C’est à l’intérieur que nous sommes, pas autour…

Très jeune j’ai eu l’impression – pas du tout désagréable – que mon corps était mon véhicule dans cette vie, et que mes yeux étaient deux fenêtres qui me permettaient de voir où j’allais. Mon corps n’était pas vraiment « moi ». D’ailleurs si j’avais eu mon mot à dire, j’aurais eu des jambes minces nanties de délicats genoux triangulaires, une chevelure docile et pas truffée d’épis, et j’arrête l’inventaire ici parce que j’aurais vraiment touché à tout.

Avec le temps, comme finalement je n’ai pas trop de plaintes quant au  moteur, je ne pense plus à la carrosserie dont les bosses et coups dans la peinture ont fini par ressembler à ce que je suis au-dedans.

Jeune ou vieux n’a rien à voir avec l’âge du véhicule. Certain(e)s ont l’air d’avoir reçu une machine toute neuve qui pourtant fait pouf pouf en montée, a des ratés, est recouverte d’une couche de tristesse qui ternit la couleur que l’on a pourtant reçue éclatante. Des mouches et moustiques lyophilisés tremblent sur le pare-brise. Les pneus sont à moitié-plats. Et tout est neuf, pourtant. Quant aux passagers, ultra-centenaires grincheux cachés dans un engin futuriste qu’ils affligent de leur humeur, ils ne connaissent pas le son de leur fou- rire, pas même de leur rire. Ils « sourient » les lèvres fermées sur leur privacy, une privacy qu’ils gardent farouchement parce qu’ils la savent pas bien folichonne pour les autres. Ils préfèrent qu’on les qualifie de réservés et poliment mesurés plutôt que de bonnets de nuit.

Et puis il y a ces autres, ces avides de la vie, ces gourmands de tout qui ont tant à raconter, évoquer, expliquer, revivre et partager, bien calés dans leur Ford T de collection, tellement frottée et chérie qu’elle a l’air d’un éclair luisant, prenant les tournants avec la grâce d’un impala, la capote repliée comme un accordéon dont la musique n’attend que de ressortir pour s’égailler dans l’air.

Jeune ou vieux, c’est plus une question d’amour de la vie qu’autre chose. Faim et respect de la vie. Respect de ce temps qui nous est donné nous ne savons pour combien pour en faire quelque chose de bien. Faire ricocher notre bonheur sur d’autres existences. Nous connaissons tous ces gens qui sont nés vieux (et éteints, et qui tentent inconsciemment d’éteindre les lumières chez les autres) et les incorrigibles jeunes qui ont tout empoigné, savent faire le bilan sans vantardise, osent dire tout haut qu’ils regrettent certaines parades ou soumissions et que, si c’était à refaire… eh bien gamin, ne fais pas comme moi, écoute ton cœur et fonce !

Les amants - Magritte

Les amants – Magritte

Quant à l’amour, il n’a vraiment pas d’âge. Il peut produire des bourgeons et floraisons peu importe la saison de la vie. Tout comme il peut avoir la pâleur des chicorées aux teintes fantomatiques que l’on cultive en cave, même s’il naît à la belle saison. C’est que comme pour tout… il faut un sol fertile, une sève bouillonnante et la confiance en assez de demains pour faire grandir la plante au point qu’on ne peut plus la déloger…

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39 réflexions sur “C’est à l’intérieur que nous sommes, pas autour…

  1. Oh que oui! J’en ai connu, des types qui se traînaient, des vieux de trente ans! J’avais l’impression de mourir lorsque je les effleurais! Dis, c’est pas contagieux j’espère?

  2. Florence dit :

    En plus de la bonne terre il faut du soleil pour ne pas ressembler aux endives !!!
    Oui, des jeunes vieux et des vieux qui n’ont pas mûris, des beaux jeunes et des vieux beaux, des éternels fous et des toujours sages. Des tout frippés qui ont les yeux qui brillent et des peau lisses aux regards éteints…
    Il parrait qu’il faut de tout pour faire un monde ? hum !!!
    Gros bisous Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Il paraît, oui… peut-être pour que les uns rient des autres :-D… Mais j’aime mieux mon groupe, ha ha ha!

      Gros bisous à toi aussi, Florence…

  3. JMB dit :

    Je me souviens d’un chantier de montagne très pénible il y a de ça une bonne trentaine d’année. L’homme qui me formait au travail, très pointu techniquement, peinait physiquement beaucoup, usé par des années de labeur…Il devait avoir trois ou quatre ans de moins que je n’ai aujourd’hui. Un soir à l’hôtel il rageait de se sentir érodé physiquement et un peu hargneux d’être « porté » par un blanc bec comme moi; j’avais oublié cette discussion, mais quelques années plus tard, alors qu’il était à la retraite et que je passais le saluer dans sa Savoie, il me rappela cette anecdote en disant en parlant de moi à son épouse : c’est lui qui m’a dit « arrête de râler, tu te plains de ton age mais t’es condamné à rester jeune toute ta vie, regarde le Daniel il est encore plus jeune que moi et peux pas arquer tellement il grelote ! » Et il a rajouté à mon attention : » tu vois ce soir là t’as trouvé le bon mot, celui qui redonne la force » puis en rigolant : « si t’étais pas né la bas d’ssous tu s’rais un vrai montagnard »
    Tout ça pour confirmer simplement ce que tu penses, la volonté, la vigueur, la joie de vivre, tout comme la résignation, l’apathie, et le défaitisme, n’ont rien à voir avec les années.
    Bizzzz
    JMB

    • Edmée dit :

      Quelle belle histoire! C’est vrai que parfois sans le savoir on « sent » ce qu’il faut dire et d’ailleurs ça jaillit de nous avant qu’on ne sente quoi que ce soit. Et c’est le fond du coeur qui parle, et parle vrai!

      Quand je serai trop vieille pour vivre, alors oui je mourrai. Pas avant. Ca me laisse le temps de devenir une vieille dame indigne 🙂

  4. colo dit :

    Bonjour, bonjour, voyons, quel âge ai-je ce matin?
    Il y a bien sûr tout ce que dis dis si bien, et puis il y a cette variable quand on prend de l’âge, moi du moins. Parfois j’ai 40 ans et parfois 70 au lever…et la carrosserie brille plus ou moins selon les aubes!
    Belle et joyeuse journée Edmée.

    • Edmée dit :

      Ah ah! Moi la carrosserie reste assez correcte mais c’est l’occupant qui est de temps en temps, après une mauvaise nuit comme celle-ci, aussi frais que Mathusalem et se recoucherait volontiers…

      Bonne journée à toi aussi!

  5. jeanne dit :

    oui le temps comme dirait notre ami
    c’est ton ami aussi
    georges j’en suis certaine
    le temps ne fait rien à l’affaire
    prendre le soleil chaque matin comme l’espoir d’une belle journée
    même s’il fait gris
    il est là
    et jour après jour croitre vers …
    amitié

    • Edmée dit :

      Le temps se vit pas à pas… et on peut ne pas vieillir de ce petit trot joyeux 🙂 C’est un pas qui fait courir le coeur et la vie, fait absorber toute chose, et oublier les rides

  6. J’espère ressembler à mes grands-parents maternels (81 et 82 ans) qui, malgré leurs bobos de vieillesse et leur manque d’équilibre à certains moments, sont toujours dynamiques et indépendants. Bon week-end Edmée.

  7. Celestine dit :

    Moi j’ai une amie qui m’a dit que je « plairais toujours, parce que j’avais le charme intérieur qui résiste aux effritements extérieurs… » et ça m’a fait un bien fou de savoir que ma jeunesse intérieure serait quelque part éternelle. Je l’en remercie du fond du cœur.

    • Edmée dit :

      Waow! Et elle a raison, la vraie jeunesse n’est pas ternie par le flou artistique des ans! Ah ces vieilles dames dont les yeux brillent de secrets coquins, de confidences succulentes qu’elle susurrent à leurs petites filles… 🙂

  8. Tu as raison! Gourmande de la vie, éternelle amoureuse, je fais fi des ratées et des soubresauts du moteur.. Et j’avance!!

  9. gazou dit :

    Moi aussi mon corps , ce n’est pas vraiment moi, ce n’est qu’un véhicule certes indispensable mais je me sens trop à l’étroit si je me limite à lui…Bon dimanche Edmée!

  10. Cocci... dit :

    Bonjour
    les coïncidences sont vraiment merveilleuses sur la blogo
    Martine Richard vient de me donner ton adresse car nous avons fait un article avec les même similitudes
    merci pour cette belle lecture
    belle semaine colorée

  11. Pâques dit :

    Je ris de tout, de mon âge, de mon physique, de mes étourderies, des conversations enflammées sur la politique ( parfois seulement le lendemain, la nuit porte conseil ) 🙂

    • Edmée dit :

      Une bonne nuit calme bien des choses, tu as raison. Je me couche parfois avec des projets de magie vaudoue et d’incantations peu bienveillantes et me réveille, heureusement… avec des dispositions plus pacifiques… 🙂

  12. Philippe D dit :

    Eh oui! il faut de tout pour faire un monde!
    Dommage quand même qu’on ne puisse choisir sa propre carrosserie!
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      On dit qu’il faut de tout, c’est vrai. Quant à choisir, je pense que ça ne serait pas mieux. On se plairait à soi mais… aux autres, qui sait? On finirait quand même par se dire qu’on aurait dû être un plus petit modèle, ou plus spacieux, sportif ou utilitaire… on ne serait pas plus contents!

      Bonne semaine aussi!

  13. claude dit :

    Superbe synthèse de la vie. Je pense avoir été, dans ma jeunesse, un p’tit vieux dans ma tête. Maintenant, ça se voit à l’extérieur, mais je rajeunis de jour en jour à l’intérieur! Tant pis pour vous…

  14. Mimi du sud dit :

    Kikou Edmée,

    Bien réaliste ton écrit,et j’aime beaucoup 🙂
    pour l’instant ma carrosserie et mon moteur
    sont un peu fatigués 🙂 vivement que tout cela
    se finit dans la maison,pour reposer ma guimbarde 🙂
    je te souhaite une belle fin de journée,gros bisous à toi
    ma belle…

  15. jms dit :

    Pas de panique si mouches et moustiques attaquent la machine, c’est la destination et le but du voyage qui comptent. Merci pour cette ballade, j’ai beaucoup apprécié votre forme d’esprit.
    jms

  16. En relisant ce billet je m’amuse de ce que tu parles comme moi de carrosserie et de moteur! Je dis souvent que le moteur est bon mais que l’entretien est de plus en plus fréquent parce que la mécanique s’use 🙂

  17. Bonsoir, Edmée,
    Comme toujours tu as la vision et le mot justes et les commentaires se passent de …..commentaires !!!La mécanique s’use, il faut pourtant l’admettre mais ….
    A bientôt
    Denise

  18. laurehadrien dit :

    On dit même que c’est dans les vielles marmites qu’on fait les meilleures soupes (parole de ma mère)… L’élan vital qui fait du feu dans la cheminée est l’apanage de la seule vraie jeunesse.

    • Edmée dit :

      Oui, j’ai souvent entendu cette phrase que l’on disait en riant. Mais tu as raison, c’est le joyeux feu de la vie qui fait la vraie jeunesse. Il y a des feux éteints avec du bois vert qui font frisonner la maison…

  19. J’aime cette idée que le corps serait un véhicule, avec les yeux qui correspondraient aux phares. Le « moi » serait à l’intérieur et le reste ne serait que la carrosserie. Voilà qui donne du corps une autre vision et le remet . à sa place. Mais un tel concept implique un dédoublement, à savoir l’impression d’habiter son corps, qui du coup serait un peu étranger à ce que nous sommes.

    • Edmée dit :

      Tu m’interpelles; naturellement. Je reste de l’impression d’habiter mon corps, qui n’est pas moi mais tout comme je choisirais ma voiture, sa couleur; sa marque etc… j’ai sans doute mis mes couleurs et humeurs sur mon visage et arrangé l’aspect pour qu’il me ressemble (ou me dissimule, ou fasse croire que… mais ces deux options ne sont pas les miennes….)

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