Le grand amour

S’aimer pour la vie. S’aimer pour toujours.

Mais où donc étaient mes exemples, ceux qui avaient vraiment passé une vie de tendresse ensemble et déchiffonnaient leurs visages d’aïeuls dans un sourire complice ?

Mes grands-parents paternels – Albert et Suzanne – s’étaient beaucoup aimés, mais ils étaient partis s’aimer dans l’à jamais avant même que mes parents ne se rencontrent. Leur entente tenait presque de la légende. Elle, Suzanne, sourit avec une joie tranquille sur des photos prises par un époux qui visiblement, ne se lasse pas de sa beauté : une plage de rochers à Pocitos en Uruguay, dans les dunes de Middelkerke avec son père, sur la place Saint Marc de Venise avec son fils, dans un parc foisonnant d’exotisme lors d’une escale au Brésil, sur les chemins de Nismes avec ses parents et son fils, surplombant les jardins de Versailles, en contre-jour au bord du lac Majeur…

Mon grand-père était autoritaire mais tendre, et elle l’aimait assez pour plier dans le bon sens

Mes grands-parents maternels, c’était une toute autre histoire. Amour fou entre cousins, Edmée-la-brune à la peau bistre et Jules au teint clair et aux douces manières. Mais la terrible Edmée avait décidé que le mot « non » ne ternirait pas sa vie. Jules avait beau s’indigner : ça ne se fait pas, ça ne me convient pas, elle riait et faisait ce qui ne se faisait pas avec plus de joie encore. Elle était d’ailleurs connue pour chanter à tue-tête si on lui faisait un petit sermon qui la barbait. C’est en riant aux larmes qu’elle m’a raconté avoir un jour jeté un cendrier en Val Saint-Lambert à la tête de Jules, qui s’était baissé. On en avait été quittes pour remplacer une fenêtre. Ça, ça ne se faisait vraiment pas, Edmée ! Tout ce qui contraignait la révoltait, des corsets aux bonnes manières.

Je les ai encore connus ensemble, mais ne m’en souviens pas. Ils se sont séparés dans la mêlée de gros revers de fortune et d’un après-guerre qui bousculait bien des choses, et j’allais donc rendre visite à Bon Papa dans sa maison à deux pas de chez nous, et à Bonne Mammy dans sa petite villa. On ne divorçait pas dans ces familles, et on continuait donc de recevoir L’appel des cloches, le journal paroissial qui sera plus tard nié à ma mère, la grande pécheresse. Bon Papa, il faut dire, s’est mis à bouffer du curé avec un bel appétit.

Et pourtant, et pourtant … sur son lit de mort, c’est en pleurant de tout son dernier souffle qu’il a tenu la main tremblante de son Edmée venue lui rendre visite. Leurs larmes ont, sans mots, effacé des années de solitudes inutiles, et ressoudé leur amour, celui du temps où ils se faisaient photographier tirant la langue comme des collégiens.

Et pourtant encore, Bon Papa n’est pas parti sans ses Saints Sacrements, en gentilhomme, l’âme propre, le cœur habité par son Edmée, la paix descendue sur lui.

Moi, mes parents ont divorcé. Papa ne m’aime plus, expliquait ma mère. Je ne comprenais pas. Comment l’amour pouvait-il être et puis ne plus être. Comment une chose aussi drastique pouvait-elle se comprendre ? Clic, on aime. Clic, on n’aime plus, l’amour est parti. Il est passé par ici, il repassera par là, comme le furet de la chanson.

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A dix ans je suis tombée amoureuse de … Jean Marais ! Rien de moins. On en parlait à table avec ma mère : je l’aimais, et je l’épouserai. Il était plus âgé, mais j’allais grandir, le rencontrer, et l’épouser. J’avais d’ailleurs, avec ma cousine Françoise, échafaudé un plan subtil pour que tout cet heureux avenir soit possible : quand j’aurai grandi, elle et moi (car je n’osais pas m’aventurer aussi loin seule…) irions à Marne-la-Jolie (ou la coquette ?) où il habitait. Un jour de pluie. Et nous nous abriterions de la pluie sous le porche de sa porte (dont j’ignorais l’adresse mais je supposais qu’en demandant au chef de gare où se trouvait la maison de Jean Marais, on me répondrait avec empressement). Et nous resterions sous ce porche le temps que ça prendrait, jusqu’à ce que l’amour de ma vie ne sorte avec une telle énergie que j’en serais tombée à la renverse dans ses bras, et hop, le destin aurait fait le reste. J’avais d’ailleurs une entrée en matière en béton : les quelques mots et photos que ma mère et lui s’étaient échangés une vingtaine d’années plus tôt, heureux de leur amour partagé pour leur ami chien : Moulouk et Jean, Yanny et Denise…

Mais, avec ces histoires de gens qui ne s’aimaient plus, il me fallait prendre garde à ce que mon amour pour lui ne soit pas mort entre-temps, et j’avais fait un portrait en couleur de mon futur époux habillé et chapeauté en Capitaine Fracasse dans un cahier. J’avais décidé que j’embrasserai l’image une fois par jour. Au début, c’était avec un élan de jeune fiancée que j’y pensais, mais peu à peu, j’ai bien dû constater que oui, on aimait, on aimait moins, et puis on n’aimait plus : j’oubliais mon baiser quotidien, et que j’en avais honte ! Je le trouvais toujours aussi beau, mais sans doute un petit garçon de ma rue me donnait-il des fous-rires tout à fait idiots, plus de mon âge, et le beau Capitaine Fracasse a repris sa place sur le grand écran et dans Ciné-Revue.

Pourtant, bien des années plus tard, alors qu’il jouait dans la pièce Le roi Lear à Aix-en-Provence, j’ai vu l’inoubliable et majestueux personnage – un Jean Marais qui portait le grand âge comme la cape du Capitaine Fracasse, avec panache et prestance, cheveux longs et vénérable barbe – dans la rue, à deux pas de moi, entrant dans sa voiture. Et l’enchantement a illuminé le souvenir d’une petite fille amoureuse qui ne doutait de rien, sauf de la durée de l’amour.

 

 

 

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