Promenades avec mammy

Ma mère aimait les promenades, et quand on a une maman qui aime les promenades, on en fait !  Au lieu « d’habiller ses doigts de pieds en soldats » et de « rêver la bouche ouverte devant l’armoire à jeux béante », on va prendre l’air. Lorsque j’avais une douzaine d’années, nous avions facétieusement décrété avoir fait « un pacte avec le diable ». Rien de moins. Le pacte consistait à faire une promenade durant le week-end, quel que soit le temps, et de ramener une belle photo.

Nous partions dans les chemins boueux de campagne en papotant, emmitouflées ou les bras nus offerts au soleil selon la saison. Nous caressions ânes, chiens et vaches par-dessus les fils barbelés. Evitions – bien ou mal – les bouses de vaches dans les prairies où jaillissaient encore des champignons parfumés. Emplissions nos poches de noisettes, nos bouches de mûres.

Le chien se hérissait de « plaque-madames » et attaquait les poules de ferme, ce qui faisait un concert de glapissements cocasse : les poules, la fermière et nous.  Je suppose que nous débattions de ce qui était alors notre monde : la confiture Materne était-elle plus juteuse que la Marie Thumas ? Ou même que celle de tante Suzanne ? Irions-nous voir le film dont nous avions vu les lancements mercredi après-midi ? Pourquoi ne pouvais-je lire « Agathe, ou la femme aime à être battue »  puisque c’était dans la bibliothèque ? Était-ce encombrant d’avoir des seins ? Oui, disait ma mère, surtout pour dormir !

Le merle chantait trop pour être honnête, il fallait nous dépêcher si nous voulions échapper à la pluie. Et ce pauvre chien de ferme toujours enchainé et hurlant aux voix lointaines. Le petit Jean avait-il vraiment été mangé par les loups au lieu-dit La croix du petit Jean ? Mais oui disait ma mère pendant la guerre on avait encore vu des loups pas bien loin. Et La croix des fiancés.., les fiancés étaient-ils vraiment morts de froid là ? Nous imaginions le sommeil glacial qui les avait engourdis, le réconfort qu’ils avaient cherché à se donner, la confiance amoureuse qu’ils avaient eue dans le fait qu’ils étaient ensemble : invincibles.

Au retour nous étions heureuses de la photo exceptionnelle de ce jour. Moi caressant un âne, un rayon de soleil perçant les nuages au-dessus des bosquets,  la vue d’un village dans la vallée, un poulain aux longues jambes laineuses.  Il faudrait patienter jusqu’à ce que le rouleau soit terminé pour en voir le résultat, car alors on savait attendre et le plaisir des choses qu’on ne pouvait hâter était aussi grand que celui éprouvé lorsqu’enfin le temps était venu. C’étaient souvent de petites photos carrées en noir et blanc au bord dentelé, couvertes d’un film brillant, et ce simple morceau de papier contenait plus qu’une image : il restituait un instant, une promenade, une émotion, le sens du miraculeux…

Nous rentrions par le garage, un grand porche à la porte de chêne dont la poignée avait la forme d’un lézard (volé au décès de Lovely Brunette), et de là dans la cuisine. Ceci pour éviter les foudres de Mademoiselle (Sibylla) qui, chacun le savait, exigeait sans le dire que l’on marche sur la tête si elle avait nettoyé le vestibule. Le goûter nous attendait, et nous le prenions là, dans la cuisine, assises sur de vieilles chaises de Herve peintes en gris. Du thé et des biscottes Heudebert avec de la confiture (Materne ou Marie Thumas ?) ou du pindakaas que Mademoiselle nous rapportait de Maastricht.

On savait bien peu que l’on vivait des étincelles de bonheur. Qui, heureusement, reviennent animer le feu heureux de mes souvenirs….

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30 réflexions sur “Promenades avec mammy

  1. ARMELLE B. dit :

    Votre jolie plume me fait revivre des souvenirs très proches. Merci Edmée, votre article m’enchante. J’installe votre nouveau lien sur mon blog INTERLIGNE.

  2. JMB dit :

    Depuis trois ans que je suis à la retraite j’ai un plaisir fou à reparcourir mes promenades enfantines…Tout a changé mais j’apprécie toujours autant .
    Bizzz
    JMB

    • Edmée dit :

      Ha ha! C’est vrai. Et je ne te dis pas les promenades, elles, ce qu’elles pensent en nous voyant passer… : mais… qu’est-ce qu’ils ont changé!!!! –

      Bizzzzz

  3. fred dit :

    c’est une balade toute en style et en émotions….

  4. colo dit :

    Délicieux texte plein de souvenirs imagés, de détails réels et tendres.
    Tu as une si belle plume. Merci pour cette balade touchante.

  5. Edmée dit :

    Good evening dear!

  6. Florence dit :

    Coucou chère Edmée !
    Chose promise… !!!
    Charmantes ces balades bucoliques avec une vieille boîte à images en bandoulière ! Je vous imagine dans les petits chemins creux sentant la noisette, vous égratignant les mains pour le plaisir de vous barbouiller de mûres… et toutes ces bêtes à caressées au passage. Ah ! et puis le retour avec le goûter réconfortant pris à la table de la cuisine qui sentait bon la cassonade, le café et le chocolat belge… l’odeur d’une cuisine belge quoi !
    Merci pour cette ravisante évocation du passé, j’aime beaucoup !
    Bonne semaine chère Edmée avec mes plus chaleureux bisous de bonne amitié !
    Florence

    • Edmée dit :

      Parfois la cuisine sentait tout simplement la lessive qui bouillait sur la cuisinière, ou le linge repassé avec l’odeur de la vapeur aromatisée de savon… car Mademoiselle repassait aussi dans son domaine…

      Bonne semaine chère Florence, et bons bisous!

  7. celestine dit :

    Une très jolie balade que tu nous offres là, chère Edmée. Des étincelles de bonheur, voilà une expression « célestinienne »!

  8. Chez nous aussi , il y avait promenade chaque jour sans école, quel que soit le temps. Merci pour cette page de souvenirs! Ce que j’aimais surtout c’étaient es promenades du dimanche car ce jour là il y avait aussi Papa

  9. Ah chez nous aussi les femmes de la famille aime la balade. Pour ma part ce serait plutôt la ville mais ma maman me raconte qu’elle sortait souvent avec sa marraine et que c’était aussi à travers champs et forêts. On prenait des tartines de chocolat et on parcourait les petits chemins qui je suppose sentait bon la noisette. Sans doute aussi que la marraine donnait des conseils de vie ….mais je ne crois pas, je l’ai connue un peu et elle n’était pas du genre à bourrer le crâne des enfants avec des tas de trucs à faire ou à ne pas faire. De beaux souvenirs donc, pour tous et toutes qui ont lu ton article avec ravissement….Ce mot me fait songer que demain c’est mardi et que j’adore ma balade du mardi …

  10. Edmée dit :

    Et dimanche est derrière nous… 🙂

  11. colo dit :

    Bonjour Edmée. Ce n’est pas vraiment l’endroit pour te poser cette question, mais je ne vois pas d’adresse où t’écrire. Pour mon dernier billet sur les couseuses, brodeuses, j’aimerais citer/donner un aperçu, de ta nouvelle « La brodeuse ». Tu me dis que l’éditeur n’existe plus…je ne trouve rien sur la toile. Aimerais-tu de donner une piste ou, peut-être, ne préfères-tu pas?
    Merci d’avance.

  12. mimidusud dit :

    Kikou Edmée,
    Tu as superbement bien raconté tes promenades avec ta maman,et en te lisant,je te voyais marcher à côté d’elle,caresser un petit âne ou un chien derrière un portail,et le sourire de ta maman en te photographiant….
    Se sont des promenades souvenirs que tu garderas dans ton coeur …
    Je te souhaite ma belle,de passer une bonne fin de journée,gros
    bisous à toi, de Mimi …

    • Edmée dit :

      Merci beaucoup Mimi, on ne se rend pas compte de tous les albums de souvenirs qu’on remplit pendant qu’on vit… on n’est même pas conscient, parfois, que l’on remarque vraiment les choses. Et puis un jour on a dans la tête des herbiers, des photos, des odeurs, de sons enfermés que l’on a qu’à déballer pour le plus grand plaisir…

      Bisous chère Mimi!

  13. Edmée dit :

    Bonne fin de journée, ami Pierrot!

  14. Pâques dit :

    Très joli billet, j’aime les promenades, c’est vital pour moi !
     » La marche permet de recoudre pas à pas l’évidence dissipée qui longteps a tenu ensemble l’homme et le sol  » Christophe Lamoure

  15. Claude Danze dit :

    Eh mais, ce sont, à quelques virgules près les mêmes souvenances que les miennes, ça! Et tellement bien tournées, comme tu nous y a habitués, nous, tes lecteurs.

    • Edmée dit :

      Ne me dis pas que ma mère avait une double vie? 🙂 Ah ces belles promenades… elles laissent le souvenir de l’odeur des chemins, des papotages sans importance, du vent, de la pluie ou du soleil, d’un veau à peine né… et de nos parents!

  16. laurehadrien dit :

    Moi je marchais seule avec ma chienne d’alors. C’était la fête quand une amie m’accompagnait. Mais j’ai gardé le goût de la terre humide et des champs labourés.

    • Edmée dit :

      J’ai gardé le goût aussi mais rien de tel ici… Je me promène sur les coteaux surtout… la campagne désormais est un peu loin pour moi 🙂

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