs, dès l’enfance parfois, ne quittent jamais les planches, se condamnant à n’être aimés que pour qui ils font semblant d’être et pas pour qui ils sont ?

La petite gentille dont les yeux angéliques pèsent déjà tout le mal qu’elle pourra faire ; le petit qu’a-peur-de-rien et qui n’attend qu’une chose : qu’on le supplie de ne pas sauter de 5 mètres, de ne pas plonger du haut du rocher, de ne pas aller casser la figure au gros de la classe ; le faux zélé, roi de la délation, qu’on ne soupçonne donc jamais de faire ce qu’il pointe du doigt …

J’en connais beaucoup finalement, et plus le rôle a pris de l’importance, plus la personne est malheureuse. Et plus elle est malheureuse et plus elle est envieuse. Et plus elle est envieuse plus elle est peu à peu mise à l’écart par les spectateurs ou co-acteurs qui ont fini par comprendre qu’ils ne savent pas en face de qui ils sont vraiment.

Et elle nuit, cette personne envieuse et malheureuse, puisqu’elle vit la vie d’une autre, imaginaire et idéale, à laquelle elle sait ne pas ressembler. Hélas. Alors que les autres, eux, ont tant de chance ! Quelle injustice… Et elle envie, donc…

Elle voudrait la vie d’un ou d’une autre. Elle imite cet autre. Elle s’imprègne de ses gestes, son style, ses intonations; elle fait, fidèlement, les mêmes activités ou vacances qu’elle; elle cherche à entrer dans le cercle des intimes de cet autre, pour les intéresser aussi.

La femme seule et ravie de l’être, avec ses copines hyper actives et son agenda débordant, mais qui se transforme en oracle funeste quand une de ses amies fuit le groupe pour un amour qu’on n’attendait plus. Elle se donne bien du mal pour faire sombrer l’affaire afin de démontrer que voilà… on est tellement, mais tellement mieux sans homme, sans l’illusion d’un amour à servitudes qui bientôt ne sera plus que servitude. Comme elle. Tiens, buvons un coup aux illusions perdues et oublions cette romance ridicule.

L’homme qui a « réussi son mariage » comme s’il s’agissait d’un concours d’entrée dans la classe supérieure, c à d qu’on ne l’a pas largué, ce qui n’est pas tout à fait signe d’entente conjugale mais… bon, c’est un autre sujet passionnant que celui-ci ! Il donne des conseils aux autres, pérore sur leur devoir d’endurance et de compassion, sans expliquer que lui, s’il tient le coup, c’est parce que de sa femme, il s’en fiche, et qu’il la trompe depuis toujours.

Le boute-en-train de service, toujours le mot pour rire, l’attitude je-m’en-foutiste en racontant les anicroches de la vie quotidienne, de simples péripéties si on y pense, n’est-ce pas ? On se l’arrache car son insouciance fait plaisir à voir, sauf à ses proches qui le voient passer de Jean-qui-rit à Jean-qui-pleure en refranchissant le seuil de sa maison, jaloux, envieux de ce couple de parvenus à qui tout sourit…

La psychiatre née, détachée, distante, à l’abri de la vie derrière une sérénité assez bien imitée, souriant avec indulgence aux remous des autres vies, conseillant ce qu’elle n’a jamais besoin d’appliquer puisqu’elle, elle ne vit pas. Elle ne dort pas, d’ailleurs, ne digère pas, n’aime pas, et se plaint des « autres » ou des « gens », dont elle ne fait pas partie, car ce n’est pas elle qui…

Ça vient dans tous les modèles et toutes les couleurs, tous les âges et tous les sexes, y-compris celui des anges. C’est souvent insomniaque, ne peut plus manger ceci ou cela, ne supporte pas un tas de choses – petit appel du pied discret à une compassion admirative pour quelqu’un qui affronte aussi noblement ses épines dans le pied en question.

Ils nuisent, ils envient, ils usent. Oiseaux de mauvaise augure « pour ton bien », leur habit de scène tissé de fibres toxiques dont le brillant se ternit avec les ans leur colle à la peau. L’enlever serait se mettre à nu, révélant les rougeurs et plaies.

Finalement, heureux les figurants, qui traversent la scène dans leurs propres habits, insignifiants dans la pièce mais tellement bien dans leur petite peau fleurant bon le Palmolive…