C.I.A. sur l’Hudson

L’Hudson est en bas, paresseusement lové entre ses deux rives. Bleu et silencieux. L’air frôle avec langueur les pentes herbues et les ajoncs, les opulentes ramures aux verts infinis : clairs, rougeâtres, dorés, veinés. Ceux où tremblent des reflets d’argent ou d’or. La vue vous pénètre comme un parfum de quiétude. Terre des Indiens des bois, riche de gibier, poissons, refuges.

Elle impressionna si bien les Jésuites qu’en 1903 ils y bâtirent un noviciat pour y accueillir 118 Jésuites venus du Maryland, et ceux qui suivraient. St-Andrew-on-Hudson. Alors, leur propriété s’étendait sur 704 acres situés de part et d’autre de la route 9 à Hyde Park (Poughkeepsie). 704 acres de majestueuse nature, de silence, de foi. C’est là que, le jour de Pâques 1955, Teilhard de Chardin entra dans son grand repos. Car il ne s’est certainement pas éteint.

En 1970 le noviciat fut vendu pour un million de dollars à la C.I.A. Non, pas celle qui infeste tant de films à gros budgets et scenarii fragiles, mais une autre qui alimente avec panache le commun des mortels. Car il s’agit du Culinary Institute of America ! Une école de cuisine installée dans l’austère noviciat de pierre. Et croyez-le ou non, dans le pays des plateaux TV et du MacDo, on sait pourtant cuisiner. Je le proclame et en témoigne.

L’école possède 5 restaurants : American Bounty, Apple Pie Bakery Café, Caterina de’ Medici, Escoffier et St-Andrew’s Café. Le seul de ces lieux de délice où on peut finir par s’asseoir même si on n’a pas réservé est l’Apple Pie Bakery Café. Un peu d’attente, pendant  laquelle hélàs on prend les pires résolutions qui soient : acheter des chocolats pour untel, commander des macarons pour le dessert, rapporter un de ces pains fabuleux dont la croûte joue les Lorelei. Dans une partie du bâtiment qui fut autrefois habité de pensées studieuses et pieuses, avec vue sur le cloître où chante une fontaine, de simples mets comme une quiche, un hamburger ou un Reuben sandwich vous imposent cette savoureuse constatation : c’est délicieux. Ça goûte autre chose que le graillon carbonisé, la frite molle et le pain pré-mâché. Et la salade abonde, fraîche comme le chant du coq. Les macarons valent – pardon-pardon-pardon – ceux de Philippe Darcis, qu’il m’absolve pour l’avoir dit.

Le passage de l’austérité originelle des lieux à leur nouvelle destination s’est fait avec respect. Les splendides boiseries sombres et la brique sont préservées mais animées d’un éclairage amoureux diffusé par de jolies lampes à la gaieté contenue. Une longue fenêtre laisse voir les cuisines, avec des grappes de casseroles de cuivre et une propreté d’image.

Et pour ceux qui, après s’être nourri le corps avec faste, ne veulent pas partir sans se souvenir que ce lieu garde aussi l’accès à une nourriture plus subtile et éternelle, on peut demander la clé et aller voir le cimetière jésuite : là se repose Petrus Teilhard de Chardin, à l’ombre d’une pivoine qui lui rappelle sans doute la Chine.

Il existe une grande poésie dans ce qui fait l’Amérique véritable et profonde. Dans ses noms, ses symboles. Ce pays jeune a aussi un beau vécu.Même si dans des paysages urbains on peut se sentir isolé, et bien loin de tout cela.

 

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