Didine, Gaston et les autres

Le quotidien de notre entourage est en fait une foison d’histoires merveilleuses, si on les regarde sous le bon éclairage. Il y a des amours soyeuses, des haines cent fois ranimées, des héroïsmes qui coupent le souffle, des trahisons qui laisseront leur empreinte à jamais, des cascades de rires et des pluies de larmes. Même au cœur du train train le plus anodin on peut déceler ce qui a rendu une existence unique et exceptionnelle.

J’ai connu une vieille demoiselle aux yeux bleus et au visage de poupée. Son cou était cerclé d’un ruban de velours noir avec un camée, elle avait une robe longue de satin sombre un petit chignon maigre, et l’air furtif d’une souris. Sa maison était minuscule, comme surgie d’un conte. Un couloir de dalles en pierre bleue, son petit salon presque rempli par un vieux poêle noir, un bahut et trois ou quatre chaises, une cuisine d’où montait un escalier en colimaçon qui nous rendait, enfants, extrêmement curieux : qu’y avait-il en haut ? Attenante à la maison il y avait sa petite remise de fleuriste. Car elle était fleuriste, notre gentille demoiselle, « Didine ». Aux murs du salon, un tableau qui me laissait rêveuse : le voile de Sainte Véronique. Je ne me lassais pas de constater que Jésus était si beau, et d’envier Sainte Véronique pour avoir eu un tel souvenir de son acte de compassion. Il y avait aussi une photo de son père dans la serre, un vieux monsieur de grande prestance qui pour moi avait la même barbe et la même allure que Léopold II. La mère de Didine avait été du même avis car la légende racontait qu’il s’agissait d’une jeune fille de bonne famille qui avait cédé au charme du jardinier, et ils avaient eu cette jolie petite fille aux yeux bleus, Géraldine. Et puis, sur l’appui de fenêtre, se trouvait une tête de gros bouledogue de porcelaine, un bouledogue avec un chapeau tyrolien qui se soulevait. Pendant la guerre, Didine avait risqué sa vie en servant de relais à l’armée secrète qui déposait des messages chez elle. J’en ai parlé déjà dans un autre article : elle les dissimulait dans cette tête de bouledogue. Il lui a fallu en surmonter, des frousses, la gentille Géraldine, quand des pas bottés claquaient sur les moellons de l’allée qui menait à sa maisonnette. Il lui a fallu apprendre à bluffer, à savoir à qui faire confiance, à qui ne rien dire, à ne pas perdre l’appétit ni le sommeil quand un message urgent semblait illuminer le chien chapeauté. Accepter le bouleversement de sa vie de vieille fille pour faire ce qu’elle pouvait pour sa patrie. Brave Didine. Humble guerrière qui semblait ne pas avoir eu de vie, elle avait mené son combat et n’en parlait jamais.

L’oncle Gaston de mon père. Le père de Gaston vivait dans le sud de la France, un médecin bon vivant qui aimait trop les casinos. Il avait tout perdu, et fait des dettes. En ces temps-là, l’honneur n’était pas rien qu’un mot. Et Gaston a consacré sa vie à rendre le sien à son père. Il a travaillé pour rembourser les dettes paternelles, une par une. Il ne s’est jamais marié, a vécu avec parcimonie et le plaisir de qui accomplit son devoir transparaissait dans sa nature aimable et paisible. Jamais Gaston ne se plaignait ou ne se vantait, il faisait une chose « normale ». Lors de la guerre 14-18, il a fait la campagne d’Afrique, et à l’époque, c’était pratiquement à pied que tout s’était fait. Et c’est avec bonhomie qu’il a raconté son aventure africaine à mon père, alors prêt à partir au « Congo belge » lui aussi, à la table d’un café où ils s’étaient revus. Hélas l’homme hanté par son propre avenir encore à établir qu’était alors mon père n’a jamais revu l’affable oncle Gaston, mort peu après, ne lui laissant qu’une admiration tardive et le regret de ne pas avoir su profiter du temps présent et lui consacrer cette malheureuse petite heure de plus qui revient nous hanter plus tard …

Et puis Blanche. Ma voisine à Aix pendant deux ans. Petite femme sans beauté, active comme une fourmi, sèche et anguleuse comme un rameau d’olivier, jalousement aimée par ses deux enfants qui ne voulaient plus qu’elle travaille – et ne l’ont jamais quittée. Blanche avait été abandonnée par un mari volage, et avait dû quitter sa campagne natale pour venir « en ville » y chercher un moyen de subsistance. Servante. C’est ce qu’elle avait trouvé. Elle avait refusé bien des places, et n’avait cédé que pour la maison qui lui permettait de garder ses deux enfants avec elle. Pendant des années, ils ont dormi à trois dans son petit lit de bonne, dans la chaleur de leur amour. Elle les conduisait à l’école, les y récupérait, et entre-temps, emplissait la cuisine de senteurs d’artichauts et de daube, lavait les tomettes à l’huile de lin, faisait sécher le linge au soleil, glissait de la lavande dans les tiroirs, chassait les cancrelats, faisait son fameux nougat et chantait de tout son cœur : elle prenait soin de sa progéniture. Plus de sorties, plus de bras amoureux autour de sa taille, plus d’avenir toi et moi et les enfants. Sa jeunesse était passée, une année à la fois, emportant les beautés qu’elle avait sans doute eues : une peau lisse, des yeux vifs et sombres, et cette masse vivante de cheveux noirs ondulant autour de son visage ovale. L’essence de sa vie s’était résumée en un mot : mère. Et l’avait bénie de joie, car Blanche chantait, plaisantait, aimait mes visites quotidiennes, et n’avait que de la bonté pour le monde.

Aix - Cloître près de St Sauveur - Photo Pat - Copie

Oui, les amours qui vous nouent la gorge, les dévouements lumineux et les héroïsmes qui vous font sentir tout humble nous entourent, nous en connaissons tous, mais ne les reconnaissons pas toujours.

 

 

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