Rires, pierres, étang

Où vont-ils ? Où va donc se réfugier la mémoire des pierres que l’on a séparées, mises au sol, enfouies ou réutilisées pour bâtir d’autres murs ? Et la mémoire des eaux que l’on a asséchées, détournées, taries ?

Où donc vont courir les rires des enfants qui résonnèrent autrefois au bord de l’étang sur la rive duquel s’érigeait cette grotte artificielle ? Tous sont morts aujourd’hui, l’un d’entre eux est ma mère, une petite fille à la lourde frange noire et toute sa vie devant elle, vêtue sans doute sous sa robe de son « affreux maillot de bain rouge » qu’elle détestait. Quelque arbre centenaire ou quelque pierre couronnée d’herbes folles survivant dans un des jardins de ce nouveau quartier construit là se souviennent-ils d’elle quand elle criait, rageuse, au soleil de s’en aller pour qu’on lui permette de ne pas jouer avec son vilain maillot ?

De cette demeure ne subsistent que les écuries, qui d’ailleurs étaient la partie la plus ancienne, peu décidée à s’effacer sans doute. Se souvient-elle d’échos de pas, de disputes, de grandes fêtes, toute démontée qu’elle est, toute invisible qu’elle demeure ? De l’odeur des chevaux en sueur que l’on frottait avec de la paille ? De la vapeur qui montait du fumier dans la cour ? Des regards du palefrenier sur la poitrine d’une servante rieuse et facile ?

Miracle de la photographie qui nous sauvegarde des lieux et des instants à jamais. Plus « banalement » que les tableaux d’autrefois qui teintaient de majesté tout ce qu’ils représentaient. Le papier lui aussi, contient plus que ce que sa surface offre. Un moment de vie y est immobilisé à jamais. Le souffle du vent s’est figé, tout comme les sourires sur les visages et le roulement des yeux sous les paupières. Images d’un bonheur véritable ou de studio où il était bon de le représenter avec mesure et rien qui déforme les traits ou dérange la mise.

Tous ces gens ont vécu, ces eaux ont couru sur leur peau, le vent a fait bouger leurs cheveux, ils se sont assis sur des pierres qui ont absorbé sans un bruit un peu de leur essence. Il suffit de si peu pour les faire revivre. Ecouter. Imaginer. Sentir que oui… c’est bien ça.

 

4 réflexions sur “Rires, pierres, étang

  1. M-Noëlle FARGIER dit :

    Très émouvant ce parallèle entre la matière et l’être…

  2. Pâques dit :

    Est-ce vraiment insignifiant d’avoir joui du soleil, d’avoir vécu léger dans un printemps naissant, d’avoir aimé, d’avoir pensé, d’avoir été là ?
    M. Arnold

    • Edmée dit :

      Joliment dit… POur les 80 ans de mon papounet j’avais déniché ceci:

      Qu’est-ce que le succès? Rire souvent et beaucoup; forcer le respect des gens intelligents et l’affection des enfants; gagner l’appréciation des critiques honnêtes et supporter la trahison des faux amis; apprécier la beauté; partir en laissant le monde un peu meilleur, soit par un enfant sain, un parterre dans le jardin, ou une amélioration sociale; savoir que même une seule vie a mieux respiré parce que vous avez vécu. Ca, c’est avoir réussi. Ralph Waldo Emerson…

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