L’armoire à linge

Vieillir est une aventure. On l’entreprend avec armes et bagages, un balluchon de bonnes résolutions sur l’épaule. Je ne me laisserai pas aller. Je ferai tout pour garder mon indépendance. Je sauverai du temps pour moi. Je ne me consolerai pas de la solitude en mangeant trop de chocolat ou buvant un cognac tous les soirs. Je serai une vieille personne exemplaire dont on affirmera entrevoir encore les charmes passés, et dont on aimera la manière sereine d’accepter les ans, leurs ravages et avantages.

Bien des gens arrivent à la vieillesse par le flot tranquille qui a fait naviguer la barque de leur vie. Ils plaisantent un peu de ce qu’ils ne savent ou ne peuvent plus faire, de leurs traits dont les lignes s’évadent de plus en plus. Ils rient quand ils se surprennent à radoter, et embrassent les mille et une tâches dont les chargent leur progéniture parce que, c’est bien connu, ils n’ont plus rien à faire, eux.

En même temps, quelle étrange choses que de savoir que l’on nous voit « vieux ». Hors d’atteinte de ce qui anime le monde des jeunes – ces vieux de demain. Mais bon sang, il y a trente ans, nous étions jeunes, nous avions la peau bien tendue, le pas rapide, l’amour tambourinait dans nos cœurs. Trente ans, c’est un battement de cils, et nous nous en souvenons très bien. C’était hier.

Avant-hier j’étais une petite fille qui appelait sa maman « mammy rose »  et voulait être une princesse indienne. Hier, j’étais envahie par l’amour et m’en emplissais la mémoire. Aujourd’hui c’est la même âme qui rit aux larmes en imaginant l’un ou l’autre mauvais coup à faire. Mais extérieurement, l’emballage a changé. Il est chiffonné. Je sais que c’est la première chose que l’on voit désormais. Oh … elle est vieille. D’autant que ma voix trompe, mieux qu’un éléphant. Un vrai chant de sirène, ma voix, qui fait croire à une délicieuse jeunesse. Oui, l’emballage est fatigué, déchiré, et le ruban n’a plus de frisettes. Alors qu’à l’intérieur, pas un faux pli, tout est propre, sent la lavande et le bien repassé. C’était, à vrai dire, plus froissé il y a trente ans. Il y avait un joyeux désordre et une désorganisation pas très bonne ménagère.

Alors peut-être que vieillir c’est un peu ça : on fait du rangement interne, et on a le sentiment du travail bien fait, de la fraîcheur enivrante d’une lessive que l’on a tapée sur le battoir, frottée avec le bloc de savon jusqu’à en avoir les avant-bras rouges, rincée en chantant dans l’eau vive, tordue en riant, et puis mise à plat dans la prairie pour que le soleil s’y vautre et que la chlorophylle s’y prélasse. Et puis repassée dans le joyeux pssssh de l’humidité qui s’envole sous la semelle du fer, libérant cette extraordinaire odeur blanche. Et voilà. La couleur de l’armoire à linge est écaillée, une poignée de porte a du jeu et il faut bien l’épousseter pour qu’elle ressemble encore à quelque chose. Mais ah ! la vue de cette pile de linge, et son parfum …C’est la vie qui respire.

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