Souvenirs d’Helvétie

1501499_644291962295211_628931415_oC’est en Suisse que pour la première fois j’ai « foulé un sol étranger ». J’avais été en Hollande avant ça, mais je ne marchais pas, je ballotais dans un porte-bébé entre mes parents, un peu de travers puisque mon père était plus grand que ma mère! Mais c’est en Suisse que j’ai fait le premier voyage dont je me souvienne un peu.

Mon petit frère étant né avec un peu trop de précipitation – à sept mois -, il a passé la première année de sa vie en Suisse aux soins aimants d’une certaine Madame Autier, dans un endroit charmant qui portait le joli nom de « Villa des papillons », à Villars. Et quand il a eu un an, on est allés l’y récupérer. On m’avait bien parlé de l’évènement comme d’une chose extrêmement joyeuse pour moi, j’allais enfin revoir mon petit frère, je pourrais jouer avec lui. J’avais trois ans, et je ne sais pas ce que j’imaginais, en tout cas je me réjouissais, puisque tout le monde semblait le faire…

J’ai eu un moment de panique quand mes parents sont partis le soir, retournant à l’hôtel où ils logeaient et me laissant sur place pour une nuit, peut-être pour que je fasse connaissance avec ce fameux petit frère.

Et mes souvenirs peuvent me tromper, mais je « me souviens » que nous avions des petits lits à barreaux côte à côte, et que nous avons chacun empoigné ceux du lit de l’autre pour secouer le tout aussi fort que nous le pouvions. Une petite fille – Elizabeth – a toussé toute la nuit. Au matin, on nous a éveillés et constaté qu’avec un bel ensemble fraternel, nous avions parfumé et coloré nos pyjamas. Pendant qu’on lavait mon frère je lui disais « sale », ce qu’il a vite retenu pour le scander à son tour quand ce fut ma toilette qu’on fit. Hélas, je n’ai aucun autre souvenir, sauf que c’était au sommet d’un col, en tout cas il y avait une vallée en bas, et des petites filles qui m’avaient entourée pour me poser des questions que je ne comprenais pas… elles avaient l’accent suisse! Elles n’avaient pas l’air non plus de comprendre mes réponses craintives, et riaient de moi.

Les années qui suivirent, nous allâmes souvent en Suisse pour les vacances à Nyon, dans un hôtel au bord du lac où il y avait « un petit bois » (sans doute une haie épaisse) de bambous, dans lequel nous aimions jouer. Il y avait aussi un ponton de bois très étroit, comme une large planche, depuis lequel nous récupérions des algues que nous déposions et arrangions en forme de poissons. C’est là que mon frère s’est assis sur une guêpe – qui n’a pas apprécié. Nous allions visiter le château de Chillon, que nous connaissions bien par les boîtes de crayons Caran d’Ache, et dont j’aimais particulièrement la salle des tortures. Des années plus tard, dans le cadre de ses leçons de peinture, ma mère a tenté de reproduire une photo de moi, assise sur un appui de fenêtre dans une des tours du château, le soleil dessinant le contour de ma silhouette d’un trait lumineux. Mais elle ne l’a pas vraiment réussi, j’avais la couleur d’un cochon de massepain rose, et un sourire de marionnette béate.

Puis il y eut le triste séjour que nous fîmes non loin de la clinique d’un psychiatre célèbre que mon père consultait, son mariage avec ma mère semblant destiné à l’échec. Il était orphelin et ne savait où chercher conseil d’une part, et il était fasciné, d’autre part, par la psychologie. Mon frère et moi aimions l’endroit, car il y avait un grand parc avec un étang où nageaient des cygnes imperturbables, et des biches venaient s’y abreuver sans crainte, chassant les mouches d’un mouvement des oreilles. Mais nous sentions – moi, en tout cas – une tristesse dans l’air. Ma mère pleurait beaucoup, était agressive avec mon père. Ils essayaient de nous faire croire qu’il s’agissait de vacances, mais ma mémoire me renvoie l’image d’un chagrin palpable.

Une autre année, j’ai été très malade, ce dont je ne me souviens pas. On m’avait fait le vaccin contre la variole et ma jambe était devenue noire et gonflée, j’ai eu une fièvre extrêmement élevée et suis entrée dans le coma. Pour combien de temps, je ne sais pas. Bref, ma mère – mon père n’était plus là déjà – avait eu très peur. Et le remède-miracle de l’époque, la panacée de tous les maux, c’était le traditionnel séjour en Suisse! Ma mère y avait un correspondant à Interlaken qui nous a reçues. Je suis restée un mois. Un mois sans école, chouchoutée, avec ma mère pour moi toute seule, dans cette famille charmante!

C’était une famille nombreuse, dans une grande et vieille maison. Peu d’argent, on faisait des économies, on avait de la discipline. J’étais très impressionnée par leurs chaussures, dont il coupaient la pointe pour pouvoir encore les porter quand elles devenaient trop petites pour les plus petits. Bottines de garçons ou chaussures plates à lacets, tout laissait passer les orteils, et je pensais que c’était une mode bien originale. Le monsieur s’était un jour plaint en plaisantant devant moi du fait qu’il n’était pas beau, et moi qui le trouvais si gentil, dans un élan d’affection je lui avais alors octroyé le surnom de « Mignonnet ». Sa femme reçut « Papillon d’Azur » en contrepartie, mais c’est Mignonnette qui l’emporta. Mignonnet et Mignonnette! Françoise, leur fille, était un peu plus âgée que moi, et je jouais souvent avec elle et une de ses amies, qui ne parlait que l’allemand. Pas du tout déconcertée, je lui parlais sans cesse avec beaucoup d’entrain dans ce que je pensais être de l’allemand. Chwein schroub zeine bist dou rausse? La pauvre créature protestait qu’elle ne comprenait pas – en allemand! Et j’étais enchantée de ce « dialogue », persuadée que, finalement, parler l’allemand n’était pas bien difficile!

Ma mère et moi prenions le tram et faisions de longues promenades. Je reprenais des forces, celles que je ne me souvenais pas avoir perdues, et j’étais ravie! De ces vacances il ne me reste, à moins d’un album perdu quelque part, qu’une photo de moi caressant un Saint-Bernard que nous avions rencontré en montagne, et une de Françoise que ma mère m’a envoyée peu avant de s’en aller. Et le goût de la délicieuse mayonnaise que la Mignonnette faisait, y ajoutant du blanc d’oeuf battu en neige pour la rendre plus moelleuse.

Château d’Oex, le pays-d’Enhaut. Mon père et sa seconde épouse, Suzanne, étaient rentrés d’Afrique au mois de mai au lieu de l’été. Et mon frère et moi fûmes donc dispensés d’école pendant un mois pour les accompagner dans le canton de Vaud. L’odeur du châlet – le châlet Cortina, qui nous était loué par un certain Monsieur Isoz – avait capturé mon coeur en un instant. Ah! Cette fraiche odeur de bois, caressante et satinée! Elle s’appelait … liberté! simplicité! Douceur au regard, cocon de nature. Un grand balcon à l’arrière s’appuyait sur la prairie qui se déroulait, entrecoupée d’autres chalets, jusqu’au pied des montagnes. L’air y était si pur qu’il semblait tranchant comme le cristal.

Dispensés d’école… pas vraiment! Car mon père nous avait trouvé des professeurs sur place: Mademoiselle Géta pour le français et ses merveilles – orthographe, grammaire, lecture etc… – et le pasteur Baudraz pour les mystères inquiétants des mathématiques: fractions, calcul mental, multiplications…

Nous nous rendions à pied dans la vieille école où nous attendait Mademoiselle Géta – vite devenue « Géta-Poum »! Il fallait traverser la ligne de chemin de fer, dans les champs. Ça nous paraissait, à mon frère et moi, très aventureux! Pour nous faire comprendre que « tonnelle » prenait deux L, mademoiselle Géta nous dictait « la tonne-le-le ».

Mais quelles promenades nous avons faites dans ces splendides montagnes! A cette saison, leur flanc foisonnait de narcisses et boutons d’or. Des fleurs de beurre, comme aurait dit ma mère. Quelle ivresse que de se laisser rouler dans cette vague de couleurs et senteurs subtiles! Mon frère avait reçu un petit planeur de vinyle blanc qu’on propulsait avec un simple élastique, et qui s’appuyait sur le vent, ondulant en descente poursuivi par mon frère à bout de souffle et de joie. J’avais trouvé, à la lisière de la neige et de l’herbage en altitude, quelques touffes de poils de chamois, que j’ai gardées précieusement pendant des années. Ça me faisait autant d’impression, si pas plus, que la relique que Soeur Eve-Marie m’avait offerte, un bout de tissu microscopique enveloppé dans un cellophane, avec un papier qui affirmait sinistrement qu’il s’agissait d’une étoffe ayant touché les ossements de Saint Louis-Marie de Montfort. Mes poils de chamois avaient le mérite d’avoir encore une vie, une odeur, et cette aura de… liberté, toujours elle…

A Gruyère j’ai acheté pour ma mère un plateau à fromage en bois, avec le petit ravier pour le beurre et le couteau joliment courbé. Elle l’a gardé toute sa vie!

L’Helvétie, paisible et traditionnelle, a rempli avec soin pour moi un de mes albums de souvenirs.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s