Coryell’s Ferry

 

Imaginez une petite ville au bord d’une large rivière aux berges spongieuses habitées par des canards. Dans les taches d’un beau topaze clair on voit passer des truites et des tortues d’eau. Silence et chant mouillé de la Delaware qui respire, ajoncs se ployant sous la douce brise à l’haleine poissonneuse. Un pont sans grâce ni laideur s’élance vers l’autre rive. Voitures et piétons sont séparés, le sol vibre sous les pieds, et si on a de la chance, on peut apercevoir un envol d’hirondelles à front blanc aussi élusives qu’un rêve qui vous fuit le matin. C’est qu’elles nichent sous une arche du pont, les coquines, et il s’agit de la plus grande colonie connue des ces oiseaux en voie de disparition.

Lambertville, au New Jersey, et New Hope de l’autre côté de la Delaware, en Pennsylvanie. Unies par un vol d’hirondelles. Autrefois, elles formaient une seule ville : Coryell’s Ferry. Monsieur Coryell y avait un ferry qui reliait les deux parties de « sa » ville.

Bien vite pourtant, elles ont pris chacune leur nom, et se sont développées grâce à plusieurs facteurs. La présence de la Delaware, d’une part, fleuve navigable. Puis on a fait creuser deux canaux, l’un alimenté par la Delaware et l’autre par la plus petite rivière Raritan. La sueur, l’espoir et le désespoir ont marqué la naissance de ces canaux, arrachés aux rivières à la pelle et à la pioche par 4.000 Irlandais. Une épidémie de choléra en a laissé plusieurs ensevelis sur les bords. Ils reliaient Lambertville et New Hope à Trenton, la capitale du New Jersey, et une route unissant New York à Philadelphie faisait également un petit crochet par Lambertville. Et il y avait le train. Tout ce qu’il fallait pour que Lambertville se remplisse d’usines et fabriques diverses. On y travaillait le fer. Les saucisses de porc y étaient renommées, ainsi que la bière. On y fabriquait des roues en bois pour les charrettes, des bottes et chaussures de caoutchouc, des wagons de trains et des locomotives, et les premières épingles à cheveux.

Prospérité, bien-être, opulence, et tout le calme de la vie loin de New York ou Philadelphie et les désagréments des grandes villes. Les bois, les champs, les fermes. La pêche le dimanche, la chasse, les pique-niques, les jardins fleuris… Après tout, on fabriquait et on envoyait. Pour le reste, on se laissait vivre. Les audacieuses maisons victoriennes et les plus sévères « brick federal » bordaient la rue principale. Du haut des balcons décorés de délicates ferronneries les belles oisives commentaient le quotidien de leur univers. Les jeunes gens allaient au pub, commentant le leur.

 

Cependant, le temps qui passe et change les choses était en chemin. Par la route. Par l’invention moderne de la voiture et des camions, qui rendirent peu pratiques et obsolètes les transports fluviaux et par train. Dès la moitié du XXème siècle, presque toutes les usines avaient fermé ou s’étaient rapprochées des grandes villes. Les deux petites villes se mouraient d’ennui et d’inutilité, de ne rien faire, de trou perdu, de has been. La Delaware était encrassée et polluée. Ses eaux gluantes évoquaient un cloaque nauséabond. Le fer forgé des balcons rouillait comme sous une lente lèpre. Des herbes folles et des ronciers se disputaient les rails du chemin de fer, des marmottes y creusaient leur galerie. On y était vieux, désabusés. Sans travail.

Et pourtant, dirent un jour les jeunes qui avaient fui et revenaient parfois vers la quiétude de la vie des grands-parents, oncles et tantes, que c’est beau. Quelle paix. Dans quelle cohue nous vivons, nous, alors que c’est si paisible ici.

Et vers 1970  ils ont nettoyé la Delaware, repeint les balcons, rendu aux maisons victoriennes leurs couleurs vives, taillé les buissons fous dans les jardins. Mis de l’huile et des coussins neufs aux balancelles sous les porches. Enlevé la rouille des grilles de fer forgé, arraché le chiendent d’entre les dalles. Et rempli la rue principale de magasins d’antiquités, de galeries, de Bed & Breakfasts, de magasins d’art – oui, l’ancien Porkyard est devenu une galerie – , de restaurants. La vieille gare a connu son second souffle en devenant un restaurant célèbre, dont le quai fleuri est la terrasse. Le vieux moulin de New Hope est devenu un théâtre où l’on joue les mêmes musicals qu’à New York. On mange bien partout, et les antiquaires de Lambertville sont réputés, participant aux émissions de télévision. On peut maintenant se griser de brise en vélo sur les pistes cyclables le long des canaux, et faire une promenade en barge tirée par des mules. Y  savourer les bières à la micro-brasserie « River-Horse ».

 

Gare-restaurant de Lambertville station

Passer une journée à Lambertville, c’est l’excursion que j’offre toujours à mes invités. Et ce sont des oh et des ah, des photos, un pur émerveillement. Oh que ça me manquera, ma journée à Lambertville, quand un océan m’en séparera.

 

 

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2 réflexions sur “Coryell’s Ferry

  1. Pourrait-on, de même, redonner à Verviers son lustre d’antan ? :)))

    • Edmée dit :

      Je me suis justement souvenue de cet article de mon époque américaine en parlant de Verviers qui devrait bien renaître de ses cendres un jour ou l’autre… 🙂

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