Bulles de joie

Nuages sur le Népal – Photo John Lonhienne

Il y a des gens dont la joie se dépose en gouttelettes rafraichissantes dans notre mémoire. Et lorsqu’au gré de nos propres bonheurs une lueur s’y dépose, elles scintillent et rient comme les nymphes des ruisseaux.

Il y a quelques années je suis allée me promener à Campgaw, une réserve montagneuse près de l’Etat de New-York. C’est boisé et accidenté, parsemé de marres et d’étangs. On peut, si on a de la chance et du silence, surprendre un couple de dindons sauvages qui vont s’envoler en gloussant. Ou des cerfs silencieux et immobiles, nous observant d’un oeil lancéolé, et qui finissent par s’enfuir en bondissant sans un bruit dans les bois. Les ruines d’anciennes propriétés sont envahies par les ronces et de jeunes pousses d’arbres tendres mais déterminées. Les écureuils et tamias ne s’y laissent voir que rarement, bien plus farouches que leurs frères citadins. On rencontre peu de monde sur les pistes, la plupart des gens restant dans les aires de pique-nique près des parkings.

En hiver, on y skie. Rien de bien téméraire, ce n’est ni très haut ni très long. Mais en été il est agréable de grimper jusqu’à la station de remonte-pentes du sommet, où des pierres plates couvertes de trèfle, serpolet et millepertuis invitent à s’étendre au soleil. La vue surplombe les arbres, on voit la pointe de Manhattan au loin si l’air est clair. A nos pieds, invisible, court la rivière Ramapo. Les remonte-pentes sont immobiles, un couple de faucons vole en tournoyant dans le ciel. On oublie où on est, et on est oubliés.

Ce jour-là, un bruit proche m’a fait paresseusement tendre l’oreille, puis m’asseoir. C’était un tout jeune garçon, 18 ou 19 ans, tout seul, un sac au dos. Il ne nous vit pas. Il s’arrêta au bord de la piste, où l’herbe est fauchée, et s’y tint comme sur un plongeon. Et puis, convaincu d’être seul au monde avec sa joie et sa jeunesse, il a écarté les bras comme des ailes, les remuant de haut en bas, et s’est élancé en avant, par larges bonds souples, en poussant un cri qui clamait toute sa liberté, tout son optimisme.

Je l’ai suivi des yeux qui rebondissait en agitant les bras, jusqu’en bas de la piste, nous atteignant encore de sa voix. Sa joie s’est déposée en moi et a pris comme un bon greffon!

Autre époque, autre lieu. Aix-en-Provence, dans ce petit restaurant estudiantin que je fréquentais, Chez Inès. Nous avions, un ami et moi, été y manger à midi. L’endroit s’était vidé et il ne restait que nous, et à une table derrière, deux garçons que nous ne connaissions pas et qui s’amusaient à faire de la musique brésilienne avec les moyens du bord: cuillers entrechoquées, scie de couteaux sur le rebord du verre, tambourinement des mains, petits sons de la voix un peu simiesques et saccadés. Le résultat était vitalisant, et je trahissais mon enthousiasme en me trémoussant sur ma chaise de formica. Puis ils se sont levés, ont payé et sont partis. A dix mètres de l’entrée ils se sont arrêtés, ont échangé quelques mots, et l’un des deux a foncé vers le restaurant, est entré, et est venu me déposer un baiser sur la joue, repartant aussi vite qu’il était venu sans se retourner. Oh! J’étais stupéfaite, et après un petit moment d’apnée (au sens propre et figuré) je me suis mise à rire avec mon copain. C’était ce qu’on pourrait qualifier de … si mignon! Une bouffée de joie.

Et de nouveau au New Jersey, dans un endroit où la joie se rencontre rarement! Un super-marché, rayon produits laitiers. Un employé noir en cache-poussière blanc, agenouillé devant le comptoir frigorifique. Il y dispose des rangées de pots de yaourt. Et il chante. Un chant venu de loin, de son pays natal, où les mots langoureux portés par sa voix un peu haute l’emportent. Il est au bord d’un lac aux berges sablonneuses, ou assis dans un village aux teintes ocres, ou encore regardant une partie de dés dans une ville quelconque au milieu d’un gai tapage. Des mains passent devant son visage et saisissent un dessert, des charettes frôlent ses semelles mais lui, il est dans la quiétude ensoleillée de son  monde, et sourit à sa banalité rassurante.

Retour bien loin, aux jours de l’enfance. Nous faisons une promenade en barque, mon père rame, il fait soleil. Sur la route qui longe la rivière, ma tante Louise trottine devant nous, ses longs colliers dansant de gauche à droite, l’ombrelle à bout de bras, et s’arrête sur le petit pont sous lequel nous allons passer. Elle sourit de toute sa bonne humeur et nous hèle, nous les enfants. Youuuuu houuuuuu! Et mon frère et moi nous délectons à lui envoyer un autre youuuuu houuuuu, alors que nous passons sous le pont. Notre voix y a un timbre étrange qui nous ravit à chaque fois, tandis que le reflet du soleil dans l’eau fait danser des taches de lumière sur les vieilles pierres de la voûte.

Le bonheur est si beau à regarder!

 

 

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