Little Saigon

Little Saigon est un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau. Comme alternative il y a Popeye’s (des morceaux de poulet pané et frit servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du GB sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je veux manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirige.

Je commande toujours la même chose : des Summer rolls quand il fait chaud et des Springs rolls quand il fait froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux sont sans beauté : deux grands pièces rectangulaires avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaille là où les chaises se sont appuyées, un vieux comptoir de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détache et danse avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L’habituel calendrier dont les pages, à cette époque de l’année, se recroquevillent. Un paravent de papier ciré cache la cuisine.

Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détend toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les tableaux bon marché en ronde-bosse, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je viens pour un take-out que je mange au bureau, je m’assieds pour attendre ma commande et le patron m’apporte en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Et sa femme suit avec une surprise : ce qu’ils vont manger, eux.

C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différents. Je découvre, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demande avec fierté : how is that, huh ? Et il se rengorge à mon mmmh mmmh. Et oui, c’est excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui fait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel où s’étiolent les offrandes du jour, je savoure et écoute la musique.

Et quelle musique !

Un pot-pourri où se bousculent Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier blanc !!! Partout ailleurs ça me ferait froncer la bouche, mais ici, ça ajoute au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard est la nostalgie du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’a dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il est fier de cette ère jamais connue autrement que par les souvenirs paternels. Et l’amour qu’il porte à son père se chante en français. Lui, il parle l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il sourit avec un amusement réel quand il me dit merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissent la petite Saigon de leurs auras, et seuls sans doute les divinités de l’autel les connaissent toutes.

 

 

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