Un homme de Dieu…

J’ai brièvement travaillé, lors de mon séjour turinois, au Gruppo Abele. J’étais en attente de tenter un nouveau départ à Trieste, et je venais de faire un parcours presque sans fautes au salon de l’automobile dans mon petit uniforme Daniel Hechter pour Renault. J’avais envoyé une demande d’emploi au Gruppo et avais reçu une réponse – négative, mais une réponse. Et j’ai insisté. Oui mais… j’ai vraiment besoin de travailler ! Alors on m’a engagée. Parce que tu as insisté, m’a dit Don Ciotti…

Le Gruppo avait alors 20 ans et était dirigé par Don Luigi Ciotti. Le but en était – et est resté – de venir en aide aux personnes en difficulté et leur famille mais aussi d’essayer d’endiguer la marginalisation par des moyens légaux et politiques. Don Ciotti était un homme de Dieu, vraiment. Avec le charme d’un homme tout court. Ce qui à mon sens lui donnait une double réalité : il était un homme en contact avec la vraie vie et pas un produit de couvent, et il était un homme de Dieu car son apostolat était bel et bien l’aide, une aide infatigable, à ceux que la société oubliait.

Inutile de dire qu’il dérangeait quelque peu l’Eglise que le gouvernement, mais il affrontait un obstacle après l’autre avec une foi tranquille qui avait la force d’une armée de chars silencieux. Il avait, par ailleurs, alors, le soutien d’une personne influente dans l’Eglise. Tout le monde, dans le groupe l’admirait. J’aimais sa voix un peu voilée, douce, son sourire de gamin, sa gaieté.

Une légende circulait à son sujet. Il avait autrefois aidé une prostituée à quitter son souteneur, la cachant pour la protéger. Et naturellement, le « pappone » n’avait pas été content du tout de perdre son gagne-pain, sa pappa. Il avait tiré sur Don Ciotti et en avait récolté des mois de prison. Et Don Ciotti lui avait, plusieurs fois, rendu visite, tentant tout simplement de lui faire comprendre qu’il s’agissait d’esclavage, chose que le malheureux, sans doute pappone de père en fils, n’avait jamais eu moyen de concevoir. Et à sa sortie de prison… Don Ciotti l’avait engagé. Légende ou réalité, je ne sais. J’avoue que je n’ai pas osé demander…

Don Ciotti

Je me souviens d’une semaine où, parce que le temps était idéal pour Turin – pas étouffant, ensoleillé et pacifique comme le souffle de la campagne – les repas furent servis sur une grande  terrasse ombragée par une charmille. Tout ce qu’on mangeait était produit dans des fermettes où d’anciens parias sociaux se refaisaient une vie en cultivant, récoltant, engrangeant, embouteillant. Le mobilier était fait dans de petits ateliers dont les ouvriers et artisans étaient, eux aussi, en phase de reconstruction. Tout le monde aidait à tout, et on ne comptait ni le vin ni les portions de pâtes et de viande. Tout le monde parlait à tout le monde et le rire était convié, se mêlant au tintement des verres, bousculades verbales, au bruit des voitures passant sur le corso Trapani au pied de l’immeuble.

Moi, je travaillais au « centro studio », avec notamment Luisa, Erico, Pino et je ne sais plus qui. Certains étaient en attente de retour à la société, logés et assurés d’un gagne-pain digne, et d’autres comme en tout cas Luisa et moi étions des gens qualifiés de « sans histoire ». Nous étions chargés d’éplucher les journaux le matin et d’y découper et cataloguer tout ce qui pouvait servir à des travaux de recherche. Nous avions donc des piles prostitution, prison, crimes sexuels, drogue, sida. Avec Erico, très irrespectueusement, nous attrapions des fous rires quotidiens à cause de Giancarlo Giudice, le monstre de Turin. Un petit gringalet d’alors 37 ans, au visage amer qui, entre 1983 et 1986 avait tué plusieurs prostituées. La presse se régalait de son procès et de ses révélations, et on avait quotidiennement droit à un extrait de son enfance, enfance assez tourmentée il est vrai. Mais à force de le voir tous les jours dans la presse, c’était presque devenu notre feuilleton favori. Erico et moi étions assez amis. Ou amies, je ne sais trop. Il se trouvait là parce qu’il envisageait un changement de sexe, et il avait un suivi psychologique pour affronter ce grand coup de théâtre. « Je suis attiré par les garçons » m’expliquait-il, « mais je ne suis pas un homosexuel : je suis une fille dans un corps de garçon ». Et je l’appelais Shirley. Et je pense souvent à lui, en espérant que la vie lui aura permis de garder ce sourire radieux qui me mettait de bonne humeur quel que soit le temps dehors ou dans mon cœur.

L’après-midi, nous recevions des livres, cadeaux de particuliers ou commandés par Don Ciotti, et nous devions les classifier par thème pour la data base ainsi que les recouvrir d’un film de plastique transparent. Aussi notre culture ne se nourrissait-elle que de déviations en tous genres : drogues, alcool, prostitution, perversions sexuelles, et au fond… rien de surprenant si nous choisissions d’en rire un peu sans quoi le monde nous aurait quelque peu effrayés.

Le Gruppo existe encore et Don Ciotti est resté le preux –et désormais influent – chevalier de tous ceux qui n’ont pas un parcours simple. Et il ne se contente pas de les aider pendant leur passage, il s’attaque au problème par tous les moyens, en en faisant un problème communautaire. Il est aussi le fondateur de Libera Terra, exploitant les terres reprises à la Mafia – qu’il combat sans relâche. On y cultive uniquement des produits naturels. « Bio »… Toto Riina, le fameux chef de la mafia incarcéré mais toujours aussi actif derrière les barreaux, l’a menacé de mort. Il n’a pas peur pour lui, dit le Don, mais pour ceux qui le protègent car oui… dans cette Italie qui n’est pas faite que de Bel Canto et de haute mode, ce Don courageux ne sort désormais plus sans ses gardes du corps.

Je n’ai pas fait partie de son œuvre bien longtemps, mais je suis fière de pouvoir parler de la guerre sainte de ce grand homme déterminé.

 

2 réflexions sur “Un homme de Dieu…

  1. Adèle Girard dit :

    Je ne connaissais pas cet hommes la, et ne connaissais pas cette épisode de ta vie. Deux belles surprises. Et quelle chance tu as eue de côtoyer un être aussi exceptionnel!

    • Edmée dit :

      On en a justement parlé hier à une conférence sur la mafia à laquelle j’ai assisté…A l’époque il commençait sa lutte, maintenant il est une sommité et risque sa vie… Il était très charismatique et doux, je l’aimais bien et lui m’appréciait…

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