Taches de bonheur sur une palette

Buste en bronze représentant Charles Houben

Qui aurait cru qu’un article déposé sur mon blog ferait sa vague et que quelques mois plus tard, son sujet cesserait de n’être un nom et aurait un visage, des amis, des passions, et une vie bouillonnante à imaginer ? Charles Houben, mon arrière grand-oncle, ce peintre impressionniste dont les tableaux sont aussi familiers pour les membres de sa famille que leurs propres visages…

Car lors de la rétrospective que mon cousin Thierry Houben a organisée à l’abbaye de Stavelot il y a quelques années, plus de 63 oeuvres ont été décrochées des murs du clan Houben (les Zouben comme on les appelait, a rappelé Thierry dans son introduction pleine d’humour) pour commémorer ce grand monsieur avec l’enthousiasme que l’évènement demandait. Je laisse la parole à Thierry pour présenter notre parent, car il l’a fait avec une classe que je veux garder sienne :

« Depuis son décès, en 1931, ne s’était plus tenue qu’une seule exposition : la rétrospective de son œuvre, à Bruxelles du 16 au 29 janvier 1932. Plusieurs tableaux présentés à Stavelot le furent, pour la dernière fois, à Bruxelles en 1932, il y a 73 ans ! Charles Houben était un de ces artistes que n’obsède pas le désir, sous doute très légitime en soi, de donner un tour nouveau à l’interprétation des spectacles de la nature.

 Il se contentait de faire, avec modestie et sincérité, tout simplement figure de probe paysagiste.

Pour parler de Charles HOUBEN, il convient, selon moi, de replacer le peintre dans le contexte de son époque. Fils d’un industriel-courroyeur venu du Limbourg hollandais s’établir à Verviers, Charles a baigné, toute sa jeunesse durant, dans l’univers du cuir. La courroierie paternelle  avait intégré les services d’une tannerie, située à Nismes (aujourd’hui Viroinval) dans le Namurois, aux confluents de l’Eau Blanche et de l’Eau Noire – lesquelles forment le Viroin – dont l’influence sur les œuvres du peintre est tout à fait patente. Peindre la Tannerie, et tout le côté sombre de celle-ci, mais surtout  ses environs, les rivières Eau Blanche, Eau Noire et Viroin, les chemins vers le village de Dourbes, la Roche à Lomme ou la Montagne aux Buis, était pour Charles HOUBEN une occasion rêvée de laisser filer le pinceau sur une  toile ou un bois. On s’étonnera de ne pas trouver, comme pour les autres paysagistes de la région de Verviers, d’œuvres picturales de la région des Hautes Fagnes. On parle donc bien de l’Ardenne – wallonne – mais plutôt de l’Ardenne du fin fonds de la Belgique que de celle  ses conifères. Je laisse aux passionnés de la peinture le soin d’évoquer ses autres périodes :les Flandres et le grand nord de l’Europe,  la France de l’Oise et de la Seine, l’Italie de Venise, la Tunisie et le Maroc ».

C’est à croire que l’oncle Charles ne demandait qu’à nous parler encore. Nous parler de la douceur de Nismes, du clapotis du Viroin, de la tannerie familiale, de nous rappeler que oui, les paysages changent, les arbres ont poussé, d’autres ont été abattus, les noms de villages ont parfois changé, mais le chant du Viroin reste le même, l’odeur de la mente embaume encore, et la tannerie, c’est notre passé à tous, les Zouben et apparentés. Et de nous expliquer au passage sa vision de Venise, une Venise qu’il a vue et visitée dans cet après-guerre tourbillonnant aux accents du jazz.

 

Charles Houben – Venise

 

Car lors de ce premier article, un petit commentaire est apparu sur mon blog. Peter, un Allemand passionné par l’impressionnisme et par Charles Houben, avait écumé les eaux du Web et été intrigué. De courriel en courriel, nous avons mis en commun nos informations, nos suppositions et découvertes. C’était comme une enquête. Peter, qui représente le groupe ScientiaArtis, m’envoyait des photos d’œuvres et me demandait si, à mon avis, elles étaient bien de Charles Houben. De notre Charles Houben, car en plus du Saint, il y a un autre peintre du même nom, mais au style tout à fait différent. Parfois j’étais en mesure de lui dire que tel tableau n’était pas un cours d’eau anonyme, mais l’Eau blanche ou l’Eau noire, à tel endroit précis, et lui envoyais une photo prise par mon grand-père au même endroit. Une grande joie animait nos échanges, qui se sont agrandis avec mon cousin Thierry, mon père et mon oncle Yves. Les informations jaillissaient sous diverses formes. Peter complétait son catalogue d’informations et dénichait, sur les sites de ventes d’art, des tableaux que je faisais suivre à mon père (un des rares à avoir encore connu Charles Houben et les lieux représentés dans le même état). Oui, disait-il, et ses souvenirs remontaient aux jours de son enfance, dans les senteurs de la Montagne aux Buis, la Roche à Lomme ou sur la route de Mariembourg, c’est par ce chemin qu’arrivaient les amis de mes parents pour le goûter… ou bien oui, ce tournant de la rivière est juste avant le pont, et je me vois encore les reflets de lumière qui bougeaient sous la voûte du pont comme des papillons translucides, et de l’écho merveilleux qu’on y avait … Un paradis nous fut rendu, inchangé, idyllique, cadeau des couleurs de ce farceur de Charles.

Car il en était un, comme beaucoup de Houben d’ailleurs. Voici ce que Thierry a raconté lors de l’inauguration de la rétrospective : « Dans toutes les grandes familles, il y a toujours un Oncle Paul dont on raconte aux plus jeunes les plus belles histoires. Je vais donc vous raconter  l’une des plus belles pages de l’oncle Charles. On le dit tour à tour gouailleur, spirituel et facétieux. Il paraît que ses bons mots et ses farces lui avaient assuré une réputation qui dépassait sa notoriété de peintre.

Engagé comme volontaire de guerre sur le front de l’Yser, il se retrouve, après l’armistice du 11 novembre 1918, cantonné jusqu’à sa démobilisation à la caserne de Namur. Vous savez sans doute qu’un deuxième pont, à coté de celui de Jambes, a été jeté après la grande guerre sur la Meuse. C’est à Charles HOUBEN qu’on le doit. Les faits sont rapportés par la presse de l’époque!

Par une journée ensoleillée qui incitait à la flânerie, Charles et 2 autres comparses militaires s’arrêtent au bord du pont existant, avec une longue corde et un carnet de notes. Un des 3 compères  traverse le pont en déroulant la ficelle, dont l’autre camarade tient l’extrémité. Lorsque le fil fut tendu d’une rive à l’autre, les 3 hommes s’éloignent d’une centaine de pas du parapet, laissant la ficelle s’incurver sur la surface de l’eau. Charles HOUBEN prend des notes, intriguant badauds, promeneurs et curieux. C’est l’instant que le peintre choisit pour entrer en scène et mettre les curieux au courant de la nécessité de doubler le pont existant. Le Génie Militaire s’en occupe ! Charles HOUBEN, les mains en porte-voix crie à son copain de l’autre coté de la rive : « 3 pas à gauche », mais ce dernier ne bouge pas. Charles est repris en chœur par les spectateurs groupés autour de lui. Il confie même l’extrémité de la ficelle à un quidam, gonflé d’orgueil par la confiance qui lui est faite. Charles traverse le pont et rejoue le même scénario avec les spectateurs de l’autre rive.

 Nos 3 compères décident d’abandonner les spectateurs intrigués par la notoriété du génie militaire. Il vont s’installer à la terrasse d’un café, et reviennent, plus de deux heures après, en constatant que la ficelle était toujours tendue d’une berge à l’autre, tandis que grossissent de part et d’autre du fleuve les attroupements respectifs des deux rives. »

De son côté, mon père raconte que l’oncle Charles, assistant à un mariage, a quelque peu malmené l’amour-propre d’un serveur en l’utilisant pour une autre pitrerie. Avec des amis complices, ils ont discuté devant l’infortunée victime de la théorie de l’adhérence. Cette théorie – née de son imagination – soutenait que si l’on arrivait à appuyer un objet contre le plafond, il y adhérerait. Pour la démontrer, ils ont fait monter le serveur sur une table, puis sur une chaise, et lui ont tendu une assiette pour que, à bout de bras et sur ses pointes de chaussures, il en touche le plafond et constate qu’en effet elle y restait collée… Faut-il dire que le pauvre s’est retrouvé tout seul, ayant à choisir entre casser l’assiette ou finir par tomber ?

Charles avait étudié la peinture à Liège, et puis l’architecture à Bruxelles. Il eut pour maîtres Alfred Bastien pour la peinture et Jef Lambeaux pour la sculpture, qu’il pratiqua aussi un peu. Beaucoup de peintres fameux de son époque furent ses amis : Pros de Wit, Géo Bernier, Jean Gouweloos qui en fit le portrait. Il épousa la jolie Jane Kufferath, violoniste et fille de Maurice, directeur du théâtre de la Monnaie et violoniste lui aussi. À Bruxelles il se fit construire en 1924 sa maison/atelier par Ribaucourt, au 20 rue Alphonse Renard. Elle fait partie maintenant du patrimoine architectural.

 

 

Mais vous savez, ce qui me ravit, et me fait sentir vraiment une parente de ce personnage à la vie de lumière, c’est cette délicieuse sensation de familiarité. Car ses traits se retrouvent encore aujourd’hui chez certains de ses arrière-petits-neveux. Le même nez, la calvitie (dont je pense qu’ils se seraient tous passés…), le teint.Le visage de mon oncle Yves pourrait se superposer à celui de Charles, avec, un coup de chance, une belle chevelure. Jusqu’au sens de l’humour pas toujours charitable que j’ai connu chez l’un ou l’autre et auquel je n’ai pas échappé non plus.

Les Houben sont les marrants de la famille, disait ma mère avec admiration. Qu’elle aimait rire, et qu’elle se serait entendue avec le légendaire Charles, dont elle a tant aimé les tableaux…

 

Collection ScientiaArtis – Charles Houben

 

Photo publiée ici avec la permission de Peter, de ScientiaArtis, et venant de leur collection. Merci à Adèle qui a su nous donner le nom du village représenté: Saint-Ceneri-le-Gerei dans l’Orne, au bord de la Sarthe.

Malheureusement, depuis la publication de cet article en mars 2010… Peter a disparu de ma vie après avoir eu une attaque cardiaque. Je le suppose donc mort. Il a eu le temps de faire un magnifique catalogue sur Charles Houben dont il m’a donné la copie électronique. RIP, Peter…

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Une réflexion sur “Taches de bonheur sur une palette

  1. Natalie-Marie Hawkin dit :

    Bonjour Madame De Xhavée,
    Je me permets de vous contacter via ce blog puisque je suis en possession d’une toile de Charles Houben, nommée « Eglise d’Anseremme, vue de la Meuse » et signée. Pourrais-je vous envoyer une photo? J’aimerais savoir si la toile est authentique. Merci d’avance,
    Natalie-Marie Hawkin

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