Vouloir et accepter de vouloir

The Reluctant Bride - Auguste Toulmouche

The Reluctant Bride – Auguste Toulmouche

Se marier … c’était ce que toutes les jeunes filles étaient convaincues de vouloir. C’est ce que leur mère et leur grand-mère avaient voulu. C’était une tradition de mère en fille. Les revêches rebelles comme la tante Ninie et cette vieille folle amoureuse du vicaire, on savait comment elles finissaient : si elles avaient « les moyens » elles tenaient une cour austère où on venait leur rendre hommage en vue de l’héritage et pour le bien de l’esprit de famille. Mais leurs lèvres serrées, leur rire jamais entendu, leur peau  jaunie et tavelée… parlaient d’un célibat pétrificateur. Celles qui s’en sortaient bien, avaient des choses à raconter qui faisaient rire avec un peu d’embarras mais bien du plaisir, restaient belles au fil des décades… celles-là étaient soupçonnées de tout ce qu’on ne nommait pas. Car on ne pouvait afficher cette gourmandise de vivre sans être mariée… Non.

Les « moins bien nanties » vivaient chichement, mais il arrivait que le sourire leur creusât des fossettes et même que l’on en vienne à imiter leur rire de fillette attardée. Après tout, n’ayant pas d’argent, elles n’en avaient pas le souci non plus et pouvaient négliger l’écho de la bourse comme les corsets trop serrés.

Mais rien ne valait la femme mariée. Un homme avait voulu d’elle, en prenait soin, l’entourait d’argent – ou la noyait dans ses problèmes et claquait toute sa dot, mais ce n’était jamais prévu au départ.

Bref… toutes les filles normales voulaient en général se marier. C’était un peu comme passer un examen : assez jolie, assez bien maniérée, digne de porter la progéniture d’un homme et de plaire à sa belle-famille. Une fois passé l’examen, on pouvait « vivre sa vie », celle d’une femme mariée qui a un statut et des occupations… Les amants réels ou platoniques lui donnaient du romantisme. Mais certaines voulaient aussi se marier avec un homme qui leur plairait. Petites exigeantes, va ! Or le choix était de courte durée et d’un rayon encore plus court. Les jeunes filles qui restaient sur le marché trop longtemps devenaient vite du second choix. Il fallait donc faire un massacre de cœurs dès le premier bal, à coups d’éventail, de répliques spirituelles mais modestes, d’œillades tout aussi modestes bien qu’avec un zeste de flammes.

Et les soupirants sortaient du bois.

Eux aussi, d’ailleurs, pensaient vouloir se marier puisque ça prouverait dans la ville qu’un solide boulet les retiendrait désormais à leur travail et leurs engagements. Ça faisait partie des choses à faire dans une vie rondement menée. Et s’ils ne choisissaient pas assez vite, ils devraient se contenter des délaissées du premier tour, celles avec un nez en pomme de terre, un papa ayant fait de mauvaises affaires, une odeur dérangeante, de l’alopécie et quoi d’autre encore… Ils faisaient donc leurs avances.

Et ils n’étaient pas tous beaux ou séduisants comme dans les films. Et les beaux et séduisants l’étaient aux yeux de toutes les jeunes filles et de leurs mères férocement attentives, la compétition était serrée. De plus… ils n’avaient peut-être pas de garanties familiales et financières. Ou étaient précédés de rumeurs : il boit, il joue, il a une maîtresse plus âgée, il a déshonoré une jeune fille, on n’est pas sûrs de qui est son père… Et voilà où, bien souvent, la jeune fille, pour faire ce qu’elle voulait – se marier – allait aussi devoir faire ce qu’elle acceptait de vouloir.

Transiger.

Le jeune homme qui avait souvent des croûtes au bord des cils et la lèvre morose, mais allait reprendre l’étude notariale du père au  lieu de ce brun rieur aux dents blanches qui n’avait pas le sou. Le vieux garçon terne comme une paire de charentaises mais qui sera – hélas – sans surprise au lieu de ce pétulant farfadet que l’on soupçonnait d’avoir cocufié le brave vieux monsieur Machin si fier de sa jeune épouse, et qui était sous laudanum depuis l’affaire.

Oui, la jeune fille se laissait emporter par les préparatifs du « plus beau jour de sa vie » et la gaieté la grisait. Le cœur chaud de joie elle s’efforçait avec l’aide de sa mère de voir (dénicher ?) les charmes de son époux. D’ailleurs on lui garantissait qu’elle aurait oublié l’intrus dans ses pensées en un rien de temps. Bonne fille, elle ne pouvait faire la différence entre ce qu’elle voulait et ce qu’elle acceptait de vouloir aussi.

Les années passeraient avant que, si elle n’avait pas été vaincue, elle réalise qu’elle n’avait pas du tout eu ce qu’elle désirait, et bien souvent, comme l’éclair d’une flamme que l’on souffle aussitôt, le souvenir du favori s’agiterait en elle et lui rongerait le coeur.

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49 réflexions sur “Vouloir et accepter de vouloir

  1. Damien dit :

    Ce très joli texte me rappelle l’héroïne du roman de Maupassant, « Une vie ». Cela donne la chair de poule, mais pas celle qui irise les sens.

  2. Arnold dit :

    Ou, comme Emma…

  3. Paolo dit :

    Fine analyse… Cela me donne envie de suggérer la lecture de « L’Amour et l’Occident » de Denis de Rougemont. Vous vous souvenez de ce texte mythique précurseur de bien des idées?

  4. JMB dit :

    Heureusement le clergé offrait une alternative : LE CARMEL ! 🙄 😯
    😉 bizzzzz
    JMB

  5. Mon Dieu mon Dieu mais quel bonheur d’être née en 63! Quand je pense que ma mère et ma grand-mère ont connu ces conneries.

    • Edmée dit :

      Le mariage d’amour est un luxe très récent! Que dire de ceux qui se mariaient « parce qu’il fallait bien », encore dans les années 70? Etait-ce parce qu’ils avaient couché ensemble que ça les rendait prêts pour un mariage qui devait durer toute leur vie? Ou les filles que l’on pressait de se marier parce qu’elles avaient dit « non » à presque tous les garçons disponibles et il fallait « se décider »? 😦 Tu étais née, ma chère, ha ha ha, mais le sacrifice allait prendre fin quand tu serais en âge, toi! (Grosse veinarde, va!)

      • Je réfléchis et je m’aperçois que les femmes de ma famille étaient de fortes têtes. Mon arrière grand-tante, Léonie Desguin, a préféré s’installer à Bruxelles, créer des chapeaux et rester célibataire. Bien! Fière de mes ancêtres! A part ça, oui, je suis une veinarde de ce côté-là…

  6. Edmée dit :

    Les Léonie sont de fortes têtes. Avec un nom pareil… on ne peut y couper 😉 Mon arrière-arrière-grand-mère Léonie Lefébvre ne s’entendait pas avec son mari et… ne vivait pas avec lui! Na! Il faut dire qu’il y avait assez d’argent pour arranger tout ça. Mais il y a eu des femmes qui ont tenu bon. Cependant… le sacrifice était monnaie courante!

  7. fred dit :

    Heureusement nous allons bientôt avoir le « mariage pour tous »

  8. Il y avait beaucoup d’hypocrisies et de conventions à cette époque….alors que la vie est si courte. Heureusement, tout cela a bien changé (quoi que dans certains milieux, cela doit sans doute encore exister). Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Nous appelons ça hypocrisie mais c’était simplement ainsi que la société tenait ensemble. Le mariage reste une base sociale, et la procréation était l’avenir et la continuité. Le bonheur se cherchait ailleurs sans doute, quand on le pouvait. Les enfants et petits enfants étaient souvent la récompense de bien des sacrifices et une vraie joie.

      Mais je pense parfois à tous ces autels nuptiaux où sont mortes bien des illusions!

  9. celestine dit :

    Ton évocation a un petit côté « Orgueil et Préjugés »…Ciel, quelle époque épique! Mais le rêve de beaucoup de jeunes filles au 21° siècle, c’est encore et toujours de se marier…ça n’évolue guère vite!Même les homos en rêvent! 😉

    • Edmée dit :

      Je trouve que les hommes d’aujourd’hui rêvent plus de mariage que les femmes.Je peux me tromper. Les femmes, après de siècles de captivité, n’y tiennent pas tellement. Par contre, elles aiment qu’ils le veuillent, ha ha ha!

  10. nicole 86 dit :

    Bonsoir,

    ma relecture de vie resemble furieusement à celà : présentation aux parents respectifs en 70, mariage en 73, répudiation en 2008. Une vie gâchée … parce qu’ils le trouvaient « parfait » et qu’elle voulait (tellement) faire plaisir à ses parents.

    • Edmée dit :

      Même époque que moi. Un peu le même départ: ma mère le trouvait parfait aussi. Et me disait avec agacement que je ne trouvais jamais personne à mon goût, le problème venait de moi.

      Mais j’ai eu mon éruption volcanique après deux ans de mariage. Je n’ai jamais regretté, même si la route a été dure, mais elle a été la mienne et plus celle où on m’avait déposée avec ma petite valise!

      Oui, le mariage d’amour est un luxe tout récent, encore flambant neuf.

      • nicole 86 dit :

        Helas pour moi, le formatage parental et sociétal, l’extrème isolement dans lequel j’étais confinée et ce qu’il faut bien appeler ma couardise, mon manque d’élan vital ont fait le reste.. Il est désormais trop tard pour qu’un sursaut soit possible. Je ma’autorise juste à reconnaitre que je suis un vestige, le pire est que je dois de surcroit prendre soin de mes géniteurs (devoir d’état de fille unique)

        Haut les coeurs, un rayon de soleil sur Lille et la vie semble moins difficile ! Bon dimanche.

      • Edmée dit :

        C’est désolant… Pas évident de ne pas avoir peur, ou de choisir sa peur: provoquer le changement et ne pas savoir ce qui en résultera, ou endurer « ça » ad vitam aeternam…

        Mais haut les coeurs, oui! Il reste ce qu’il reste, et il faut s’agripper à tout ce qui nous fait plaisir, il est plus que temps! Bon dimanche aussi 🙂

  11. colo dit :

    Fine analyse Edmée! Ces traditions ont été (et sont encore parfois, grrrr) généreusement alimentées par la littérature: autant le mariage que l’amour ont vu les stéréotypes y fleurir abondamment, ce qui n’a pas aidé à en sortir!
    Juste une remarque: les hommes en souffraient aussi devant épouser la fille de ou de DE par intérêts familiaux ou autres….
    Beau weekend!

    • Edmée dit :

      Tu as bien raison et j’y ai repensé par la suite. Un journal intime familial nous montre une jeune fille qui croise le regard d’un jeune homme, le fiancé de sa meilleure amie, et elle dit « nous avons pleuré ». Ils s’aimaient donc, mais leurs destins étaient scellés. Il a épousé sa meilleure amie.

      Mais dans le cas des hommes, leur vie sentimentale n’était pas limitée à leur épouse s’ils le désiraient. Les maisons closes pour la chair et les maîtresses pour l’amour et l’affection, on le leur concédait. Et heureusement quelques épouses ont aussi trouvé leur chemin de traverse vers le bonheur interdit!

  12. Go dit :

    Je ne connais ni cette époque ni cette situation. En fait, je me pense plutôt comme un orphelin. Une famille (non-dysfonctionnelle) est un luxe. Je reconnais trop bien qu’une famille avec ses valeurs hypocrites est un fardeau, une peine à purger. Quand même cela donne envie de vagabonder et de se perdre dans un bonheur lointain. Bonne semaine, Edmée.

    • Edmée dit :

      Toutes les familles ont leur talon d’Achille et parfois c’est toute la jambe qui va mal 🙂 Et chacun naît avec son fardeau qui est son challenge de vie.

      Le tout est d’en sortir vivant!

      Bonne semaine, Go!

  13. J’ai déjà commenté ton article, mais je passe juste te souhaiter une bonne semaine.

  14. jeanne dit :

    je me suis mariée par amour très jeune
    divorcée 15 après
    re mariée pour un nouvel amour
    heureuse quand même de ce parcours
    pas facile la vie …. amoureuse
    avec ou sans mariage

  15. Edmée dit :

    Pas facile du tout. Et puis quand on est jeunes on peut être amoureux mais… aime-t-on tout court? C’est difficile de savoir la différence si elle n’est pas fulgurante. On peut être amoureux parce qu’on sort à deux, qu’on aime les mêmes films, qu’on se voit tous les samedis, qu’on se fait de petits cadeaux etc… On n’a, quand on est jeune, aucune raison d’avoir des conversations de fond ou de comprendre que les divergences… on ne les supportera pas joyeusement toute la vie.

    Tant de choses qu’on ne sait pas!

    Je suis amoureuse. Et pas mariée 🙂

  16. Mariage, divorce douloureux ou vie de frustrations, triste veuvage ou agacements quotidiens….La vie est rarement telle qu’on l’avait imaginée et pourtant pleine de surprises et de rebondissements qui font qu’on la chérit. Amusant!

  17. Florence dit :

    J’ai fait marche arrière pour venir ici !
    Après le mariage et la déception, elles pouvaient prendre un amant !!!(ou des, si elles avaient du tempérament !) (°v°)
    Re bisous Edmée !

  18. Nadine dit :

    Comme le dit Carine-Laure « Quel bonheur d’être née en 63 ! » (Nous sommes de la même année) et j’ajouterais : en France. Dans encore bien trop de pays, les femmes doivent se plier aux décisions de leur famille et épouser l’homme qu’elle leur a choisi.

  19. Edmée dit :

    Oh oui, je sais! Et même encore « chez nous » si les conventions sociales sont encore de mise!

  20. youri dit :

    Marié parce qu’il le fallait bien après avoir perdu le grand Amour de ma jeunesse sur décision de son père…..
    36 années de séparation…..
    Et le retour après tant de temps pour s’apercevoir que rien n’a changé dans cet Amour.
    Nous avons repris notre Histoire là où les circonstances nous avaient obligé de les laisser !!!!

  21. Edmée dit :

    Et je vous souhaite que tout le bonheur enfin au grand jour ne s’attarde pas trop sur les années « perdues » mais au contraire en bénéficie: le retrouver fort et plus vivant que jamais est un merveilleux cadeau. Profitez-en tout doucement et à fond….

  22. J’aime bien relire tes anciens articles et….mon commentaire. Non, je n’ai pas changé d’avis depuis 2013.

  23. Béa de C dit :

    En lisant la plupart des commentaires précédents je me dis que j’ai eu beaucoup de chance de naître en 1960 et de n’avoir voulu en faire qu’à ma tête!
    Résultat: 34 années de mariage heureux et deux jolies filles que tu connais bien! (même si la vie ne nous a pas épargnés mais ça c’est un autre chapitre!)
    Plein de bisous, ma chère Edmée…

    • Edmée dit :

      Je pense que certains de ces mariages pouvaient être heureux aussi, il s’en faut parfois de peu, ou de beaucoup… et il y a eu de nombreux mariages réussis dans ces époques, et de malheureux à la nôtre… Car au fond en faire à sa tête est bien, si c’est vraiment… « à sa tête » et pas pour prouver notre indépendance… On se tend tant de pièges à soi-même aussi.

      Finalement, les mariages heureux d’aujourd’hui ne sont pas plus fréquents… car encore une fois, il s’en faut de peu et de beaucoup.

      Tu as eu de la chance, de la sagesse, de l’amour… et donc même si la vie vous a bien secoués, c’est du bonheur qui ressort. Et oui, de très jolies filles, mais avec de tels parents… là il s’en serait fallu de beaucoup pour les rater 😀

  24. Armelle B. dit :

    Un portrait très juste de la situation de bien des femmes d’autrefois. Cependant, l’une de mes grand-mères était enchantée de son choix. L’autre un peu moins mais je plains davantage le mari , mon grand-père, qu’elle. Je me souviens d’un ami qui me disait que les mariages arrangés pouvaient déboucher sur des résultats inespérés. Le sien, entre autre. Il avait su dégourdir sa femme un peu figée dans la pudibonderie. Et ils avaient fini par être très heureux. Aujourd’hui on ne se marie plus, ou pour des temps très courts. Est-ce mieux ? Je ne juge pas. Mais on peut facilement divorcer et essayer son mari avant de se passer l’anneau au doigt.

    • Edmée dit :

      Comme vous, Armelle, je sais qu’il y eut bien des mariages heureux dans ces « arrangements ». On attendait moins de choses capricieuses comme aujourd’hui, on attendait l’essentiel, et si on avait le sens du partage, de l’affection, on pouvait être très heureux. Et aujourd’hui où tout le monde s’écrie « ouf, plus jamais ça » et choisit soi-même… le résultat final n’est pas plus garanti, d’autant que la place a été faite aussi à des exigences futiles et un égoïsme dérivé du « j’ai le droit à »…

      Il y avait des avantages et inconvénients autrefois, tout comme maintenant. Et on imagine bien trop que les femmes d’alors étaient des victimes: les aventures existaient, et les maris martyrs aussi 🙂

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