Racontez-nous les gares

Paris, Gare du nord

Qu’elles ne soient que deux quais de gravier envahi d’herbes farouches sur lesquels sont plantés les pieds travaillés de vieilles plaques fatiguées tentant encore de crier leur nom, ou de somptueuses verrières enserrant désespoirs, bruits, voies, quais, grincements, pleurs et tout ce qui est silencieux pour l’oreille mais hurle au ciel – joie ou douleur – elles vibrent de tout ce qui fait l’humanité.

 
Les buffets aux murs encore tannés par la nicotine de cigarettes fumées lorsqu’elles n’étaient pas hors-la-loi, décorés avec l’amoureuse patience des artisans, leurs vieilles tables de bois mutilées de noms enlacés et taches multiples, ou leur version moderne dont la propreté supérieure n’est sans doute qu’une apparence, sans autre style que l’uniformité des franchises et des sourires las à la caisse.

Gare d’Ostende

On s’y quitte, on s’y attend. On y tasse son chagrin devant un dernier café qui refroidit. On se fait à l’évidence. Un amour est mort, ou impossible. Un train est annulé, il faudra attendre une heure. On a oublié un imperméable avant la dernière correspondance. On s’est trompé d’horaire.

Gare de Liège Guillemins

On y descend d’un train à peine arrêté en jetant le regard loin sur le quai pour « le » ou « la » voir et, devant une éventuelle absence, on se rassure… ce n’est qu’un retard. On garde le sourire au cas où, on avance confiant, inspectant tous ces autres visages guettant d’autres yeux, et, si on a l’amour en poupe, sa voix se pose par surprise dans notre cou, bonjour mon amour, tu as fait bon voyage ? comme un baiser de mots et en se retournant on sent courir sous sa peau la fièvre d’une nouvelle jeunesse : on est aimé !

 
On y a froid, maudissant les courants d’air, dansant une timide polka pour se réchauffer. On y est excité, prêt à accueillir des petits-enfants turbulents pour deux semaines, imaginant déjà leur joie à l’énoncé du programme que l’on a pour eux. On y est pressés pour ne pas manquer le début d’un spectacle qu’on est venu voir de loin. On s’agace d’un manteau que l’on n’a pas bien fermé, d’un long foulard qui glisse, d’un bébé dont personne ne calme les pleurs.

Verviers Central

Des voix indistinctes entrecoupées de quelques notes musicales et autres bruits rappellent de ne pas laisser de bagages sur les quais, annoncent des retards, des changements de voie, des grèves maudites. Des étudiants chahutent, insolents d’une jeunesse qu’ils croient encore immortelle.

Des hommes armés, dont ceintures et courroies battent l’uniforme qui effraye et rassure à la fois, des hôtesses coquettes et agitées, des chiens renifleurs dont on voudrait caresser l’échine pour se souvenir qu’ils sont aussi des chiens de caresses…

Gares…. Un grand théâtre.

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36 réflexions sur “Racontez-nous les gares

  1. J’aime les gares des grandes villes et leur immense architecture haute et claire. j’aime les belles gares parisiennes ou celle de Strasbourg, la Gare de Lyon ou la magnifique gare londonienne de Kingcross

  2. Damien dit :

    Ces derniers temps, j’ai bien aimé la Gare de Lyon où quelqu’un de cher m’attendait. J’aime celle de Milan, la plus grandiose avec ses retards, ses cafés où patienter pendant les retards. Joli billet dont le premier paragraphe pourrait servir de dictée à la Pivot.

  3. JMB dit :

    Une vie professionnelle passée en déplacement, que de souvenir de gares ! Petites, grandes, éloignée du village ou en centre de métropole. Une page de ma vie qui s’est tournée avec ses mauvais et ses bons souvenirs…J’aime me rappeler les bons !
    😉 Bizzz
    JMB

  4. Pâques dit :

    Vaste sujet, les gares c’est tout un univers, parfois tragique aussi ….

  5. Anne Renault dit :

    La gare, lieu des chagrins et des joies, des attentes, des déceptions, des désespoirs. Tu as bien senti tout cela, les trains qui nous « transportent », les arrivées, les départs, les passages, et toute l’émotion que contiennent verrières et coupoles, dans le bruit de la foule et des machines…

  6. colo dit :

    Oui les gares c’est toutes ces émotions, j’aime y trainer….sauf sur les quais de celle toute neuve de Liège-Guillemins où il n’y avait, la seule fois où j’y ai retrouvé des baisers, aucun abri où se protéger du vent ni de la pluie. Une gare faite pour dorer le blason de l’architecte (on tait son nom?) mais pas pour les voyageurs. Une anti-gare.

    • Edmée dit :

      C’est vrai qu’esthétiquement elle est belle mais n’a rien de cette étrange intimité des autres gares. Et les courants d’air, pardon! On croit parfois qu’un coup de vent nous emporterait dans la 4ème dimension… 🙂

  7. Florence dit :

    Autrefois, les trains et les gares étaient agréables et conviviaux. La gare où je me suis le plus arrêtée était Montparnasse puisque je venais de Nantes et que Paris était la plus grande plaque tournante de France ! Le quartier Montparnasse était très Breton!!!
    je n’ai pas connu pas les aurevoirs déchirants ni les retrouvailles passionnées et cela ne me mannque pas ! Après les garres… La voiture beaucoup plus pratique !
    Je te mets l’URL de mon nouveau blog qui est à son tout début et je t’embrasse bien fort !
    Florence

    • Edmée dit :

      Moi ma gare préférée dans l’enfance était Bruxelles Central, qui est souterraine… il y avait une publicité avec un diable vert qui tenait un poêle à charbon sur le dos et j’adorais!

      Toi aussi un nouveau blog, alors… J’y vais!

  8. Edmée dit :

    Il manque alors quelques femmes nues et pales, et une statue bien virile quelque part 😉

  9. celestine dit :

    La gare est un décor à elle seule. Un décor romantique, tragique, magnifique, t’étonnerai-je si je disais que j’ai kiffé grave en lisant ton billet? Ta première phrase est une merveille architecturale, de cette architecture si particulière qu’est la syntaxe, quand elle est non seulement respectée, mais magnifiée comme tu le fais ici.T’étonnerai-je si je te disais que je trouve très souvent mon inspiration dans un lieu de vie où circulent les fluides humains, et qu’une gare en est le modèle le plus abouti, de par les milliers d’émotions qui s’en exhalent quotidiennement?

    • Edmée dit :

      Merci Célestine…

      Et non, je ne suis pas étonnée que tu trouves ton inspiration dans un endroit tel qu’une gare… on pourrait écrire des histoires sans fin en regardant ce qui s’y passe et qui y passe!

  10. Myosotis dit :

    Il y a la gare du Midi avec sa salle des pas perdus, où j’allais chercher – en tram – mon grand-père qui venait de la campagne avec sa valise brune; il y a la gare Centrale où remonter le sens contraire des navetteurs à cinq heures du soir tient du cauchemar; il y a la gare d’Ostende où l’Homme m’a annoncée la mort de ma meilleure amie à 20 ans; il y a Paris-Nord, l’antichambre de tant de rendez-vous avec des amies connues ou inconnues; et il y a Grand Central à New York, magique et mythique. Très joli billet Edmée !

  11. Edmée dit :

    Bon lundi, ami de la lune!

  12. pierrot dit :

    Et bien y a que moi qui t’envahis par mes comms lol

  13. Philippe D dit :

    J’ai pris le train pendant 6 ans lorsque j’ai fait mes humanités et je n’ai pas rencontré tout ce que tu décris si joliment (à part les retards). J’ai donc passé du temps dans une gare et je dois dire que je n’appréciais pas cet endroit. Je ne m’y sentais pas bien.
    Je n’aime toujours pas l’ambiance des gares même si j’aime les voyages.
    Bonne fin de soirée.

    • Edmée dit :

      Eh! Moi aussi j’ai pris le train pendant des années en revenant du pensionnat, et rien de bien romantique ne m’y arrivait, c’est vrai.Bien des mésaventures, en revanche…

      Mais je continue d’aimer les gares, départs d’aventures!

  14. pierrot dit :

    EDMEE
    JE T’ADOOOOOOOOOOOOOORE!!!!

  15. Je n’aime pas trop les gares, car les gens y sont toujours pressés et je ressens beaucoup de stress dans ces allées venues incessantes. La seule gare que j’ai réellement appréciée est la gare Atocha à Madrid. Elle intègre un immense jardin qui est un pur bonheur.

    • Edmée dit :

      Il y a du stress, oui c’est vrai, mais aussi la hâte de se retrouver, ou le ralentissement douloureux avant la séparation… Chacun est dans son monde, dans son vécu. Je n’ai pas vu cette gare Atocha mais en effet… ça doit être quelque chose de très spécial!

  16. colo dit :

    Et bien, il y a du monde par ici, super!
    Voilà la gare d’Atocha Edmée.
    http://www.visitarq.com/proyectos/estacion_de_atocha/

  17. gazou dit :

    Je n’aime pas trop les gares, je n’ai pas de souvenirs très forts qui s’y rattachent…
    Si quand même, mon père était employé à la SNCF, du temps où il fallait faire poinçonner son billet pour accéder au quai… et parfois, pas souvent, nous allions le voir…ça, c’est un bon souvenir.

    A te lire, on en arriverait à aimer les gares!

    • Edmée dit :

      Oh oui, les poinçonneurs! Et les trains à vapeur qui nous empestaient dans les tunnels…

      Je n’aime pas particulièrement les gares non plus, sans les craindre. Et finalement, quand on n’a pas de voiture comme moi… on s’y retrouve souvent!

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