C’était au temps des satyres

Il y a peu, j’ai évoqué mon départ en Italie, à l’âge de 37 ans, une valise, deux malles et le feu sacré pour tout armement. Quelques contacts pris en Belgique – va donc voir untel de ma part – me rassuraient. Illusoirement mais sans cette illusion je ne serais pas partie.

 

Jef Lambeaux – Le faune mordu

Un œnologue italien de Bruxelles m’avait reçue entre ses belles bouteilles et une « machine à café d’époque » somptueuse et rutilante de cuivres amoureusement polis. Lui, il avait l’allure d’un tribun sur scène, avec une chevelure léonine et des gestes larges et pleins d’emphase. Je veux bien vous donner l’adresse de mon fournisseur de vins à Turin, mais méfiez-vous car il va vous faire des avances ! Sa femme confirma : aucune femme au monde n’était à l’abri de la faim légendaire de ce prédateur naturel.

Je m’étais donc promis d’aller le voir vêtue aussi chastement que possible, boutonnée, pas maquillée, distante, avec de larges pieds sur terre chaussés de mocassins disgracieux. Eh bien ça n’a servi à rien. Le monsieur faisait fi du décor, il ne pensait qu’à la conquête. Comme ce fut sa femme qui me reçut pour commencer – une petite chose vieillotte et replète dont les pieds enflés débordaient dans des chaussures élégantes et si serrées qu’ils évoquaient des muffins fumants sortis du four – il se comporta en prince froid. Une austérité inquiétante. Puis elle revint dans le bureau – tic tic tic les petits pieds-soufflés dans les escarpins de mannequin – en lui annonçant humblement qu’elle rentrait, caro, et que voulait-il pour son repas du soir caro, à quelle heure serait-il là caro, et à tout à l’heure caro. Tic tic tic elle dévala l’escalier et dès que le bruit de la porte rassura son natural born dragueur de mari, il se métamorphosa. D’un bond il s’était levé, le visage fendu d’un sourire à la Clark Gable où dansaient des étincelles et, la main tendue, il me tutoya enfin en ronronnant « appelle-moi Lorenzo ! ».

Je lui ai donné du Lorenzo autant qu’il en voulait mais revenais avec persistance à nos moutons – les miens, du moins ! – qui étaient je cherche un travail. Lui ses moutons étaient de ceux que l’on trouve sous le lit et donc son sourire se figeait, oscillait du rictus à la menace pour tenter de se retrouver sur l’éclat irrésistible du sourire prélude. Mais je m’en tenais à ma recherche de travail avec une énergie si farouche qu’à la fin il s’est trahi et m’a dit, un peu agressif malgré un effort pour avoir l’air aimable « quand on cherche du travail, on est prête à tout ».

Faut-il le dire ? Nous ne nous sommes jamais revus. Et sa petite épouse rebondie a dû réciter un chapelet en remerciements parce que son mari, son caro, pour une fois, était à l’heure.

Puis il y  a eu Monsieur d’A***. Il avait mis une annonce dans le journal et cherchait une employée. J’arrive, pimpante comme un jour de printemps et me trouve devant un gorille velu et roux un peu timide. Il m’explique que je devrai aussi l’accompagner à des foires commerciales etc. Je ne vois rien de bizarre à ça, et c’est lui qui s’inquiète alors. Il se met à postillonner et rougir et me précise qu’il cherche une employée car l’ancienne se marie. Tiens… elle ne peut plus travailler une fois mariée ? Noooooooon euhhhhh…. Elle m’accompagnait aussi dans les foires eeeeet… vous comprenez…. Son mariiiiiii…. Euhhhhhh ! Je pense que je devais de plus en plus ressembler à une vierge victorienne, la bouche et les yeux en O tandis que je comprenais, et indignée je lui dis « vous voulez dire qu’en plus, il faut coucher avec vous ?????? » Le malheureux ne voyait pas la chose ainsi, lui. Il devait même y trouver quelque chose de romantique, à son marché minable, parce que sans doute offrait-il une soirée à la pizzeria de temps en temps et un petit bonus de salaire pour Noël et l’anniversaire avec une petite chiquenaude sur la joue accompagnée d’un aaaaaaaaah tesoruccio, mi fai impazzire ma devo andare

« Mais pourquoi ne cherchez-vous pas une prostituée au lieu de chercher une employée ???? » Et lui, désolé, puni comme un enfant, me dit d’un ton plaintif : mais madaaaaaame…. Je ne peux quand même pas mettre une annonce « j’engage une maîtresse »…

On ne s’est pas revus non plus. Pas de coup de foudre, rien !

Il y aussi eu ces dangereux flatteurs qui ne vivent qu’aux dépens de celles qui les écoutent, les requins criminels. Comme ce type aimable qui s’est mis à me parler Piazza Navone à Rome, me faisant remarquer combien Rome est belle et grandiose et me disant que je pourrais y habiter aussi, dans ce lieu séculaire au centre de monde. Je réplique gentiment qu’il me faudrait tout quitter et trouver un travail, pas évident, et lui, l’air sensible à cet aspect du problème, se caresse le menton et me dit comme s’il pensait tout haut… mmmmmmmh… que dirais-tu de faire du cinéma ?

Je suis partie tout de suite !

Et cet autre qui m’a abordée dans les jardins du Valentino à Turin alors que j’y lisais.  Cherchez-vous du travail ? m’a-t-il demandé… Il en avait, quelle aubaine : il ne fallait aucun talent particulier : il suffisait d’être étrangère (personne pour me retrouver, en somme), parler au moins deux langues, et je me serais retrouvée dans un hôtel de rêve avec un travail assuré. Je lui ai aimablement demandé si le travail se faisait principalement couchée et il n’a pas aimé ma grossièreté.

Et ce hideux monsieur de Carmagnola. Rouge, gros, le cheveu  rare mais teint, le nez comme une fraise pas trop fraiche, un vilain manteau noir. J’avais sous le bras un petit journal dédié à la recherche d’emploi, et ai croisé le triste sire sous les portiques de Turin. Il m’aborde en homme bon et charitable « Je vois que vous cherchez un emploi, je pourrais peut-être vous aider, allons prendre un café et je vous explique ». Pas une seconde je n’ai cru à sa sincérité mais j’ai décidé de me faire offrir un café et deux croissants tant qu’à faire, et de lui rendre un peu de la monnaie de sa pièce. Il me parle d’un magasin de vêtements sportifs qui allait ouvrir Piazza Statuto et je devrais… – tenez-vous bien et souvenez-vous que j’avais 37 ans ! – je devrais donc faire des défilés de mannequin pour les clients !!!! La bouche délicieusement remplie d’une volumineuse bouchée de croissant au chocolat – ah, le chocolat de Turin !!!! – je lui ai demandé pourquoi il ne ferfait pas une plus veune tout de fuite, et il a mis en valeur ma prestance mûre, mon sang froid, mon sérieux qu’il devinait aisément. Puis il a allongé sa grosse papatte sur ma cuisse (j’étais pourtant assise en face de lui) en disant que rien n’excluait, d’ailleurs, une relation plus personnelle.

J’ai mis fin à ses espoirs de prince charmant sur le retour en lui disant que justement, j’étais assez mûre et avisée pour ne jamais mélanger la romance et le travail. Gloups, une dernière gorgée de café et je suis partie.

Je ne l’ai non plus jamais revu…

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40 réflexions sur “C’était au temps des satyres

  1. Edmée dit :

    Toi aussi, ma petite nymphe des bois? Fuyons donc ensemble et jetons des pierres aux satyres! (Ils jouent d’ailleurs très faux sur leur flûte de pan…) 😉

  2. JMB dit :

    Si je résume bien, face à toi les « beaux » Italiens sont comme les machines à café d’époque : amoureusement polis
    😉 bizzz
    JMB

  3. mimidusud dit :

    Kikou Edmée,

    On sait bien que les italiens sont des dragueurs 🙂
    et tu sais que mon mari est d’origine italienne 🙂
    il m’a dragué,le jour même que je suis rentré dans la même
    entreprise 🙂 mais c’est tellement agréable 🙂 et nous
    avons été amoureux de suite 🙂 par contre les tontons de
    Turin,de la Sicile et de Rome,et bien se sont de vrais dragueurs 🙂
    même si ils étaient âgés 🙂 c’est une superbe histoire de ta vie
    avec ces italiens 🙂 je te souhaite ma belle,une bonne et fin de
    journée,bisous ensoleillés de ma Provence (*_*)

  4. Anne Renault dit :

    Edmée, comme tu nous racontes bien de très sales histoires, qui auraient bien mal tourner, si tu n’avais pas eu ce qu’on appelle « de la défense ». C’est vrai, les Italiens sont dragueurs – anche les Français…- et, heureusement pour toi, je pense que tu n’as pas connu que d’horribles personnages libidineux, vieux et gras…Quand ils sont beaux, ils sont beaux ! Et même s’ils ne le sont pas, ils ont cet accent inimitable qui fait craquer…

    • Edmée dit :

      🙂 Non, ceux-ci sont les hideux satyres… Il y a plein d’hommes charmants, et qui ne draguent pas. J’ai eu des amitiés très naturelles avec des hommes là-bas, sans doute parce qu’ils sont habitués aux soeurs, amies des soeurs…. bref le monde des femmes, c’est le leur depuis leur enfance, et ils sont à l’aise!

  5. Edmée dit :

    Exact! Je trouve que les Italiens sont de très bons amis pour les femmes. Ils ont ce côté « féminin » – mais pas efféminé 🙂 – qui leur fait comprendre beaucoup de choses.

  6. colo dit :

    Edmée, un hideux satyre, c’est un peu une hydre mais sans tête, no?
    Mains baladeuses, bouches molles….beurk!
    Excellent week-end, je m’en vais vite oublier les hideux

  7. C’est toujours un plaisir de lire tes souvenirs. Je ne suis jamais allé en Italie mais je rêve de découvrir le trio Rome-Florence-Venise. Et les Italiennes dans tout cela? lol. Bon week-end Edmée.

  8. Edmée dit :

    Elles draguent, elles draguent, ne t’en fais pas. Mais elles jouent « hard to get »…. Bon week-end à toi aussi!

  9. J’ai beaucoup aimé les pieds enflés de la lady qui « évoquaient des muffins sortis tout fumants du four « ;..Quant à l’Italie (je suis d’ascendance italienne par ma mère ), j’ai eu la chance de n’en voir que les bons côtés ( un peu protégée par mon mari !!!).
    L’essentiel est dans ton écriture – TRES agréable à lire – et ton humour…Merci pour cette narration.

  10. Michel dit :

    Ben… Pas joyeux tout ça !!!!!

    Où étaient donc les beaux et jeunes, ou plus âgés et séduisants hommes de ce pays ?

    Il est vrai que la confusion est propre aux hommes et fréquente dans ce domaine que tu évoques.

    Bises Edmée !!!!

  11. Pâques dit :

    Heureusement tu avais la tête « bien sur les épaules ».
    Une expression de ma tante qui aimait les femmes de caractère.

    • Edmée dit :

      C’est vrai que malgré tout… c’est dangereux pour une fille un peu naïve. C’est ça qui est répugnant dans ces types!Ce sont des prédateurs sans aucuns scrupules…

  12. gazou dit :

    Tu t’en es bien sortie et tu nous racontes ça si gaiement…

  13. Damien dit :

    Les satyres sont vraiment de gros cons. Ils méprisent les femmes qui en retour peuvent ou pourraient mépriser tous les hommes.

  14. Myosotis dit :

    Malgré le dégoût des « grosses papattes » et autres pseudo-appâts, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire tes aventures sur le marché de l’emploi turinois. A mourir de rire ! J’entendais d’ici les tontons torinesi….

  15. Edmée dit :

    Mais voyons! 🙂

  16. jeanne dit :

    plaisir de lire tes « aventures »
    qui avec le temps eviennent drôles !!
    belle journée

  17. J’adore la comparaison des pieds avec les muffins sortis tout fumants du four ! Quel bonheur de découvrir sous ta plume ironique comment tu as évincé les odieux personnages placés sur ton chemin.

  18. claude danze dit :

    Un zeste d’études de moeurs, 2 ou 3 centilitres d’ingénuité, une pincée d’une langue française châtiée et le petit secret d’Edmée, ce p’tit truc qui d’une histoire presque anodine fait un joli moment de lecture. L’Italie est toujours un pays de rencontres… Y’en a d’meilleures que d’autres…

  19. Philippe D dit :

    Eh bien, dis donc! Tu en fais de l’effet aux hommes!
    Rassure-toi, Edmée, tous les hommes ne sont pas comme ça, les Belges en tout cas. Les Italiens, je n’en sais rien…
    Bonne nuit.

    • Edmée dit :

      🙂 Les Italiens non plus ne sont pas tous ainsi. Mais finalement une fois qu’on va naviguer dans des eaux inconnues, on rencontre les requins locaux!

  20. Ah ces Italiens quand même. Ils essaient, que veux-tu, une femme seule s’amène, elle cherche du boulot…Mais cela arrive aussi dans nos contrées, hélas.

    • Edmée dit :

      Ca arrive partout, bien entendu. Moi j’ai surtout eu l’assaut de satyres italiens puisque j’étais là pendant mes années dont on dit qu’elles sont les plus belles années d’une femme, la trentaine. Si on le dit… tu penses bien que ça ne peut qu’être vrai 😀

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