Monsieur Méta

Mon arrière-arrière-grand-père (et si je dis que je suis la petite-fille de sa petite-fille, ça semble bien plus court dans le temps…) avait fondé une courroierie vers 1860 puis acheté un moulin à tan dans le Namurois une quinzaine d’années plus tard, où il développa une tannerie. Hélàs il n’avait pu créer toute cette aventure sous de différents auspices que ceux qui planent au-dessus des entreprises familiales en général. Il est malheureusement presque trop commun de voir la première génération se tuer au travail, déployant des trésors d’ingéniosité pour se différencier, se répandre, se faire une renommée. La seconde génération, celle qui « est née le derrière dans le beurre », est élevée dans le respect de ce qui a été accompli avec tant de sacrifices et d’intrépidité, et fête gaiement les 20 ou 30 ans d’entreprise. Mais la troisième génération, plus étendue, plus diversifiée, agrandie par des beaux-fils qui eux aussi ont leurs idées, connaît les désaccords.

Et la famille de se déchirer entre clans.

Visite en famille nostalgique de la tannerie en 1992

Mais j’en ai beaucoup de beaux souvenirs aussi, de cette tannerie. La fête de la Saint Crépin, le 25 octobre, à laquelle je ne participais pas personnellement, étant trop petite, mais l’écho de la fanfare de la tannerie qui défilait dans le village me résonne encore dans le coeur. Ainsi que le récit de mon père qui avait dansé le ta ra ra boom di ay avec ma tante Louise qui s’esclaffait en bondissant en l’air.

La villa familiale, depuis laquelle on voyait la cheminée de l’usine, et où chaque membre de la famille pouvait passer des séjours au bord de la rivière. On y recevait aussi les acheteurs venant de l’étranger. C’était une belle villa un peu austère et reposante avec, côté jardin, une entrée couverte du balcon de bois de la chambre que mes parents occupaient lors de leurs séjours, flanquée du fouillis d’une vigne vierge luxuriante. Une autre entrée faisait face à l’allée principale où un haut sapin se dressait près de la grille. Une fois glissés sous ses branches basses, on pouvait aisément monter contre son tronc et regarder ce qui se passait depuis cette cachette sombre au parfum sauvage, comme les enfants des générations précédentes l’avaient fait avant nous.

Ma mère devant la cabine de bain au bord de l’eau blanche

Un autre balcon assez long côté rivière donnait sur un escalier par lequel on accédait à un petit ponton et une barque. Mon père se mettait aux avirons, la chienne Kiddy nous rejoignait à la nage, et l’embarcation glissait souplement entre les berges verdoyantes où les ombellifères et renoncules oscillaient dans la brise, et la menthe s’exaltait au moindre frôlement. Des truites mouchetées prenaient le soleil contre les galets du fond de l’eau, et surgissaient parfois dans un saut rapide et merveilleux. Non loin de la villa, juste avant le barrage, il y avait des nénuphars, et on entendait gronder la petite chute. En amont, une cabine de bain avec un autre ponton nous attendait, entourée de trèfle incarnat, de camomille et d’herbes hautes. Là, mes parents se changeaient et puis se baignaient. Ils étaient si beaux, si jeunes, si libres encore…

Nous retrouvions toujours des cousins et cousines de mon père, oncle Pierre – deux oncle Pierre! -, tante Monique, tante Monette, oncle Claude, Nadine, mon parrain Jean-Marc… Les adultes riaient beaucoup et faisaient des petits films et des photos pour immortaliser leur insouciante jeunesse, cet âge où le présent fait loi.

On faisait des promenades tous les jours, longeant l’ancienne voie romaine et parcourant les sentiers de la colline boisée sur laquelle la famille avait fait dresser une croix faite par le personnel de la tannerie après un incendie qui en avait détruit une partie en 1936.

Je me souviens qu’un jour, alors qu’à cause de travaux dans la commune on retournait le sol au bulldozer, ma mère a trouvé un morceau de tuyau en terre datant de l’époque romaine. Il était cassé en deux mais mis bout à bout ça faisait un bon 25 cm de long. Et, chose qui m’avait bouleversée alors que je n’avais que 4 ou 5 ans au plus, on y voyait, bien nette, l’emprunte d’un doigt. Et mon père m’a expliqué que c’était celle de quelqu’un qui n’existait plus depuis des siècles. Et cependant… elle semblait si fraîche, si nette encore!

Nous allions aussi voir la tannerie où mon père travaillait quand il n’était pas à la courroierie. Il nous montrait la machine à vapeur, objet bruyant et fascinant s’il en était! Et dehors, le long de l’eau, il y avait les cuves à tanin, dont je n’ai jamais pu oublier l’odeur. Rien de plus grisant, encore aujourd’hui, que de respirer du bon cuir… Et l’entrepôt avec les peaux empilées où, me disait-on, il y avait des rats. Et le petit train – tiré par la locomotive nommée Elvire – qui reliait plusieurs plans de la tannerie, sur lequel on pouvait monter à côté de Marcel!

De la maison, j’ai le vague souvenir de pénombre, de boiseries, d’une belle baie vitrée donnant sur le jardin, de carrelage rouge, d’un phonographe qui égayait ces journées déjà si heureuses. De rideaux bien épais aux fenêtres de ma chambre. De mon oncle Claude et sa femme Monique qui venaient me dire bonne nuit et repartaient vers la compagnie rieuse en bas. De mon cheval de bois, Coralie, que je « chevauchais » au jardin.

Une année un certain Monsieur Méta est arrivé d’Inde. Il venait en éclaireur pour s’assurer de la qualité des célèbres courroies et lanières de la tannerie, et mes parents avaient proposé de le recevoir à la maison. On nous avait bien dit de ne pas le dévisager. Mais je pense que c’était au-delà de nos forces: Monsieur Méta portait un grand turban gris, un point rouge au milieu du front, et de souriantes moustaches noires. Et il faisait de gros renvois sonores à la fin de chaque repas. On a eu beau nous dire que chez lui c’était poli, c’était stupéfiant quand même!

Il était arrivé de son beau pays avec de magnifiques saris, un pour ma mère et un pour la cousine de mon père. Celui de ma mère était une légère pluie d’or sombre rebrodé de fleurettes rouges à feuilles vertes, et les plis du tissu arachnéen révélaient un reflet d’un beau violet. Les fils contenaient, paraît-il, vraiment de l’or. Moi j’avais reçu une petite cuisinière (sur laquelle je faisais du sucre fondu que je faisais refroidir sur le linoléum de la chambre à jeux!!!) et mon frère un carrousel avec des petits avions. Nous l’adorions! Nous étions prêts à ne plus remarquer les renvois. Nous l’avons passionnément embrassé quand il est reparti avec sa marchandise, très heureux de son déplacement.

Il n’a jamais payé.

Ma mère s’est fait faire une longue robe de soirée avec le sari, dos nu, très New Look, qu’elle portait avec une étole vieil or. Et puis, des années plus tard, on l’a fait transformer pour mon « entrée dans le monde », taille haute et buste à ruchés. Je l’ai portée avec la même étole et de petits escarpins plats rouges. Et je l’ai donnée, encore bien des années plus tard, pour qu’on puisse en faire quelque chose pour ma nièce. Mais sa jeune soeur l’a découverte et a joué à la princesse dans le jardin, vêtue de feu le sari de Monsieur Méta.

Avec mon père et mes frères et soeur nous sommes retournés voir un jour ce qui restait de la tannerie (qui a été presque entièrement rasée plus tard, en 2000). Nous avons visité les bâtiments abandonnés, vu les grands tonneaux de bois à fouler les peaux, l’endroit où se trouvaient les bureaux… Les cuves à tanin étaient toujours là, et même l’odeur est venue me titiller les narines. Tu te souviens? a-t-elle dit. Tu te rappelles? a demandé la menthe dans les sentiers. Ai-je changé? a demandé la douce colline, toujours amie. Non, elle n’avait pas changé. Je m’y suis revue, assise sur une pierre surplombant les toits de la tannerie, jouant aux billes avec des crottes de lapin séchées avec ma tante Françoise.

Tout avait vieilli, mais je reconnaissais tout. J’avais vieilli moi aussi, 40 ans avaient passé. Mais mes souvenirs sont venus à ma rencontre, ils m’ont bien reconnue.

 

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8 réflexions sur “Monsieur Méta

  1. Ah les commerces familiaux mon Dieu que j’aime ça. Surtout ceux d’antan. Mon arrière-grand père gérait une agence en douane et un hôtel et de tout ça, il ne reste plus rien. Ce que je regrette. De plus, ce Gustave Desguin, déjà avant la guerre, aux ouvriers absents pour cause de maladie octroyait néanmoins un salaire. Rare, pour l’époque. J’aurais bien voulu connaître ce Gustave Desguin. Hélas ce ne fut pas le cas. Très très bel article, Edmée. Vraiment. Un de mes préférés.

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est magnifique d’avoir des souvenirs et des traces semblables… Tous les patrons n’étaient pas mauvais, et en voici la preuve venant de ces bons Gustave et Théodore…

  2. Philippe D dit :

    Edmée, tu as en toi une banque de souvenirs. J’admire, moi qui ai peu de souvenirs de mon enfance. Je me souviens quand même de l’imprimerie dans laquelle travaillait mon père. J’y allais chaque année, je pense, et j’aimais beaucoup observer tous ces typographes au travail.
    Bonne soirée.

    • Edmée dit :

      Oh Philippe, ton commentaire avait fini dans les indésirables 😉 Je ne le vois donc qu’à présent! Les souvenirs, il me semble moi qu’une fois qu’on déloge les premiers, les autres se bousculent à la sortie…

  3. Je te croyais Squaw, chère amie et je te découvre descendante et cousine des Hindous ! Félicitations pour ton texte littéraire autobiographique !

  4. Je viens lire et me régale lol

  5. Edmée dit :

    Merci l’ami Pierrot!

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