La magie du cinéma – partie 1

Le mercredi après-midi, ma mère nous emmenait au cinéma.

Une affichette à la fenêtre d’une maison plus haut reprenait les programmes de la ville. Il y avait Pour tous, Enfants admis, Enfants non admis, À proscrire. À proscrire, ma mère s’en fichait tout à fait car il s’agissait d’une classification du clergé, et nous étions des proscrits de toute façon, aussi oui, nous en avons vu aussi. Peut-être un western avec un curé qui se faisait scalper, je ne sais plus…Ou un curé qui buvait au saloon, plus vraisemblablement. Nous avons dû voir tous les westerns et films de guerre de notre époque.

Ma mère était disciplinée et méthodique pour certaines choses, comme l’heure des repas, le fait qu’on n’ouvrait pas la porte ni ne répondait au téléphone pendant cette heure sacrée, etc. Mais elle s’abandonnait volontiers à une tranquille anarchie pour d’autres choses. C’est ainsi que le départ pour le cinéma était un moment flottant dans le temps. On partait quand elle était prête. On l’aidait à la vaisselle, elle mettait son rouge à lèvres, son manteau, nous aidait à enfiler les nôtres, et on s’en allait à pieds, sans hâte. Pour tout dire, on se hâtait lâchement si on entendait un « you-hou !» enjoué de la tante Ger ou de la tante Dédelle car ma mère avait alors le don d’avoir deux voix : elle nous marmonnait entre les dents ah non, pas cette vieille folle maintenant, on n’a pas le temps et répondait clairement d’un ton pressé je n’ai pas le temps, tante Ger – ou Dédelle – nous allons chez le docteur ! Et là, c’est vrai que notre pas devenait un petit trot de fuite, renforçant l’impression qu’en effet, nous étions pressés. Une fois hors de vue cependant, on reprenait haleine et contenance, et nous continuions notre chemin d’une allure décidée certes, mais plus celle du lapin blanc d’Alice.

Nous quittions les hauteurs de notre quartier et allions « en ville », cette ville dont les contours suivaient ceux de la Vesdre. Une marche d’une demi-heure à peine. D’ailleurs, suivant le temps – celui du ciel et non pas de l’horloge – , on raccourcissait le trajet par les escaliers, ou on décidait de suivre les zig-zags de l’itinéraire, car nous aimions marcher.

Une fois dans le centre, nous allions place verte au Sarma pour acheter un petit ballotin de pralines Marignan qui, disait ma mère, était meilleures que ces crasses de choco-glacés, et bien moins chères. Là, l’excitation commençait à nous gagner. On approchait de la salle de cinéma, et pendant que ma mère achetait les billets, nous regardions les photos du film pour nous mettre en appétit – comme si nous avions besoin d’apéritif ! Nous aimions tant le cinéma que nous avons revu plusieurs fois les mêmes films ! Il nous est arrivé de choisir un spectacle en fonction du complément de choix que nous voulions tous revoir… Comme je l’ai dit, l’heure de notre départ de la maison n’avait rien à voir avec le début de la séance, aussi nous arrivions toujours en plein pendant le complément de choix, qui ne nous avait pas attendus pour commencer, et c’est dans un noir qui sentait la moquette et le revêtement des strapontins que nous suivions l’ouvreuse silencieuse et sa lampe de poche, et que nous forcions à se lever une demi-rangée de bons élèves arrivés à temps. Car ma mère avait deux exigences : pas le nez sur l’écran, et pas sur le côté. Nous nous excusions et une fois assis, ne bougions plus d’un millimètre, immédiatement captivés par l’écran, la bouche béante d’attention. On voyait le dernier tiers ou la seconde moitié du film, ce qui nous révélait tous les mystères de l’histoire : qui mourait, qui était le traître, qui épousait qui.

À l’entracte, on se réjouissait de voir le début, puisque la fin était si belle ! Des gens se levaient pour aller fumer une cigarette ou boire une bière au bar, tandis que des airs de Count Basie ou Benny Goodman descendaient des haut-parleurs, se répandant, invisibles, sur les rideaux de velours sombres et les angelots et guirlandes en ronde-bosse ornant les balcons.

À suivre …

 

 

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