Amour ou reddition?

Quand j’étais jeune… ça commence fort… je reprends : quand j’étais une jeune fille, la chasse au mari était ouverte toute l’année. Les mères, vigilantes gardiennes de la vertu – cette denrée que l’arrivée de la pilule et de cette incroyable nouvelle conception d’amour libre mettait encore plus en péril que de leur temps – s’assuraient du sérieux de la réputation des jeunes gens que fréquentait leur innocente descendance.

Et dès que la chose s’étirait un peu dans le temps, et qu’on soupçonnait que peut-être les baisers commençaient à ne plus suffire, elles passaient à l’attaque : quand nous le présenteras-tu ? On sortait le père pour l’occasion. Le jeune homme, alors, savait qu’il était coincé : il allait devoir prouver que ses intentions étaient sérieuses en acceptant que l’on évoque le joyeux brouhaha de fiançailles prochaines ou, s’il hésitait devant cette perspective qui peut être arrivait trop tôt dans sa vie encore toute à construire, se retirer le cœur gros avec l’image d’une fille chère à son cœur aux yeux pleins de larmes.

Le poids de la déception à infliger semblait souvent moindre que celle à supporter, et c’est ainsi que bien des mariages ont été gagnés par les parents de deux adolescents qui, autrement, se seraient un jour quittés.

Et se quittèrent un autre jour, pour la plupart.

Ah, en ai-je entendu des tantes ou des amies de ma mère expliquant la bouche serrée que leur fille était compromise et que le jeune homme l’avait bien compris et avait accepté de se marier… C’est que la pression était douce mais ne relâchait pas.

Moi aussi parfois j’ai été présentée aux parents d’un jeune homme aux intentions sérieuses, et je détestais ça… car si je l’aimais bien, pour toujours me semblait bien longtemps, et surtout… commencer trop tôt. Ah… si j’avais été vraiment amoureuse alors, oui… j’aurais aimé que toujours commence tout de suite, mais j’étais juste « bien avec lui ». Je savais que je pouvais être bien de cette manière avec beaucoup de garçons. Sensation bien pâle en comparaison aux couleurs lumineuses de l’amour.

Que savait-on alors de l’amour ? On confondait avec tant d’émotions… désir, envie d’être admirés, attendus, de compter, d’être cajolés. Avoir des enfants qui grandiraient avec ceux des amis et frères et soeurs. Bonne entente, les parents contents, un bon groupe d’amis. Même milieu – ou pas, l’attrait de la différence. La route vers l’avenir que tous affirmaient être le bonheur : se marier et fonder sa famille.

Et pour certains ça marche, c’est vrai. Pour d’autres, c’est disparaître dans le trou noir de la société, perdre son identité, sa liberté.

Je me souviens d’une compagne de classe qui venait d’apprendre que, je ne sais pour quelle raison, elle n’avait que quelques années devant elle pour avoir des enfants, que son horloge biologique était en fait un sablier déjà presque vide. En proie à la panique, elle cherchait à « rencontrer quelqu’un » pour avoir des enfants avant qu’il ne soit trop tard. Elle avait 18 ans, et cherchait le géniteur d’une improbable descendance au lieu de souhaiter l’amour. Une autre se désespérait de « ne pas être casée » … à 17 ans. Un an plus tard je l’ai rencontrée dans le tram, ravie : elle était casée ! Elle a dit « casée ». Pas amoureuse ou heureuse, non. Casée.

Un jour en vacances – j’avais 18 ans – j’ai vu un couple de jeunes mariés sur la croisière vers « L’île du pirate » – sans doute fraîchement ainsi baptisée à des fins touristiques. Tout le monde s’amusait, chantait, dansait, plaisantait. On faisait connaissance, on échangeait des adresses – jamais utilisées. On avait les doigts sales de moules et notre jeune âge avait fait que le vin istrien nous teintait la vie en rose… et ce jeune couple restait là, figé, isolé. Sans doute avait-il peur de la laisser danser avec d’autres – et pourtant, c’était gai, l’accordéon avec le vin istrien ! Ou peut-être trouvait-elle que toutes les autres filles étaient une menace pour son jeune mari… quoi qu’il en soit, je les ai vus, et l’impression que leur jeunesse était finie m’a traversée.

Comme à Edith Wharton, le mariage pour  moi était la fin de tout… Il est vrai que je n’étais pas amoureuse…

10 réflexions sur “Amour ou reddition?

  1. laurehadrien dit :

    Bien triste réflexion, mais combien réelle. J’ai apprécié la référence à Edith Wharton.

    • Edmée dit :

      J’aime beaucoup Edith Wharton qui a osé dénoncer bien des choses.. et même divorcer à une époque où même une dame de son milieu y laissait des plumes (pas celles du chapeau 🙂 )

  2. Armelle B. dit :

    Souvent on prenait ses illusions pour des vérités. Ainsi me suis-je cru amoureuse d’un mari quitté trois ans après, tant la vie avait tout de suite été infernale. Et mes parents se sont eux aussi dessillés au même moment : soit trop tard. Aujourd’hui, l’avantage est de pouvoir s’expérimenter avant de se passer la bague au doigt.

    • Edmée dit :

      Oui. on a un peu de recul malgré tout, mais je trouve que souvent la pression reste la même: on admet que l’on vive ensemble sans être mariés mais… on attend les enfants, l’achat d’une maison, et finalement c’est aussi souvent un mariage déguisé. Ce qui est mieux en tout cas c’est que « l’horloge biologique » peut oeuvrer plus longtemps et qu’il y a moins de hâte à s’y soumettre, et donc on a plus d’espace pour mieux décider de son destin…

  3. eckatelefil dit :

    Ah! Edmée…j’aime bien ton billet ,où c’est vrai on retrouve les thèmes de beaucoup de romans….Pour moi ,rien n’ été pareil. Mon père avait une peur bleue que je quitte la maison; Interdiction d’aller même à la messe de mariage d’une camarade. !!!…(Lieu de perdition pour lui ). C’est là qu’on faisait une rencontre et il me voyait enlevée quasiment . Je n’avais droit à rien. Il me voyait mariée ,un jour…..mais….c’était une comme parler d’une chimère………..Comment ? me demandai-je …très perdue dans un abîme de perplexité .
    Mon père ,lui estimait que la famille de ma mère lui avait forcé la main…Il était amoureux,mais sans doute aurat-il préféré attendre un peu. Donc ,de ce fait ,je n’avais pas non plus le droit de….voir ma famille côté maternelle. Bonne journée.

    • Edmée dit :

      Ah ça! Oui, tout le contraire pour toi, il transposait ses craintes et ressentiments sur toi. Il n’excluait pas l’idée qu’un jour tu suivrais un prince, mais faisait tout pour que tu ne le rencontres pas… Situation complexe.

      Mais je connais des hommes qui, à ma génération, ont aussi eu la main quelque peu forcée vers le mariage avec une fille qu’ils aimaient bien certes mais comme je l’ai dit… arrivaient trop tôt dans leur vie, et ça les fait se sentir emprisonnés, piégés…

      Et ta famille maternelle était réputée formée d’adroits chasseurs au mariage, si je comprends bien 🙂

      • eckatelefil dit :

        C’est du moins ce que mon père pensait ,même de la sienne.Il se méfiait de tous…Un peu trop ,presque maladif à ce point. Il voulait me garder pour lui ! Etouffant à ce point …Et dur à supporter.

  4. Edmée dit :

    J’ai connu ça aussi aux USA: les deux filles (jumelles qu’il appelait « the babies »), à trente ans, n’osaient pas dire à leur père qu’elles avaient des petits-amis… Il a fallu qu’il meure pour qu’elles vivent à découvert!

    Très dur et pathologique!

    • eckatelefil dit :

      En effet !…………Merci Edmée.J’ai dû attendre d’avoir vingt sept ans pour me sauver en catimini de chez moi…Enfin !…

      • Edmée dit :

        Une de mes collègues à Aix en Provence n’avait pu partir de chez elle qu’à 35 ans… Fille unique, on la gardait pour les vieux jours… Mais elle avait enfin – par quel stratagème? – rencontré son mari dont elle était littéralement folle: c’était vraiment le prince l’ayant arrachée au dragon!

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