ADA, OK

La première fois que je suis allée en Amérique, c’était suite à l’invitation téméraire de mon correspondant Creek, Chester et de Ruby, sa femme Chocktaw. Le voyage était long et fatigant, ainsi que réfrigérant car la température en cabine aurait nécessité, en plein mois de mai, un anorak et des chaussettes de laine! A Chicago j’ai suivi au galop le troupeau des touristes qui changeaient d’avion mais devaient au préalable récupérer leurs bagages et les faire ré-enregistrer en un temps record. A Denver j’ai piqué un sprint désespéré dans le terminal sans fin car ma correspondance se trouvait de l’autre côté d’une part, mais aussi ne me laissait qu’une dizaine de minutes pour accomplir cet exploit. Mais mon coeur heureux galopait, lui, sur la prairie parcourue de bisons parce que là, à Denver, il y avait des Indiens un peu partout, et enfin, enfin… j’étais au pays des Indiens!

A Oklahoma City, Chester et Ruby m’attendaient, droits comme des statues, le visage un peu tendu: j’allais passer deux semaines avec eux, chez eux, dans leur vie, et nous ne nous connaissions que par lettres. Ruby lui avait coupé les cheveux, sans doute en pensant à autre chose car sur sa belle tête hérissée de crins blancs et raides, quelques mèches avaient échappé au massacre, proclamant leur indépendance. Je les ai embrassés mais ils se sont raidis, tout en cédant poliment. Et nous avons pris la route pour Ada, la petite ville où ils habitaient, à deux heures de route. Il faisait déjà noir, et j’étais, moi aussi, assaillie par l’angoisse de ces deux semaines à vivre avec eux.

Nous avons déposé Ruby à son travail de nuit – une usine qui produisait des bols et récipients divers en plastique – et sommes arrivés silencieusement à la maison. En prévision de mon arrivée, ils avaient loué un divan sur lequel j’allais dormir, et un fauteuil. Sans vestibule ou entrée, on se retrouvait dans une pièce-capharnaum, où Chester avait sa vieille Remington dans un coin près de la fenêtre, son papier à lettres, ses crayons à dessin, et une chope de céramique remplie de plumes de tailles variées. C’est là qu’il écrivait son courrier et sa « Newsletter », là qu’il travaillait aux illustrations d’un livre qui ne serait publié qu’après sa mort, Life with the Little People. Une vieille TV, un petit sofa, et le mobilier loué pour ma venue remplissaient le tout. Aux murs, un calendrier et un porte-bonheur chinois (Tim, leur fils, était serveur au restaurant chinois de la ville), un joli dessin fait par Jon Tiger, son neveu, et une très belle photo faite en studio de Baby Lane, le fils de Tim, avec Dawnelle, la fille de sa compagne, entourés de jeunes lapins.  Ca et là, des abat-jour et vases recouverts de plastique pour les protéger de la poussière. En enfilade avec cette petite pièce encombrée il y avait une autre chambre avec une table et des chaises, et enfin la cuisine où s’empilaient partout des tours instables d’assiettes, casseroles, récipients en tous genres et de toutes tailles, sales. Ma première mission fut, le lendemain, de tout laver! La pauvre Ruby avait deux places de travail: elle se levait tôt pour son travail de jour, revenait vers 17 heures, dormait deux ou trois heures et repartait pour son travail de nuit. Chester, son majestueux époux – car il était assez gros, mais ayant une taille imposante il portait ce surplus de kilos avec prestance – était en invalidité pour cause de diabète et passait de paisibles journée de farniente.

Devant chez eux, un arbre avec un woodpecker dans un trou. Et des Indiens parcourant la rue, des Indiens adeptes du body building et trop musclés, à la démarche lente, au maintien droit, aux bras tatoués, à la belle peau cuivrée. Jamais on ne fermait la porte à clef, même si on partait pour plusieurs heures. Les maisons du quartier étaient toutes entourées d’une pelouse et bordées d’arbres feuillus qui donnaient de l’ombre et d’où s’échappaient le bruissement et le chant des oiseaux.

Chester et moi partions dans un vieux mini-van, et il me faisait découvrir son Oklahoma. Ada, sa ville dont je n’ai pas eu le temps de voir le « centre » en la traversant en voiture, tant il était petit! Une « broad street » anonyme et sans attraits, bordée de magasins aussi originaux qu’une succession de garages. Le soir, les vitrines des salons de coiffure, des Nail Salons et Beauty Parlors étaient illuminées par des néons fluos violets ou rouges, leur donnant, à mes yeux, l’aspect de maisons closes. Pas de terrasses, pas de cafés sympas, pas de jolies boutiques … juste le strict nécessaire, et encore… Nous sommes allés manger chez Bob Bar-Be-Q, dont Chester me vantait la viande cuite sur le bois d’hickory dans ses lettres, mais ce fut une autre déception: la viande était servie sur une assiette de carton, dans un sandwich désespérément mou, et nageait dans un amas de sauce qui partait à l’assaut de mes joues et se répandait entre mes doigts. Et le cadre était aussi riant qu’un hangar. Mais je réprimais quand même un sourire à la vue des hommes qui ne quittaient pas leur chapeau pour manger!

Certains paysages évoquaient, pour moi, l’Aveyron, avec de frais cours d’eau, des forêts lumineuses, une douceur de vivre « bien de chez nous » et des orées où tournaient, paisibles, de vieilles roues à aube scintillantes d’eau. D’autres paysages étaient plus secs, avec une herbe déjà jaunie, une végétation plus rare, la terre rouge et brûlante, la fameuse Red Earth d’Oklahoma.

Suzy, la mère de Chester, 94 ans, vivait à Eufaula, Fallah comme disent les Cherokees, ce qui veut dire ils se sont séparés ici et sont partis ailleurs. C’était une bien jolie vieille dame qui ne parlait pas l’anglais mais le comprenait. Alitée, elle m’a reçue en se couvrant la bouche de la main: il ne lui restait pas une seule dent. Mais quand je lui ai rappelé qu’elle était venue au monde dans le même état et que ses sourires avaient ravi les siens, elle m’offrit un coup d’oeil sur un plaisir évident et charmant qui découvrit ses gencives et son esprit encore coquet et rieur. Son petit-fils, Jon Tiger, vivait avec elle et en prenait soin, tout en peignant de très belles toiles. Dehors, nous sommes allés sur la tombe du grand-père de Suzy, le mythique Jock O Gee de la légende Cherokee. Ce n’était qu’une vieille stèle presque effacée se dressant de guingois parmi les herbes folles dans ce petit cimetière familial paisible et jamais oublié des visiteurs. Dans la prairie d’herbes sauvages et parfumées, un cheval a marché derrière nous, chassant les insectes de la queue, analysant mon odeur et ma démarche. Un coyote a jappé et pendant un très court instant je me suis vraiment retrouvée au pays des Indiens: la même herbe sous mes pas, le même ciel du soir tombant aux lueurs de soie mauve au-dessus de moi, les narines et oreilles emplies des mêmes traces de vie éternelle et immuable.

Un soir la compagne de Tim est venue me chercher, elle voulait acheter des canards pour leur étang et il y avait une vente à l’encan dans une grande grange. Assises sur des gradins de planches appuyées sur des tonneaux, nous regardions défiler chevaux, chiens, poules, lapins, veaux, et le débit rapide de l’encanteur était comme un bourdonnement nasillard qui s’arrêtait parfois brusquement pour repartir aussitôt. L’assemblée était faite de fermiers en salopette et chapeaux, qui faisaient de discrets signes de la main à l’encanteur, et crachaient de long jets de chique de tabac dans la paille. Une fois les deux cannetons achetés, nous sommes rentrées et les avons libérés de leur carton dans le living de Chester pour admirer leur insouciance.

Le grand canyon

Avec Baby Lane

Avec Chester, Ruby et Baby Lane, nous sommes allés au Grand Canyon. A tour de rôle nous dormions sur le lit à l’arrière du van, et les routes semblaient infinies. La nuit de gros camions enluminés nous dépassaient dans un souffle bruyant, couvrant pendant un moment la musique country qu’affectionnait Chester. On faisait des stops intrépides dans les diners pour se remplir l’estomac de crèpes au sirop, café et jus d’orange, le tout servi par des dames en tablier de nylon rose, mâchant du chewing gum, un bic enfoncé dans la laque des cheveux. On dormait dans des motels qui se ressemblaient tous, laissant vite une sensation de familiarité somme toute agréable. A Flagstaff Ruby a acheté des ingrédients indiens: de la confiture de cactus, de la farine de maïs bleu, et des pastèques à manger en chemin. En parcourant le plateau de Coconino je me suis étonnée de sa fraîcheur et de la présence de bouleaux aux tronc clairs, de cerfs bondissant furtivement, alors que, je le savais, nous approchions du Grand Canyon que je croyais si aride. Chester m’a demandé de fermer les yeux, et de descendre de la voiture en lui tenant la main. Et j’ai enfin pu lever les paupières sur cet émouvant triomphe de la nature sur le temps, et vibrer à ses couleurs, me bercer de ses bruits. Il n’y avait rien à dire, et tout à accueillir, y-compris cette sensation de l’infiniment provisoire face à l’infiniment stable. L’ombre descendait déjà, colorant d’ocre et de violet les stries séculaires. Tout au fond, le Colorado luisait d’un reflet métallique.

Assise sur un banc avec Baby Lane, Ruby coiffait ses longs cheveux gris. Nous étions tous si heureux!

Nous avons repris la route pour Ada. Quelque part en campagne Ruby a mis à nu une racine de sassafras pour en faire du thé à la maison. A l’entrée d’Ada, Tim nous attendait à une station service, impatient de retrouver son fils qui, il faut bien le dire, avait cessé d’apprécier l’aventure et pleurait beaucoup pour nous distraire.

Deux jours plus tard il y a eu la fête donnée en mon honneur chez Tim. Il habitait un trailer dans un énorme terrain sur une colline boisée. Les deux cannetons avaient pris possession de l’étang, qu’ils partageaient avec des poissons-chats et des tortues d’eau. Parents et amis étaient venus avec des cadeaux et des paroles de bon retour. Des Chickasaws, Kickapoos, Hopis, Chocktaws, Seminoles et Creeks étaient installés sur des couvertures au sol, avec des enfants silencieux et calmes aux regards graves. Il y avait aussi Robert Perry, qui écrivait le livre en collaboration avec Chester, et sa mère Rose. Ruby et d’autres femmes s’affairaient sans relâche pour apporter des montagnes de nourriture indienne, et un ami de Tim, noir de la Louisiane, avait fait du dirty rice et s’occupait du barbecue. Pas de musique, juste le bruit du vent dans les feuillages, le chant des oiseaux, le bavardage entrecoupé de rires discrets des invités. Et puis les discours de Chester, assis sur une chaise pliante avec autant d’allure que s’il était sur un trône et qui faisait le conteur sur son nouveau sujet d’épate: moi. Comment  je n’avais jamais mangé de meilleure viande que chez Bob Bar Be Q, comment on m’avait, dans un motel, donné la clef d’une chambre déjà occupée dont j’avais presque enfoncé la porte sans réveiller les occupants (heureusement, car on a la gâchette facile dans ces Etats-là!), comment je n’avais pas compris comment sortir le journal du distributeur sous la pluie battante et illuminée par les éclairs aveuglants d’un orage, comment j’avais bu l’eau de Sulphur et dit qu’on avait une source similaire à Spa, comment les Belges avaient bien changé depuis la guerre, comment…, et comment…

A l’aéroport Ruby m’a serrée dans ses bras en disant brusquement « come back! ». Deux semaines à Ada! Ils me manquaient déjà et j’avais les larmes aux yeux en m’éloignant. Chester fuyait mon regard et luttait contre les larmes.

Arrivée à Bruxelles, je me suis mise au lit l’après-midi, épuisée. Au réveil, pendant trente secondes au moins, je ne reconnus pas du tout ma chambre et me demandai avec inquiétude où j’étais. A la même heure, Chester se réveillait de sa nuit, déconcerté, et s’est assis devant sa vieille Remington. « Ce matin » m’écrivit-il, « je me suis levé. Tu n’étais plus ici, mais bien ton esprit« … Peut-être pendant ces trente secondes en effet!

Et le joli dessin de Jon Tiger qui était au mur du capharnaum, Chester me l’a donné. The Winter Cap.

 

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