Cachez cette innocence que je ne saurais voir…

Diane au bainLes USA sont un monde que le puritanisme a gangréné. Un monde à la George Orwell. Déjà, l’innocence est tombée au sol comme un membre lépreux. Et même moi, venant d’une Europe souvent perçue là-bas comme une sorte de Sodome et Gomorrhe où l’on boit, embrasse à la française, mange des abats et des gastéropodes, je me surprenais à dissimuler mon innocence. De peur qu’on ne me l’enlève au scalpel.

La liberté s’effrite. D’abord c’est si subtil qu’on n’y pense pas, ou qu’on en sourit…

On ne peut pas prendre sa bonne petite bouteille de rosé bien frappé en pique-nique. Ni une bière. J’ai quand même, assise un soir sur un banc du parc – « le green » de Bloomfield – avec mon ami Chris, bu une bonne bière au goulot en parlant de cinéma. Mais Chris a eu un geste vif pour cacher l’objet du délit à la vue de la voiture de patrouille des policiers, et j’ai compris que nous étions des hors-la-loi. Je me suis sentie dans la peau de Billy the Kid pour une innocente petite India Ale de Brooklyn!

Puis il y a eu le regard soupçonneux et craintif que je surprenais derrière les fenêtres des maisons victoriennes – ces majestés de bois à chapiteaux et vérandas aux couleurs délicates: violet et jaune, vert et gris clair… – que j’admirais et parfois même photographiais.

Ou l’empressement nerveux avec lequel on s’excusait quand, dans la rue ou un magasin, on me frôlait par accident. Ciel, on m’avait touchée, j’allais certainement y voir une approche sexuelle, porter plainte…

L’horreur sans nom qui colora le silence suivant ma déclaration joyeuse selon laquelle j’avais bu mon premier centimètre de whisky à 14 ans sous la supervision de mon père (et non, je n’avais pas aimé du tout!). L’indignation muette d’une personne à laquelle je parlais de Manneken Pis, ce qui m’a presque valu un nettoyage de la bouche au savon! (« que dit-elle? », a demandé sa femme. « Je ne peux pas dire ce mot-là », a-t-il répondu, embarrassé…). La réponse scandalisée d’une serveuse de diner new-yorkais à une amie qui demandait de la bière: « Mais voyons! C’est un restaurant familial, ici! ».

La pâleur subite d’une connaissance à laquelle, heureuse de mon choix, j’offrais des biscuits belges joliment enclos dans une ravissante boite de fer représentant un tableau de Paul Delvaux. Gloups! Des femmes nues avec une statue… quelle perversion, ces étrangers, quand même! Ces dames aux visages d’illuminées qui me demandent de signer une pétition exigeant la virginité des garçons et filles jusqu’au mariage. (Elles me rappellent les amusantes dames patronnesses qui, dans les Lucky Luke, agitaient vigoureusement leur panneaux en faveur de la temperance…).

Il y a aussi ces « églises » sous-branches de sous-branches de branches cousines ou soeurs d’une église plus ou moins officielle qui prônent la femme au foyer soumise et aux petits soins pour son seigneur de mari, mais aussi prétendent lui confier – à elle qui ne connaît du monde que le super-marché, l’église et ses destinations de vacances – l’éducation des enfants. Car l’école, on le sait, leur donne des idées pernicieuses… Et, ne l’oublions pas, une instruction qui pourrait leur donner l’envie d’exiger des choses…

Tout doucement, on ne peut plus rien faire sans être soupçonné d’incontrôlables instincts dépravés. On rétrécit, on dissimule ce qu’on est.

Et même en ayant grandi dans ce carcan puritain et dépuratif, on n’échappe pas toujours à l’opprobre.

Au début des années 2000 Marian Rubin, une brave grand-mère, active et artiste, en a fait les frais. Elle avait suivi des cours de photographie de nus, et gagné plusieurs prix pour son travail. Dans la vie, elle enseignait dans une école dans la ville où je travaillais. Et un jour, ses deux petites filles, 8 et 3 ans, se sont mises à sauter sur le lit toutes nues, avant de prendre leur bain. Et elle a fait des photos. Un employé du magasin de photos au cerveau bien lavé, et lui-même bien zélé, l’a dénoncée et elle a eu la surprise de se faire arrêter par la police en sortant de l’école.

On peut en rire (sauf si on est Marian Rubin, qui a écrit un livre sur l’affaire), mais quand on habite là, on en rit les dents serrées, portes et fenêtres closes. Car lorsque mon neveu m’a envoyé par email des photos de son voyage au Cambodge, celle qui représente un envol d’enfants radieux et nus vers la rivière a provoqué un commentaire de mon mari: » Il faudra l’effacer de ton pc! »

Pas d’enfants nus et heureux sur les plages, pas de bébé sur sa peau de mouton, les fesses rebondies à l’air, pas de petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle, pas de déjeuner sur l’herbe avec une bonne bouteille de derrière les fagots … L’innocence du paradis terrestre a bel et bien déserté ces lieux. Et quand d’une chose naturelle on fait un fruit défendu, on attire les serpents. On voit le mal où se trouve l’innocence qui devient alors la proie des bigots et des serpents.

 

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4 réflexions sur “Cachez cette innocence que je ne saurais voir…

  1. laurehadrien dit :

    Eh bien, cela ne donne pas envie d’aller là-bas…

    • Edmée dit :

      En voyage, on n’a pas le temps de comprendre. Ils nous regardent comme de vicieux et dangereux touristes dépravés, mais on ne le sait pas 🙂 C’est quand on y vit que ça change!

  2. Pâques dit :

    Je ne savais pas qu’ils étaient aussi puritains…

    • Edmée dit :

      Et encore plus que ça. Ils voient le mal partout. Leurs films sont un mensonge complet: libres penseurs, n’ont jamais à fermer ni voiture ni maison, pas un souci dans le monde… La réalité est l’opposé, sauf pour les riches qui sont hors-la-loi de nature…

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