Tara, es-tu là?

Tu n’es plus assez jeune pour prendre un chien de cet âge, avait déconseillé ma cousine à ma mère. Elle va tout t’abîmer dans la maison. Mais devant cette cage de la SPA … l’amour y allait d’un petit concerto instantané ! La dame de 70 ans et la jeune chienne abandonnée d’un an à peine se souriaient, se reconnaissaient, comptaient déjà l’une sur l’autre. Mais elle a l’air si douce, insistait ma mère, bien décidée mais sachant qu’il fallait mériter son choix, lui donner un air de raison, et ne pas avoir l’air d’une pauvre vieille qui ne se rend plus compte. Et en douceur elle a argumenté. Elle aurait d’ailleurs su lutter avec toutes ses armes de dame âgée s’il l’avait fallu: le chantage, la bouderie, pour finir par un je fais ce que je veux après tout entêté qui aurait mis fin aux discussions. Mais ça n’avait pas été nécessaire. Tu fais comme tu veux, avait en effet conclu ma cousine, c’est toi qui t’en occupera.

Et elles sont donc rentrées à la maison. La jolie chienne au pelage d’un bel or soyeux et la dame aux cheveux blancs, trop lente déjà, mais trop seule pour en rester à sa résolution de ne plus avoir de chien lorsque le dernier était mort. Et oui, elle était douce, Tara. Elle a appris à ne pas être trop fofolle pour s’adapter au rythme de son amie. Elle a fait quelques dégats, avec sa joie de petite fille de la maison qu’on pardonnera quand même. Elle a appris à monter regarder la TV à 20 heures et faire sa dernière sortie à 22 heures. Elle a aimé son fauteuil ancien au point de tapisserie, luxe dont elle n’avait aucune idée. Et, plaisir suprême, dormir sur le grand lit, flanc à flanc. S’endormir contre la timide houle de la respiration de l’autre, se retourner ensemble et replonger dans le sommeil, tout va bien, on est ensemble. Sa biscotte de quatre heures. Les visiteurs, auxquels elle faisait une fête délirante, car plus jeunes ils la sortaient plus loin et plus longtemps dans le parc de Séroule ou l’avenue du Tilleul où elle avait un ennemi mortel sur lequel elle adorait déverser des flots d’injures. Tu la reprendras s’il m’arrive quelque chose, tu promets? avait supplié ma mère à mon frère. Il avait promis.

Et elles ont vieilli ensemble, année après année. Leur routine se rapetissait, ralentissait, mais elles se souriaient toujours et se parlaient des yeux. Dormaient ensemble, regardaient la TV, sortaient faire un tour, de plus en plus court, de plus en plus lent.

Jusqu’au moment où ma mère a rappelé sa promesse à mon frère, parce que Tara était son dernier souci, sa dernière responsabilité. Leur existence était à présent réglée par le passage des infirmières et gardes, qui s’indignaient parce que Tara continuait à passer ses nuits sur le petit lit médical, écrasant son amie de son poids, couvrant les couvertures de poils. La belle dame sans merci attendait dans le couloir, sans hâte mais sans merci, juste un subtil parfum de lys et une mélopée qui ressemblait un peu à une vieille berceuse. Le jour où elle se pencha sur le lit en tendant la main, on fit sortir Tara de la pièce. Et alors que ma mère haletait pour trouver son chemin, elle grattait à la porte en hurlant son angoisse, la détresse faisant vibrer sa voix. Et pourtant, c’est ensemble qu’elles ont trouvé la paix. La chienne s’est calmée au moment où ma mère ne fut plus. Et s’est immédiatement mise à suivre mon frère, rassurée sur le bon passage de son amie et sur son avenir à elle. Elle savait, Tara, avec une joyeuse certitude qui lui venait de l’autre côté. Va avec lui, maintenant, il s’occupera de toi.

Elle s’est faite tout de suite à sa nouvelle maison, son nouveau régime, ses nouveaux amis. De nouvelles promenades, un autre quartier, des ennemis sur qui aboyer avec arrogance. Rien que du bonheur pour continuer sa vie, et pas de nostalgie. Son amie n’était pas bien loin, et elle, elle savait où. Confiante, elle a ancré son coeur dans celui de ma nièce, qui a renouvellé avec elle le lien d’amour autrefois créé avec ma mère. Tara, la vieille dame de 14 ans, et la jeune fille.

Mais la vieille dame arrivait au bout de son séjour. Elle avait des hallucinations. Elle souriait et faisait la fête à quelqu’un… qu’elle seule voyait. Et elle s’est mise en route elle à son tour. Ma nièce, déchirée, est restée avec elle aussi tard dans la nuit qu’elle l’a pu, mais a fini par devoir rentrer à son appartement pour dormir. Et un peu plus tard, elle s’est éveillée : Tara était sur son lit, agitant la queue. Comment était-ce possible?… Et elle la regardée, regardée, pour la voir disparaître. Elle a appelé son père, qu’elle avait laissé auprès de Tara. Tara venait d’avoir un coma, pendant lequel elle était apparue sur le lit de ma nièce. Elle est morte un peu plus tard. Mais pas sans avoir dit “au revoir”.

Tara et moi, Octobre 2004

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