Ce plaisir désuet qu’est la correspondance

Femme lisantMa  Lovely Brunette de mère a eu des correspondants tout au long de sa vie.

« Lulu » est venue une seule fois de Paris alors qu’elles étaient encore jeunes filles pour faire sa connaissance, et elles se sont accompagnées jusqu’à la mort de ma mère sans plus jamais se voir. Des milliers de lettres ont voyagé de l’une à l’autre, chargées de leurs joies et chagrins, espoirs, déceptions, souvenirs.

Marie… Marie, un Hollandais, que mes grands-parents avaient laissé devenir le correspondant de leur vertueuse jeune fille en le prenant lui aussi pour une jouvencelle. Ils ont correspondu jusqu’au décès de Marie, qui a beaucoup attristé Lovely Brunette. J’ai séjourné chez Marie et sa femme Netty, à Den Haag, invitée en tant que fille de Lovely Brunette pour perfectionner mon néerlandais. J’ai surtout lu une dizaine de Simenon en français que le libraire en face de chez eux avait l’amabilité de vendre…

Lors du décès de Lovely Brunette j’ai aussi dû contacter Monsieur Kapadia à Mumbai – qui était Bombay quand ils ont commencé leur correspondance. Après 40 ans d’échanges épistolaires, son chagrin était sincère. J’ai encore un petit cadeau qu’il lui avait envoyé, et lors de la vague hippie, il m’a fournie en bracelets d’argent et foulards de batik.

Bien entendu, elle trouvait tant de plaisir dans cette occupation qu’elle m’y a incitée. J’ai eu un petit correspondant noir qui m’avait presque fait pousser un cocorico de joie pure quand il avait affirmé que son papa avait trouvé que ma lettre était la plus belle! En effet, il s’agissait d’une suggestion de notre maîtresse d’école, on avait envoyé toutes les lettres dans une école au Congo belge, et là, je suppose qu’une foire d’empoigne avait fait la sélection des missives dignes d’intéresser nos lointains futurs – et éphémères! – petits correspondants.

Ensuite, ce fut le tour de « Therapon« , un  jeune Grec auquel mon père avait acheté des cartes postales à Athènes. Comme ce petit débrouillard parlait un peu le français, il s’était fait donner mon adresse – ou le contraire. Pendant des années j’ai commencé mes lettres par « cher Therapon » pour ensuite comprendre que c’était son nom de famille! Le gentil Therapon avait le sens des affaires et de son avenir. Plus j’avançais en âge et plus il s’orientait vers une correspondance aux accents romantiques, auxquels j’étais assez imperméable. J’en étais encore aux poupées (Poupette, Belle Jacqueline, Micheline…) et la dernière photo que je lui ai envoyée de moi me représentait petite fille, coiffée de mon éternel serre-tête (qui me serrait les oreilles comme un étau!), en tablier rayé, le rouleau à pâtisserie à la main, me livrant à mes premières joies de cuisinière.

Lui, par contre, il m’envoyait des photos très suspectes, car il y était surnaturellement beau.

Je ne saurai jamais si c’était vraiment lui, cette déité blonde au profil parfait, car lassé d’attendre que je grandisse, il a joué son va-tout. Et a perdu. Il m’a demandé si mon papa accepterait de financer ses études, et il voulait devenir pilote d’avion, rien de moins! Ce n’étaient donc pas mes talents culinaires qui l’intéressaient!

Ensuite, il y a eu une annonce assez absurde dans le journal local: « Des centaines d’Italiens vous attendent pour correspondre« . Pas méfiante du tout, et désireuse de mettre en pratique l’italien appris dès mes 12 ans par la méthode Assimil (l’Italien sans peine), j’ai confié mon adresse et ma photo au destin.

Je ne sais pas combien d’Italiens il est resté pour les autres, car moi, j’ai reçu plus de 600 lettres, qui arrivaient par paquets noués, apportées par un facteur enthousiaste dont les bras commençaient à raser le sol. Certaines n’ont jamais été ouvertes: une fois passé l’engouement initial mon frère et moi tâtions les enveloppes pour identifier celles qui contenaient des photos, et nous ouvrions, ce qui livrait passage à pas mal de fous-rires et commentaires. Beaucoup de candidats louches: celui qui était en prison (innocent bien entendu) et qui me demandait de venir faire un pique-nique bucolique avec lui le jour de sa libération; quelques quinqua (ou sexa) génaires émoustillés par mon tendre âge, et qui m’envoyaient des photos d’eux en maillots révélateurs; celui qui me demandait de lui envoyer des magazines pornographiques car, disait-il, il savait que les gens du nord étaient plus libérés que les Italiens.

Mais il y  a aussi eu Solidea, Chiara et Marina, avec lesquelles, 45 ans plus tard, je suis toujours en correspondance!  Nous nous sommes rencontrées chez elles, en Belgique ou ailleurs, et nous avons vieilli ensemble, la plume à la main!

Et chacune d’entre nous saurait raconter la vie de l’autre avec autant de détails que si nous avions échangé ces confidences autour de nombreuses tasses de thé, assiettes de spaghetti, carafes de vin, montagnes de cassata. Ou en faisant notre shopping via Po, Garibaldi, delle zoccolette ou autre…

La correspondance, c’est un plaisir désuet mais plein de charme!

 

 

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2 réflexions sur “Ce plaisir désuet qu’est la correspondance

  1. Armelle B. dit :

    Pensons à Madame de Sévigné par exemple. Oui, l’art épistolaire est bien passé de mode aujourd’hui, remplacé par les SMS et autres courriels en abrégé. Quel dommage ! Nos petits-enfants n’auront plus, comme nous et nos ancêtres, ces liasses de courriers enveloppés de rubans multicolores qui racontaient des vies et des amours. Oui, un art de plus qui disparaît.

    • Edmée dit :

      Et… le talent d’assembler les mots correctement, de faire son « entrée en matière », de répartir les séquences, de terminer en beauté. C’était tout un art qui nous distillait aussi le sens de l’orthographe et du beau vocabulaire, des synonymes et images…

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