Apples, Injuns et Wannabes

Ce qui m’a fait partir aux USA, c’est ma curiosité pour les Indiens. Déjà ma mère, enfant, avait reçu de son grand-père un livre français sur les « Peaux-rouges ». C’était imprégné d’idées romantiques, de sympathie inconditionnelle et d’exemples bouleversants où de nobles sauvages, sages et beaux parleurs, étaient exterminés par la machine sans coeur de l’avancée des colons et des soldats sur leurs terres. Et ma mère, avec élan, nous avait communiqué, à mon frère et moi, cette indignation muette devant ces pages de l’histoire que nous n’aimions pas.

Lorsque nous allions voir des westerns avec elle – westerns qui à l’époque nous offraient l’image d’un Indien sauvage, violeur, cruel, menteur et où seule la squaw charmante et emplumée avait une teinte plus humaine – nous les regardions avec un tout autre regard que celui qui était prévu. Je me souviens très bien d’un Geronimo tout à fait effrayant, le couteau entre les dents, aussi souple et rapide qu’un lion de montagne, que je défendais avec passion: après tout, on avait tué sa chère femme Alope, ses trois enfants et sa mère! Les seules victimes qui nous arrachaient des larmes étaient les chiens, car nous les aimions beaucoup, les chiens! Mais dans l’ensemble, notre commentaire le plus charitable dans le cas des victimes humaines (le gentil soldat blond serrant dans sa main un médaillon où souriait une fiancée tristounette, la vieille matriarche restée seule au ranch tandis que ses fils chassaient l’Indien ou le grizzly, le trappeur faisant sa dernière trappe avant d’épouser Cindy-Lou, la belle défraichie du saloon…) c’était que c’était dommage, mais qu’ils n’avaient pas besoin d’aller là!

Et puis il y a eu la création de l’AIM (American Indian Mouvement), l’occupation du rocher d’Alcatraz en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973, et les Indiens sont entrés dans le XXème siècle, avec tresses, bérets, bandanas, jeans, lunettes noires, colère, revendications, leaders, acteurs, auteurs, artistes. Et enfin une identité réelle. Ni noble, ni sauvage. Juste les vrais Américains faisant entendre leur voix.

Et j’ai voulu venir sur « leur terre », pour toucher cette image du doigt.

Parce que leur bouche souvent large et aux lignes tombantes nous fait croire qu’ils sont austères, leur humour est une surprise, ainsi que leur facilité à rire. Il paraît que bien des noms si poétiques qui sont arrivés jusqu’à nous sont en fait des traductions censurées (puritanisme oblige!) par le gouvernement. Et les Jésuites, une fois qu’ils eurent décodé les mystères de la langue algonquine (on leur doit d’ailleurs des lexiques parfaits!), furent horrifiés de leur grossièreté entre eux. Alors que je parlais de la chanson « le duc de Bordeaux » à un ami Pueblo, il s’est mis à rire et m’a dit « c’est tout à fait le genre de choses qu’on chante entre hommes au village! » Le film « Cheyenne Autumn » de John Ford a été tourné en 1964 en Arizona, sans Cheyennes mais avec des figurants Navajos. Par conséquent, quand ils parlent « en indien » dans le film, ce n’est pas dans la langue cheyenne, faisant part du groupe algonquin, mais en navajo, du groupe athapascan. Ce film continue de remporter un grand succès à Flagstaff, Arizona (terre Navajo) chaque année, et la raison en est que ces farceurs de figurants se sont amusés à l’époque à dire les choses les plus incongrues sous leurs coiffes cheyennes, la mine sombre et guerrière. Et ce n’est qu’un éclat de rire année après année.

Ils sont de merveilleux artistes. J’adore en particulier la poésie poignante et belle de Luci Tapahonso, ou les oeuvres bouleversantes de James Welch, Louise Erdrich (Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse) et bien d’autres. Les sculptures d’Allan Houser (de son vrai nom Haozous, nom de son grand-père qui fut un des derniers compagnons de guerre de Geronimo – dont bien sûr j’ai été saluer la tombe!) sont d’une beauté lisse et sereine, parfaites. Et pour qui a pu voir le magnifique film « Smoke Signals » de Chris Eyre, c’était une occasion de découvrir des talents amérindiens dans plusieurs disciplines: un scénariste-romancier, Sherman Alexie, un metteur en scène, acteurs, musique, tout était indien, sauf quelques figurants blancs! Et la courte mais surprenante chanson sur les dents de John Wayne confirme bien ce que j’ai dit plus haut: de l’humour, ils en ont beaucoup!

Maintenant… ils ne sont par parfaits. Ils sont réels, ils ont des défauts, comme nous. Parfois les mêmes. Et d’autres aussi. Ils n’aiment pas trop les blancs, ce qui peut se comprendre mais est parfois difficile à supporter. On entend souvent des remarques telles que « Ah, les blancs, toujours occupés à mettre des clotures partout! » , « Je ne veux pas que mon fils soit élevé comme un blanc » ou « Les blancs sont si mal élevés, ils marchent sur le centre de la plaza sans égard pour le sol sacré! » (mais qu’en savent-ils, ces pauvres touristes blancs?) On critique beaucoup les Indiens d’autres villages ou d’autres tribus qui se laissent corrompre par les blancs en acceptant leurs coutumes d’une part, et en perdant la leur surtout. Des « apples », rouges dehors et blancs dedans. Je me suis retrouvée dans un village pueblo, face à parfois des gens qui me fermaient leur visage et leur regard rien que parce que j’étais blanche. Mais d’autres m’ont bien accueillie: j’ai pu passer une nuit chez la soeur d’un ami de ce village, en-dehors de l’enceinte sacrée où je n’aurais pu rester après le coucher du soleil (et mieux vaut ne pas essayer…) Le matin, la neige sur le four rond au dehors, et le soleil rosé sur les maisons d’adobe m’ont donné, pour un instant éclair, la joie de vivre au pied des montagnes Sangre del Cristo, dans l’air pur au bord du Rio Grande, et les tortillas de mon hôtesse, un peu amères, m’ont parlé de maïs, de rituels qui ne me seraient jamais révélés, de sérénité sans âge. Le lendemain, à la Mine Shaft Tavern de Madrid où je logeais, j’ai passé une soirée comme on en passerait chez nous à la campagne, avec un viel homme Pueblo aux longs cheveux incroyablement beau, les lobes percés de deux lourds anneaux d’argent, et ses deux nièces. C’était un artisan très renommé pour son travail de l’argent, et il avait commencé tout simplement en faisant des fers à cheval! Son nom était Santiago Leo Coriz et il est mort deux ans plus tard dans un accident de voiture à la sortie de son village. J’ai aussi été reçue, toujours dans ce village, par une certaine Josefina qui fêtait la communion de son fils, et avait invité une centaine de personnes dans sa minuscule maison d’adobe (que je devais quitter avant le coucher du soleil!): on arrivait, se mettait à table, mangeait tout ce qu’on voulait, et puis on allait s’asseoir plus loin et cédait la place à quelqu’un d’autre. Tout le monde parlait dans un keresan qui claquait en petits bruits secs dans la gorge, certains ne parlaient pas d’anglais du tout, mais le comprenaient. Mon hôte avait, pendu au rétroviseur de sa toyota, une sainte vierge emmêlée dans un attrapeur de rêves, et son cousin avait une dent de cerf à une oreille, une cartouche de carabine à l’autre. Chez la grand-mère de mon hôte, Cecelia – toujours vêtue et coiffée traditionnellement -, deux têtes de cerfs au mur étaient décorées de coûteux colliers et boucles d’oreille en turquoise et heishis. Mais on regardait Rambo à la télévision, en version neigeuse à cause des montagnes et d’un mauvais câble.

Ed et son fils Ka-Le-Be à Halloween

Au New Jersey, mon ami Ed (aujourd’hui décédé) m’a laissé sentir le medecine bag de son grand-père. Personne ne peut le toucher sauf les mâles de la famille, et personne ne sait ce qu’il contient. Mais Dieu que ça sent bon! Une odeur acide et tenace, organique, et si pleine de force après toutes ces années. Au mur, une photo qui fend le coeur. Un groupe d’Indiens, assis. Les yeux morts, la tristesse dans les épaules. Un petit groupe de Poncas qui vient de « se rendre ». A droite, une femme a un bébé sur les genoux. Le bébé est la grand-mère d’Ed.

Mais attention aux wannabes! Ils sont là, sous plusieurs aspects. Ca peut juste être des blancs rêvant de ne pas l’être et qui, de cérémonies d’inipi à fumettes de peyotl, s’imaginent récupérer un peu de la pureté que leur sang maudit leur a enlevée. Ils finissent par se prendre pour des Indiens, achètent des noms indiens (avec certificat!), se font passer pour des Indiens, et sont souvent aussi la proie crédule d’un autre genre de wannabes: faux shamans, faux chefs, qui les droguent, les volent, les ridiculisent et en rient. Ces faux Indiens sont vus avec colère par les vrais, et dénoncés. On leur a volé leur terre, on ne peut pas, en plus, leur voler leur identité et leur passé…

 

 

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