Les pages se tournent…

… et m’enfoncent dans le passé.

L’endroit où ma mère a grandi en s’y sentant chez elle a été morcelé, vendu, rasé, et son étang chéri, comblé. J’en ai un dessin fait par elle dans ma chambre, un dessin un peu maladroit où l’on voit la petite grotte qui se trouvait dans l’étang, et des arbres à la ramure centenaire se mirant dans ses eaux sombres. Je l’imagine assise avec sa boîte à pastels, son bloc de papier sur les genoux, profitant d’une belle journée pour donner un peu d’éternité à ces heures tranquilles. De cet endroit ne me restent, pratiquement, que les souvenirs de ses souvenirs, et quelques photos d’elle, petite-fille timide avec sa chèvre et ses chiens. Plus tard, elle aura son cheval, et son cher poney Bobby dont elle a gardé un sabot, sabot qu’à mon tour j’ai repris.

Ma mère et sa chèvre

Ce que j’appelais jadis “chez tante Marie-Claire” a subi le même sort. Le parc où je me promenais avec mes cousines Adeline et Clary en racontant des blagues est réduit à un étroit espace vert entourant encore la demeure trop belle et majestueuse pour les pavillons voisins, flambant neufs.

La tannerie dont j’ai déjà parlé lors d’un autre article, avec ses cuves à tanin et sa merveilleuse odeur de peaux est mise en vente, destinée à être rasée et morcelée. De nouveaux bonheurs habiteront des villas modernes, jouissant de l’Eau noire, de l’Eau blanche et du Viroin d’une façon certainement plus harmonieuse, puisqu’il faut bien le dire, la tannerie a beaucoup pollué. Autres temps, autres réglementations et sensibilités. Et pourtant oui, nous aimions les promenades en barque sur l’Eau blanche, et les nénuphars qui y flottaient non loin du barrage dans une transparence dorée où dansaient les truites.

Lorsque j’étais petite, je savais que la maison de bon papa quand il était petit était devenue la clinique, et que l’école de la Chic-Chac avait vu les premiers pas d’Edmée, ma grand-mère, dont c’était alors la demeure. Avec ce jardin en pente… elle avait du en faire, des chutes, la petite Edmée !

Mais bien sûr, je n’avais pas de nostalgie pour ces revirements du sort advenus avant ma naissance. Ces lieux m’étaient tout à fait étrangers, ce qui n’était pas le cas pour l’endroit où ma mère conduisait sa petite charette avec sa chèvre parce que j’en ai un vague souvenir, notamment de l’étang et sa grotte. Ma mère y était si attachée que très probablement elle me la faisait remarquer lorsque nous y allions rendre visite à Edmée, une Edmée aux airs de gentlewoman farmer.

La transformation de ces lieux aimés a un son, celui du temps qui passe…

Et au fond, rien ne m’empêche de respirer encore les cuves à tanin, ou de revoir ma tante Marie-Claire au bord de sa piscine, souriant en recourbant l’extrémité des lèvres comme je le fais aussi parfois, cadeau d’un ancêtre commun. J’entends aussi la voix d’Edmée qui nous a fait du “cake” et qui me dit de faire attention à son petit pékinois hargneux, Poundgi-Li-Li. Tout ça existe encore dans un lieu béni, inaltérable et toujours accessible. Le temps jadis, l’autrefois, le quand j’étais petite.

 

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