L’amour pour les nuls

Le rituel de la volupté

Le rituel de la volupté

La bibliothèque de mon grand-père paternel renfermait, je l’ai dit, bien des informations sur l’amour des sens, ou les sens de l’amour…

 

Et mon père vient de me donner « Le rituel de la volupté » de Pierre Bonardi, tout convaincu qu’il s’agissait en fait de l’œuvre incognito de Marguerite Burnat-Provins, trop discrète pour publier un tel titre sous le nom d’une faible femme ignorant naturellement tout, comme il se devait, de la volupté et ses mystères.

 

Mais la dame était loin d’ignorer quoi que ce soit et avait elle-même publié « Le livre pour toi », splendide ode d’amour au corps masculin. Et quelle audace ! On était alors en 1906, elle était mariée, et à 34 ans tomba très très très amoureuse d’un jeune ingénieur, Paul de Kalbermatten. Amoureuse au point qu’elle trompa publiquement son mari et publia ce livre, qui est encore considéré comme l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature française, composé d’une centaine de poèmes dédiés à son amant, sa beauté et le plaisir qu’il lui procurait.

 

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins était une relation de mes grands-parents, qu’elle connut sans doute en Argentine alors qu’elle avait une cinquantaine d’années. Elle avait divorcé et épousé son amant et eu une vie itinérante depuis.

 

Quant à Pierre Bonardi,  il est loin d’être un nom d’emprunt. Et en tant qu’homme, il avait tous les droits d’écrire sans détours cet abécédaire de la volupté, publié en 1922.

 

L’origine de la confusion tient sans doute au fait que probablement Le livre pour toi n’était pas étranger à mon grand-père et que deux lettres provenant de Marguerite Burnat-Provins, très affectueuses  et envoyées de Buenos Aires lors du décès de mon arrière-grand-mère en 1926, étaient glissées entre les pages de ce petit livre destiné à faire d’un rustre de caniveau un amant si savant que celles qui ne le rencontreraient pas ne sauraient jamais rien du plaisir. Pauvres créatures…

 

En préface, il nous annonce la couleur : « (…) Mais du quartier pauvre au quartier riche la même lamentation s’élève de celles qui pleurent leurs rêves de jeunes filles. Toutes celles qui ont un jour trahi la fidélité légale ou le serment consenti dans une attente merveilleuse, toutes celles qui courent à l’adultère comme un embrasé vers le puits saharien, toutes n’apportent à leur nouvel amant que leur indigence et leur tristesse qui sont les reflets de l’indignité de l’homme qui prétendit en faire des femmes …(….) »

 

Il continue en comparant les vierges qui n’ont de l’amour que l’écho des cris que la première fois leur avait arrachés, et les femmes infidèles (« perverses ») qui elles, confondent des crispations nerveuses avec la volupté : « (…) Les unes étaient encore guérissables, puisqu’elles ne connaissaient rien que l’ennui de se soumettre régulièrement à une gymnastique écoeurante ; les autres étaient à jamais perdues pour l’amour, puisqu’elles croyaient l’avoir trouvé  alors qu’elles sacrifiaient à une caricature… (…) ».

 

Et voilà ! Sans rencontrer cet amant exceptionnel, même les femmes qui se croyaient comblées ne le seraient jamais vraiment.  Heureusement… il arrivait à la rescousse avec un rituel parfait qui sauverait désormais les vierges et les futures perverses sans discrimination. (Mais il aurait la tâche ardue car… combien de femmes insatisfaites à satisfaire, et donc il lui fallait, par son œuvre, motiver beaucoup de candidats à la volupté parfaite, prêts à se dévouer dans la rédemption de ces pauvres femmes).

 

C’est amusant à lire quoi qu’on en pense. Après un long préambule on arrive à la page 45, celle où débute le rituel proprement dit. Et l’auteur de commencer à tutoyer son lecteur, car il souligne que nous arrivons à des sujets très confidentiels. Il s’attaque au nœud du problème sans détour : éprouver de la sympathie, de l’amitié, une curiosité pour l’autre, c’est bien, mais ça ne fera d’eux que de bons amis. Ils ne seront jamais « amants » s’ils n’ont pas d’harmonie sensuelle : «  (…) Le chien fuit un inconnu et en caresse un autre sans raison apparente, parce que l’odeur du premier lui est gênante et celle du second agréable.

 

L’homme est tenté de faire de même, mais son éducation  l’a perverti et le pousse à juger et non à flairer. Ainsi son esprit critique lui impose-t-il des camaraderies qu’il porte comme des pénitences et dont le seul instinct l’aurait préservé.

 

Or, si un commerce quelconque se ressent de l’antipathie causée par la vue, l’odeur ou le toucher, que dire de cette antipathie installée dans l’amour ?

 

Ce brun s’habituera-t-il à cette rousse ?

 

Cette blonde au  goût fade s’accordera-t-elle avec cet homme noir aux effluves poivrés ?

 

Ils s’y habitueront… ils s’y habitueront… jusqu’à la nausée… et à la rupture (…) »

 

Je vous avoue que je suis d’accord avec lui sur ce point. Je me souviens qu’adolescente, entrant à la banque avec ma mère, nous avons rencontré un monsieur bien fade et peu appétissant, qui s’est rué vers elle, lui a affirmé que j’étais son portrait craché – ce qui visiblement le comblait de bonheur -, tandis qu’elle dissimulait mal son manque d’empressement. Dès qu’il fut parti… elle se mit à rire et me dit « beurk, il m’a un jour embrassée et c’était dégoûtant ! » . Souvenir lapidaire d’un soupirant !

 

Pierre Bonardi, quant à lui, continue en nous expliquant le prodige de l’amour :

« (…) Le prodige de l’amour est qu’il crée pour chaque union des êtres neufs. (…) Le prodige de l’Amour est de couvrir les amours défuntes d’une telle brume et d’illuminer si joyeusement le présent que le présent seul est radieux. Dans une étreinte, que les affinités autorisent et font prévoir parfaite, on apporte toujours une âme vierge, un cœur vierge et un corps vierge. (…) »

 

Bon, là aussi je peux lui donner raison, à ce monsieur !

 

Il se désole de deviner que ce que les hommes auront appris dans son livre, ils ne le révèleront pas à leurs enfants, les laissant à leur tour errer et se tromper. Il explique au lecteur que l’accusation si juste d’avoir été un mauvais père lui fera mal. Mais qu’il ne l’aura pas volée.

 

Et là, chapeau ! Car au fond, il ne fait rien d’autre que comprendre et expliquer que les mariages arrangés le sont sur des bases de raison, et seront des désastres pour la plupart s’il n’y a pas « quelque chose de plus personnel en plus». Il veut nous sauver ! Zorro est arrivé avec son précieux rituel….

 

Tentant de sauver le mariage malgré tout, il se permet de petites comparaisons entre l’amant et le mari… L’amant certes a l’avantage de n’être vu qu’au mieux de sa forme, et prêt aux délices de la chair. Mais… oui, mais ! Que ce soit lui ou la maîtresse, ils n’ont que quelques heures devant eux et souvent ces quelques heures sont égratignées par un simple retard dans « le métropolitain », un souci domestique au moment de partir, un conjoint soupçonneux etc… Alors que le mari, lui, étant là tout le temps, peut tirer parti de l’image romantique d’un coucher de soleil, d’une sonate, de la lecture d’un poème…  Autre avantage certain : le mari mange ce que mange son épouse. Si ils sont friands d’ail tous les deux, eh bien aucun ne sera incommodé par des relents d’aïoli au lit. Par contre  un amant qui fume le cigare ou sent la bière… ça peut couper l’enthousiasme.

 

Indigné, il explique que l’accouplement n’est pas l’amour. Cela ressemble à l’amour comme un bourricot kabyle à un cheval arabe.

 

Maintenant… voici la partie difficile. Car comment reconnaît-on celui ou celle avec qui on vivra l’Amour, celui qui conduit à la vraie volupté et non pas à des crispations nerveuses ?

 

C’est bien simple, dit-il. Il « suffit » – pour un homme – de ne pas hésiter à coucher avec toutes les femmes qui lui plaisent. Ça prendra du temps voire des années mais c’est la recherche du Graal et nous savons combien l’enjeu vaut les affres de la recherche :

 

« (…) Donc, dis à ta maîtresse après ton grand spasme et le sien :
A quel moment me suis-je donné ?
Si elle le sait et qu’elle te parle avec volupté et reconnaissance, loue les dieux et garde ta femme. Tu l’as rencontrée, c’est ELLE. Et mon devoir est de te rappeler  qu’il n’en traîne pas à chaque coin de rue ni dans tous les salons que tu honores de ta présence.
Si elle ouvre de grands yeux étonnés, explique-lui ce que tu veux savoir, pourquoi il importe que tu le saches. La plupart du temps, hélàs ! toutes ces explications sont nécessaires.
Si elle comprend, si elle veut comprendre, prends patience et éduque-la comme tu l’entends. Tu arriveras à la mener sur ta route, tu seras étonné de ses progrès et tu l’aimeras plus que toute autre, puisqu’elle sera l’enfant de ton esprit.
Si elle discute, ergote, fait l’esprit fort et ne veut rien comprendre, va-t’en ! (…) »

 

Voilà… il y avait donc un examen de passage ! Et naturellement, l’homme ne le ratait jamais, seule la femme pouvait échouer. C’est si simple…

 

Mais quelle récompense ! Dans le chapitre Sotto voce il attaque par « Il y a bien une caresse sur quoi je sens que ta curiosité est en éveil et aussi ta perversité » et il tourne en rond pour dire sans nommer, au point qu’on se sait trop de quoi il parle, mais il met en garde : « Oser ces jeux, c’est endosser la tunique de grand-prêtre, de demi dieu… il n’est pas permis de s’y révéler médiocre » et puis il conclut « Mais surtout gardez-vous d’en parler »

 

Pierre Bonardi

Pierre Bonardi

Il serait intéressant de savoir s’il avait une épouse, combien de maîtresses il a soumises au test de l’orgasme simultané (et simulé sans doute…) et si vraiment, entre ses bras, on connaissait l’extase et non pas des crispations nerveuses

 

Et à mon avis, Marguerite Burnat-Provins aurait bien ri à cette lecture !

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39 réflexions sur “L’amour pour les nuls

  1. JMB dit :

    Et bien sûr, le monsieur a un nom à consonance latine ! presuntuoso !!!
    Bon à part ça pour ce qui concerne la pudeur imposée aux femmes écrivains il me semble que les lettres galante émanant de la gent féminine ne datent pas d’aujourd’hui !

    • Edmée dit :

      J’ai trouvé ce texte tellement amusant… et fat. Je pense qu’il s’agissait surtout de vendre facilement un texte aux timides accents érotiques. Le livre de Marguerite l’est bien plus, et plus directement!

  2. ARMELLE dit :

    Excellent article. Il a été beaucoup dit, beaucoup écrit sur les voluptés de l’amour et sur les illusions qu’il engendre, mais je pense que le meilleur amant est celui qui dure. Et les maris ont souvent l’avantage. Car ce sont eux qui sont là pour rassurer, essuyer une larme, vivre le quotidien aussi banal soit-il ; ce sont eux encore qui sont à nos côtés lors des deuils et des mauvais coups du sort. Il est bon de les réhabiliter, car n’est-ce pas auprès d’eux que l’on apprend le mieux les vertus du partage.

  3. Florence dit :

    Coucou chère Edmée !
    Ce sujet, depuis que l’homme sait écrire, a fait couler beaucoup d’encre (j’avais envie d’écrire couler beaucoup d’ancres !(°v°)!) Allons restons sérieuse Florence !
    Il ne faudrait pas connaître la tête de ceux qui écrivent de tels livres, car si elle ne plait pas le lecture est gâchée ! Là, je t’avouerai, que je trouve son profil assez déplaisant et je n’aurais vraiment pas aimer faire une partie de « cucu-panpan » avec lui ! beurk !
    C’est vrai que l’odeur d’une peau est primordial pour moi ! Le plus beau garçon m’aurait été rebutant si son odeur ne m’avait pas plue !
    Sur ce, je t’embrasse et te souhaite une très belle journée ! A bientôt chère Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Tu as raison, il ne me dit rien non plus, le brave expert! Et c’est vrai que l’odeur est importante, la compatibilité de la peau aussi…

      Bisous chère Florence, et à bientôt aussi…

  4. lascavia22 dit :

    Et bien, pour ma part, l’assurance (et la mégalo, sans doute) que semble avoir possédée l’auteur du « guide pour monter au Nirvana » (et y rester, si possible, ah ah ah), me donne des crispations, mais pas nerveuses : de rire, de rire, de rire….si bien qu’il me fait atteindre -l’extase- dans le fou-rire. Youpi !

  5. Tu m’as bien fait rire! Bon week-end Edmée.

  6. Pâques dit :

    L’amour et la façon de le concevoir c’est pour moi comme un parfum à chacun de trouver l’essence qui nous ravit et nous transporte…

  7. celestine dit :

    Les hommes (j’entends les êtres humains) se compliquent toujours l’existence au maximum, selon la bonne règle: pourquoi faire simple si on peut faire compliqué?
    La principale complication vient de ce mélange entre le sexe, l’amour et l’éducation des enfants. Alors que tout le monde sait que pour une écrasante majorité, ce sont trois choses différentes, et bien fol qui croit le contraire.
    Une fois de plus, la religion a brouillé les pistes en enfermant les trois dans un « packaging unique » appelé mariage. Ce qui a fait des générations de frustré(e)s, de complexé(e)s et de malheureux(ses) en enrobant le tout d’une bonne couche de refoulement et de culpabilité.
    Alleluïa! Quand je pense qu’il paraîtrait que ça ferait rêver aussi les homos…dites moi que je rêve.

    • Edmée dit :

      Oh comme tu as raison! Ils se battent même pour recevoir la même chose que tout le monde 🙂

      Je crois que c’est à présent que c’est sans doute le plus difficile car on nous rappelle la « chance » que nous avons eue de faire un mariage d’amour, dont on attend complicité-volupté-confiance-amitié-partage et j’en passe.

      Autrefois au moins, on savait avoir fait au mieux un « mariage d’inclination » et on savait qu’il y aurait des compensations discrètes tout au long.

  8. fred dit :

    Mariage d’amour, illusions en retour! Le mariage a encore de beaux jours devant lui, vu le nombre « d’amoureux » qui ont défilé ces derniers temps! Bonne soirée et bon week end aussi

    • Edmée dit :

      Le mariage représente une garantie économique pour la société, et donc ne disparaîtra pas. De plus, les Américains ayant constaté que les mariages diminuent le pouvoir d’achat inversent la vapeur: le divorce c’est mal et c’est pour les losers, les plus malins sauvent leur mariage de tout. De plus en plus on verra des films blockbusters où la femme se sacrifie glorieusement pour tout pardonner à son époux qui boit, ment, vole, la trompe et est le gériaphile des la pleine lune…

      Bon dimanche! 🙂

  9. Edmée dit :

    Ooooooups Youri! C’est un mot inventé par ma sauvagerie: l’inverse d’un pédophile 🙂

    Bon dimancheè

  10. Un petit coucou en passant pour te souhaiter une bonne semaine.

  11. colo dit :

    C’eut été bien dommage que tu gardes cette perle pour toi seule! J’ai bien ri, merci!
    J’ai lu de longs extraits du « Livre pour toi », nettement plus folichon, mais moins drôle, ça oui!
    Belle semaine Edmée.

  12. adèle dit :

    Moi, je crois que ce monsieur est un petit rigolo et qu’il faut prendre ce manuel au deuxième degré. Bien attrapé les petits curieux pervers!

  13. Je vais rechercher et tenter de me procurer ce  » un livre pour toi »

  14. Philippe D dit :

    Je crois que je vais laisser ce livre aux amateurs du genre.
    Passe une bonne soirée.

  15. Nadine dit :

    J »aimerais bien, tout comme toi, Edmée, connaître l’avis des femmes que ce monsieur a séduites. J’adore le titre de ton billet. « Le rituel de la volupté » transformé en « L’amour pour les nuls », il fallait y penser ! Peut-être pourrais-tu songer à une adaptation complète de ce bouquin et le publier chez CDL !!!

    • Edmée dit :

      Je le trouve d’une fatuité insupportable. Comme dit Adèle dans les commentaires, je pense qu’il a surtout essayé de faire de l’argent avec du vent. Le livre est pratiquement à mettre entre toutes les mains et ferait rire du père au petit-fils, mais le titre « sulfureux » a dû faire espérer des recettes infaillibles…

      Nadine, j’ai enfin commandé « Sauvetages »!!! 🙂

  16. C’est bien rigolo ! Dommage que je ne puisse pas le trouver à la bibliothèque, sinon je me le serais lu à voix haute…
    Bonne journée !

    • Edmée dit :

      Bonne journée aussi et … tu peux un jour avoir de la chance aux puces 😉 Le rituel pucé de la volupté…

    • Edmée dit :

      Pas moyen d’accéder à ton site ce matin, je dois ré-essayer plus tard! J’arrive sur la page d’accès général, blospirit.com, mais pas sur ton blog! 😦

    • Edmée dit :

      Toujours pas moyen d’arriver sur ton site, il est détourné sur un site pour trouver ma femme idéale en Chine!!! Je ne blague pas… Je suis ton lien et reçois un formulaire pour trouver ma femme idéale 🙂

  17. jeanne dit :

    oui l’odeur
    je saurai reconnaitre
    encore peut être sans doute :o))
    les propriaitaires de trois pulls !!
    si sensible je suis !!!!

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