Ton thé t’a-t-il ôté ta toux?

Je m’amusais tant quand mon père nous faisait répéter cette phrase de fusil mitrailleur.

Le thé, nous disait-on, était la boisson miracle. Avec une bonne dose de cognac ou whisky il devenait un grog, gâterie de malade dolent que l’on savourait en reniflant au lit et qui, avec une aspirine, nous faisait dormir malgré le nez bouché et les quintes de toux.

Servi autour de la table à thé avec mes vieilles tantes, c’était la boisson bienséante d’après-midi, la table de bridge abandonnée pour ce rituel dont on ne se lassait jamais, parce qu’il signifiait être ensemble. Dans de jolies tasses translucides, son or ondoyait à la lumière. Le sucre s’en gonflait et s’imprégnait de son arôme. On mangeait des madeleinettes ou de petites galettes. La vie était délicieusement suspendue dans cet instant de partage, de bavardages amusés, du bruit des petites cuillers d’argent qui dansaient autour du sucre de Tirlemont.

Et Lovely Brunette, les aimait-elle, les rituels ! Ils scandaient sa journée et chacun d’eux la faisait s’affairer sur un autre rythme. Se lever, sortir le chien, petit-déjeuner, courses, jardinage. Préparation du repas, mettre la table. Lisser let insérer les serviettes dans leurs ronds, les positionner comme il le faut par rapport à l’assiette. Froncer les sourcils devant un verre pas trop net. Constater que l’argenterie devait être faite. Manger en silence – on ne parle pas à table. Elle a abandonné cette règle avec les années et on a finalement pu rire et s’esclaffer. Parler aussi. Vaisselle. Rouspéter pour la vaisselle. Elle a toujours haï la vaisselle, qui sait pourquoi. Sieste, car c’était sacré pour elle, la sieste. Courrier ou factures, et puis… le thé, que l’on prenait à la cuisine, dans les vilaines tasses « de mon trousseau » : elle avait collectionné les bols, tasses et assiettes publicitaires que l’on recevait avec des points, et les entreposait dans une armoire que l’on appelait mon armoire à trousseau.

J’avais des bols Maggy, des tasses Chat noir et des assiettes Lesieur. C’était bien entendu si laid que ça a fini à la cuisine. Je me souviens avoir utilisé les deux tasses Chat noir pour « offrir le café » à deux déménageurs infâmes qui me faisaient le numéro des pauvres hères qui ne seraient pas payés si je ne leur offrait pas – en douce! – une enveloppe, pauvres martyrs nécessiteux et voleurs… j’ai jeté les tasses après, ne voulant plus jamais y toucher!

Notre thé vivait ses belles heures à la cuisine, car nous l’aimions tout autant que celui des tantes bridgeuses. Parce que ce qui comptait, c’était la communion autour du thé. Ce moment de pause que nous partagions, moi avant mes devoirs et elle avant de donner ses coups de fils, faire sa correspondance, et puis s’affairer au souper.

J’ai repris la théière et les jours heureux s’en écoulent encore par le bec, ambrés et parfumés d’un délicieux farniente.

 

Publicités

12 réflexions sur “Ton thé t’a-t-il ôté ta toux?

  1. JMB dit :

    Ton papa a du apprécier Boby Lapointe interprétant « Ta Katie t’a Quitté » à voir ici

    Pour le  » ton thé t’a t-il ôté ta toux » je note et replacerais.
    Bizzz
    😉 JMB

  2. Je n’aime pas le thé, ni le café ni la tisane et je le regrette car je suis toujours obligée de refuser les invitations à en boire. Au CDI du lycée, nous sommes quelques-uns à nous retrouver pour ce rituel que tu décris si bien. Il n’y a que moi qui n’est pas une tasse en main !

  3. Célestine dit :

    Le thé est une boisson mythique, un peu mystique aussi, universelle, symbolique et intemporelle, paré de mille vertus, de presqu’autant de fantasmes, et qui plus est, très littéraire.
    Tu en parles bien, et j’avais aimé, moi aussi, en écrire quelques vers…
    http://celestinetroussecotte.blogspot.com/2018/03/les-champs-dor.html
    Je ne résiste pas à re-citer l’aphorisme de Sylvain Tesson.
    « Boire du thé fait pisser le temps »
    Je ne loupe jamais le tea time.
    baci sorella
     •.¸¸.•*`*•.¸¸✿

    • Edmée dit :

      Oui, le thé a une aura littéraire, paresseuse, méditative.. Il sent le sofa, la fenêtre ouverte ou le feu de fruitiers dans la cheminée, le bavardage gentil ou le tendre silence….

      Baci sorellita

  4. SPL dit :

    J’en ai une pour toi, en russe, qui fait beaucoup rire les petits enfants:
    (dire à toute vitesse)
    Tchto vam noujna? Chachliki! sto chtouk. Tchto? Chachliki! Skolka? Sto chtouk. Sto chtouk? Da, sto chtouk. Kharacho…

    (un vendeur ambulant de brochettes de viande et une cliente : Qu’est-ce qu’il vous faut? Des brochettes de viande! Cent (pièces). Quoi? Des brochettes de viande! Combien? Cent. Cent? Oui, cent. D’accord…) Et le « kh » se prononce comme la jota espagnole… et le « r » est très, très roulé.
    J’ai pensé qu’avec le thé, les brochettes à la viande… 😉

    • Edmée dit :

      Je ne l’ai pas dit à tout vitesse car il m’est déjà difficile de… le lire à toute vitesse 🙂 Mais j’adore. Oh poursquoi pas avec les brochettes, j’aime assez le thé avec les repas thaliandais ou vietnamiens par exemple…

  5. Adrienne dit :

    en néerlandais ce qui nous fait fourcher la langue c’est par exemple « de kat krabt de krullen van de trap », si c’est répété à grande vitesse, fou rire assuré 🙂

    • Edmée dit :

      Il y en a dans toutes les langues, et ils sont amusants. Ou alors les phrases ambiguës comme Vincent mit l’âne dans un pré, combien y a-til de jambes? (On comprenait 20.100.000 ânes, ce qui n’avait pas de sens mais on était à l’âge où ce que les « grands » disaient n’avaient pas besoin d’avoir un sens car… les grands savaient! 🙂 )

  6. angedra dit :

    Quel agréable moment que celui du thé ! Nous avons notre rituel chaque semaine avec mes soeurs… nous nous réunissons autour de la table chez l’une de nous pour partager cet instant. Actuellement cela se passe le plus souvent devant la piscine qui nous offre un autre instant de convivialité et de fraîcheur avant notre rituel thé !
    Même seule, je reste attachée à cet instant lorsque 16 h arrive, la préparation de mon plateau pour le thé…sur la terrasse, au salon, selon la saison la théière suit ainsi le temps.
    Enfants avec maman nous n’avions pas cette pause thé mais plutôt le chocolat chaud au lait en hiver…
    Chocolat, café, thé ou autre pause, pour moi cet instant mérite une belle vaisselle qui participe tout autant au cérémonial de cet instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.