Si loin

Mon père est né en Uruguay, à Montevideo. Son père Albert, ainsi que ses tantes Marguerite et Germaine, était né en Argentine. Il nous reste de cette époque des actions sans valeur du vélodrome Palermo de Buenos Aires et quelques photos dont celle-ci, qui montre le monde devenu celui de Louise, mon arrière-grand-mère, après son mariage avec le beau et austère Servais.

 

Quitter la Belgique, ses repères, et suivre un homme dont elle ne savait pas encore grand-chose en se mariant, pour un univers jamais imaginé sans doute. Quelles vies extraordinaires vivaient ces gens alors ! Les traversées en bateau, aventureuses et pleines de questions, avec ces malles décorées de cloutages et d’initiales inscrites au pochoir ; ces enfants qu’il allait falloir occuper tout au long d’un long voyage dont ne changeraient que les repas, les toilettes, le temps et l’humeur des vagues ; les accueils et adieux bouleversants …

 

Accoucher tellement loin de sa mère, de ses sœurs, de ses proches. Les lettres mettaient longtemps pour arriver, avec les photos de qui on avait laissé dans cet autre monde, si loin en Belgique, ces neveux qui grandissaient, ces vieux qui s’éteignaient, les fiançailles et mariages que l’on partageait avec un mois ou plus de décalage.

C’est avec un bel enthousiasme familial qu’une génération après, en septembre 1921, toute la famille Houben a signé sur le menu de mariage du frère de ma grand-mère avec la délicieuse Cady, pour l’envoyer en Uruguay. Mon père venait d’y naître au mois d’août, et quelques lignes déjà s’adressent à lui. Enchevêtrées dans la liste des plats qui allaient troubler les palais des invités – Crème de volaille à la reine, timbales nuptiales, suprême de soles champignons, gigot d’agneau rôti renaissance, endives aux feuilletés, civet de lièvre à la française, poularde de Bruxelles rôtie, salade de saison, bombe Trocadero, corbeille de fruits, dessert  – les invités ont écrit leur nom et leurs pensées, y-compris Max Houben (mort tragiquement en 1949 au Lac Placide aux USA lors des championnats du monde de bobsleigh, éjecté à « Shady corner » et tué sur le coup, ce qui a provoqué le retour de l’équipe belge), et la pétulante épouse du peintre Charles Houben, Jane Houben-Kufferath, fille du directeur du théâtre de la Monnaie, violoniste comme son père. Il a fait tant de plaisir, ce menu qui rappelait l’amour de la famille pour une des leurs, qu’il est aujourd’hui entre mes mains, et que chaque nom, chaque message, aura été lu plus d’une fois, caressant le cœur de ma grand-mère Suzanne de l’affection des siens.

 

Sa maison d’alors se trouvait au pied de la petite tour que l’on voit derrière elle, alors radieuse jeune épouse sur la plage de Pocitos. Suzanne, c’est celle qui était amoureuse de son mari – Albert, le fils de Louise et Servais -, qui chantait et jouait du piano, celle qui venait d’une famille moins voyageuse mais artiste ou sportive. Il est vrai que son grand-père à elle allait jusqu’en Russie pour rencontrer des acheteurs, le bon Théodore dont, oh joie, on retrouve encore les traits sur certains descendants. Elle a eu un accouchement terrible, la pauvre, et mon père n’était qu’un petit soupir. Une loupiotte sans force. Je viens d’aller voir un petit garçon qui va mourir, a dit son médecin chez les voisins ! Le petit garçon qui allait mourir a 88 ans et se porte bien, il faut dire qu’on a tout fait pour souffler sur la flammèche : la jeune maman n’ayant pas de lait, son mari partait à cheval tous les jours vers un village où une femme lui vendait le sien. Mais au retour, avec la chaleur et les chaos de la route, il arrivait parfois qu’il revienne avec un début de fromage. Bien des larmes de frustrations et des angoisses les ont tenus éveillés et impuissants, semblait-il.

Mais quel bonheur aussi que la splendeur des lieux, les barbecues gigantesques, le roucoulement de la langue espagnole, l’espace, les amis faits sur place – que ma sœur est encore allée visiter il y a plusieurs années et qui l’ont reçue avec de grands fastes, ceux que l’on destine aux meilleurs souvenirs.

 

Quand ils sont rentrés au pays, à Verviers, ils avaient changé… le monde ne se limitait plus à ce qui se faisait ou ne se faisait pas dans leur milieu et leur entourage. Ils avaient savouré d’autres échos, d’autres habitudes, et connu le courage quotidien, l’absence des leurs, et savaient enfin ce qui leur était vraiment cher. Leur famille. Nous écoutions encore, avec mes parents, les vieux 33 tours de cire qui avaient rapporté un peu de « là-bas » dans leurs bagages. En quelque sorte, j’ai grandi avec leurs souvenirs, leur nostalgie d’une autre vie. Une nostalgie qu’ils pouvaient contempler avec le sourire, et la confortable sensation d’être revenus dans le berceau de leur tribu.

 

 

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