Un Noël piémontais

C’est en septembre 1985 que je suis arrivée à Turin pour y vivre une aventure de 5 ans. Sans amis, sans travail, juste ma valise et mon ras-le-bol de ma vie bruxelloise. Envie de vivre dans une autre langue, d’être une étrangère quelque part. Et en décembre, j’enseignais depuis deux mois dans une école de langues, et étais invitée par L*** – la secrétaire de l’école – chez son compagnon Il G*** , lequel  – en Italie on mentionne souvent quelqu’un par la De Xhavée, le Boutique (hein, Bob ?) etc…- avait un appartement magnifique et démesuré derrière la via Pô. L’impression était d’une sobre élégance et de grand goût sans ostentation. Ah la cuisine, j’y aurais vécu pour toujours : grande, si grande, une vraie salle des pas perdus, de pas enfarinés, de clic-clic-clic de talons hâtifs sur le beau carrelage ancien. Le salon, encore plus impressionnant par sa taille, sans aucune surcharge de meuble ou décoration pour que rien ne se combatte, et que l’éclairage filtré unisse l’ensemble dans une ambiance de choses vieillies sous le regard et la caresse des mains d’hommes et femmes paisibles.

L*** avait invité à mon intention deux célibataires (c’est ce qu’on fait quand on est une amie loyale et que les célibataires en question ont demandé à être invités…), et il y avait aussi Julia, une Anglaise et Gianni, son compagnon. Mon premier célibataire – je dis premier car il était celui qui me plaisait le mieux – était tout bonnement un prince charmant, rien de moins. Un Prince vrai de vrai de par le sang, la naissance et les manières délicates, avec une sombre barbichette de mousquetaire et une foisonnante chevelure blanche, les yeux bleus, auteur de poèmes. Il nous a d’ailleurs, ce soir-là, offert à chacun son dernier livre dédicacé que j’ai toujours, et depuis il est devenu une voix connue de la poésie dans le Piémont.

Mais alors, la façon dont il était redevenu libre était trop compliquée et je ne me sentais pas de taille à affronter tout ce qui tenait aux aguets mais viendrait plus tard sans doute bouleverser l’avenir de ce gentil personnage.

Quant au second, j’ai tout de suite entendu non-non-non en arrière plan dans ma conscience. Pourtant, insistait L***, il est bel homme. Peut-être, mais comme soporifique, on ne faisait pas mieux. Et puis il avait de grosses lèvres molles et maussades qu’à chaque instant je m’attendais à voir frémir comme celles d’un cheval. Pfiuuuut, pfiuuuut. Il avait quitté sa femme pour une … Belge rencontrée sur une plage, alors que bronzé il se sentait à l’apogée de son charme, juste à point pour inspirer une passion incontrôlable. Tout à sa joie, il avait donc abandonné femme et enfants, et attendu sa belle du nord qui, elle, s’imaginait dans les rues de Turin, se promenant avec lenteur le long des belles vitrines de la via Roma au bras de son S****. S*** qui hélàs, une fois son hâle disparu, était redevenu soporifique, et avait loué un appartement dans un trou perdu de banlieue, lui assurant qu’elle ne devrait pas travailler et n’aurait qu’à se laisser vivre, l’attendant comme une odalisque. La pauvre s’était vite lassée du charme du marché hebdomadaire et de la pizzeria du coin, ainsi que de la fatigue chronique de S*** qui le soir, ayant quitté à grand peine le trafic effroyable de Turin, n’avait aucune envie d’y retourner pour un spectacle ou un repas Dà Mina. Et un jour il trouva le nid vide, la belle ayant abandonné son dortoir et le maître du sommeil dans leur banlieue. Il était donc très amer. Vraiment très amer.

Mais oublions les hommes, car le repas de Noël à l’italienne, ça, c’était quelque chose ! Il G*** adorait recevoir, témoin la grande table de banquet de chêne, toute d’une pièce, épaisse et usée par bien des paumes d’un autre âge qui en avaient parcouru la surface polie. Et chez lui, seul le meilleur franchissait la porte. Il cuisinait lui-même, un chapeau de cuisinier sur la tête, imperturbable pendant que ses invités bavardaient bruyamment en savourant les apéritifs. L*** venait des Abruzzes, et avait apporté de la saucisse de porc crue, subtilement épicée avec des arômes inconnus et locaux. Il y avait du parmiggiano reggiano en bloc sur la table, et des olives et du jambon de Parme, et de la polenta passée au four avec du fromage. Les bouteilles de Punt è Mes, de Martini (ah oui, le Punt è Mès, le Martini et le Cinzano, c’est piémontais, alors….), de whisky, de rhum, ou simplement de vin.

Beaucoup de grands discours aussi, car tous nous étions enseignants de langues. Sauf L*** et le compagnon de Julia – qui faisait les traductions en anglais pour Fiat – qui lui, jouait en bourse. Et S*** qui faisait je ne sais quoi chez Fiat. Peut-être était-il le marchand de sable, et plongeait-il tout son bureau dans un profond sommeil. Le Prince charmant venait d’une ancienne famille au nom germanique du Haut-Adige, et enseignait l’allemand. Moi j’enseignais le français. Il G***, Vénitien, n’enseignait plus, mais voulait ouvrir une école de langues. En attendant, il était riche et vivait comme un Prince, ce que le vrai prince ne pouvait se permettre de faire. On critiquait sans honte les lieux où nous travaillions, en soulignant tout ce qu’on aurait dû y faire pour que ça marche vraiment. Si on nous avait écoutés … bref, on avait la recette miracle pour faire un triomphe et de l’argent, alors que ces directrices ou directeurs d’écoles de langue n’y connaissaient rien. On ne refaisait pas l’Italie ni le monde, juste l’éducation des traducteurs et interprètes.

Et puis le repas dans tout ça. D’abord un bouillon de viande avec des morceaux de pâtes fraîches, largement parsemé de flocons de parmiggiano reggiano râpé à table qui y fondait avec langueur. Des grissini, ceux de Turin, 40 cm de long roulés à la main, faits à l’eau, une merveille rien que de les voir. De la carta dà musica sarde, pain sans levain et salé. Du pain aux noix. Et puis le plat traditionnel de la veillée de Noël en Italie : il capitone. Le capitone est une anguille que l’on prépare de bien des façons, et dont l’évocation est tout un cadeau de Noël en soi. Il G*** l’avait faite in agro-dolce, dans une sauce tomate, avec des raisins secs et des pignoli. C’était servi avec de la polenta. Et du vin, ces vins italiens incomparables qu’on ne chantera jamais assez.

Et moi je déteste les anguilles ! Jamais je n’ai osé le dire, je me sentais comme quelqu’un qui ne sait pas danser la square danse ou jouer à la marelle avec les autres. Et j’ai mangé, et je me suis resservie, et j’ai souffert en silence. Mais que j’ai souffert … Leur goût presque boueux me traîne encore dans la mémoire, assez désagréable.

Heureusement que les fromages locaux – le Robiola, le Calstelmagno d’un beau blanc perlé veiné de bleu et de vert, le Testun, le Valcasotto, le Gorgonzola crémeux ou encore des bandes alternées de gorgonzola et mascarpone – et puis le panettone et le panforte Sapori ont rendu un peu de joie de vivre à mon palais et estomac malmenés, ainsi que l’Asti Spumante et le café. C’était une belle façon de savourer mes premiers mois en Italie, entourée d’amis. Vers une heure du matin, S*** m’a galamment offert de me raccompagner en voiture à ma petite Pensione San Marco, ce qui a fait ricaner L*** et Il G*** qui ont pensé avoir fait leur dernière bonne action de l’année. C’était déjà peu probable, mais S*** a décidément fichu toutes ses chances en l’air en me confiant – sans que je l’y encourage – qu’il avait des hémorroïdes. J’ai poliment remercié pour le lift et ai eu du mal à attendre que l’énorme porte verte à deux battants de l’immeuble se soit refermée pour me mettre à rire en entrant dans l’ascenseur aux ferronneries compliquées d’un autre temps.

Deux jours plus tard, le prince charmant est passé pour voir si je voulais aller au cinéma avec lui, mais je n’étais pas là … Voilà comment on ne devient pas princesse italienne…

 

Photo Mario Pietrobon "In collina"

Photo Mario Pietrobon « In collina »

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6 réflexions sur “Un Noël piémontais

  1. Adèle Girard dit :

    Ha ha ha, c’est impayables italiens!…J’ai eu l’occasion d’en rencontrer de par le monde, ils restent toujours les mêmes. Mais on les aime comme ça!…Dommage pour les anguilles dont le sacrifice ne t’as pas convaincu!.. une anecdote pleine de charme et d’humour!

  2. Armelle B. dit :

    De beaux souvenirs malgré les anguilles, chère Edmée. J’ai eu le même martyre gustatif avec des andouilles lors d’un repas, un jour d’été très chaud, et ces andouilles avaient une odeur à soulever le coeur du plus endurant. Mais, visiblement, il n’y avait que moi qui les sentais. J’ai cru dix fois devoir me lever de table en hâte, le coeur au bord des lèvres, mais j’ai fini par résister au pire. Quant aux hémorroïdes du prince charmant, j’en ris encore.

    • Edmée dit :

      Le malheureux nous a tenues éveillées toute une nuit, L**** et moi une fois que je logeais chez elle: je lui ai raconté le honteux secret de S**** et nous nr’arrivions plus à dormir tellement nous riions et avions mal au ventre…

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