Ce que Jacquie a vu

Alors qu’il « diminuait » paisiblement, mon père se promenait dans ses souvenirs. C’est peut-être ce qu’on veut dire quand on parle de « retomber en enfance ». Non pas qu’il soit retombé dans l’état du nouveau-né qu’il faut prendre en charge, mais dans son cas, c’était dans son enfance qu’il jouissait le mieux du présent je crois. Il se regardait, dans le film sur son passé ou de vieilles photos, et me décrivait cet enfant absolument étonné devant la vie et ses surprises, et je voyais qu’il avait de la tendresse pour ce petit être qui avait été lui et vers lequel il retournait si volontiers, retrouvant une mère jeune aux mains caressantes et à l’odeur de savon.

Papa et sa mèreUn petit garçon qui, parce qu’on avait cru le perdre et qu’on savait désormais qu’il serait le seul, était le coeur même du monde pour ses parents. Sans doute peu impétueux, prudent, soucieux de bien faire ce qu’on attendait de lui. Sauf pour « bien manger », ce qu’alors il détestait et il se transformait en statue de pierre pour ne pas ouvrir la bouche. Poli et courageux si on attendait – exigeait ! – de lui le courage, comme cette fois où, bien petit encore, lors d’une traversée vers l’Amérique du sud, le bateau s’arrêtait loin d’un petit port où il fallait faire escale, et les passagers étaient descendus sur des barques au moyen de nacelles. Ce jour-là le vent soufflait fort, le bateau et les barques tanguaient et la nacelle se balançait dangereusement, faisant hurler le petit garçon de peur. Mais, me dit-il, on lui a promis d’acheter, une fois à terre, une jolie paire de bottes rouges, et c’est la vision de ces bottes rouges qui a fait de lui un grand garçon pendant cet impressionnant débarquement.

Un petit garçon qui ne doutait pas que la terre entière se dévouerait pour lui faire plaisir : au cinéma avec sa mère, alors qu’il devait aller à la toilette pendant le film, il lui dit tout sérieux : dis-leur bien qu’ils attendent !

Papa petit princeUn petit garçon qui obéissait sans discuter et, comme tous les enfants, sans la notion d’un « et après ? », car alors qu’il refusait de manger quelque chose sa mère à bout de ressources le mit devant un choix : soit il mangeait soit elle lui faisait sa valise et il pouvait partir. Il aima beaucoup la seconde option et demanda donc à sa mère très sérieusement de lui préparer sa petite valise et… il s’en alla. Un choix qu’on ne lui donna plus jamais par la suite…

Un petit garçon qui avait un peu de mal à passer d’un monde à l’autre, entre l’Amérique du sud où il habitait, s’appelait Tiago et parlait l’espagnol, et la Belgique où il devenait Jacquie et venait en visite avec ses parents et ne parlait que le français. L’oncle Edouard sentait le cigare, et le grand oncle Charles, frère de son grand-père maternel, lui faisait des blagues qu’il ne comprenait pas (comme lui demander combien de petits pois il y avait sur sa fourchette… ce qui l’avait  vraiment intrigué : devait-il vraiment le savoir? ).

La maison de son grand-père lui semblait incroyablement grande, avec un hall immense dans lequel, selon lui, une autre maison aurait tenu. Plus tard, quand il sut galoper un peu avec ses cousins et cousines, il montait dans la petite tourelle sur le toit et contemplait la cime des arbres. Suzanne, sa cousine plus âgée, l’inondait d’amour et d’histoires de guerre où des mots tels que « nos braves » et « le sang de nos soldats » revenaient souvent, car elle avait perdu son père en 14-18 et il lui manquait terriblement même si elle ne l’avait presque pas connu. Il était devenu un « brave ayant donné son sang pour la gloire de la patrie ». Mon père, le petit Jacquie bien sage était encore petit pour avoir l’âme guerrière mais était un excellent auditoire.

La sœur de sa mère avait deux enfants, un garçon malicieux et une jolie fillette grincheuse et autoritaire qui adorait boire l’eau du bain qu’on leur donnait à trois, proclamant d’un air déterminé que ch’était bon, l’eau chale ! Devenue une dame grincheuse et autoritaire elle avait aussi une voix et une diction bien particulières qu’il adorait m’entendre imiter : lui qui avait toujours résisté à l’esprit moqueur que mon frère et moi avons hérité en ligne droite de son père, il s’en délectait, hilare, soupirant avec émerveillement « mais comme tu l’imites bien ! »…

Papa tond la pelouseJ’aimais découvrir ce petit garçon et le retrouver sous la forme d’un ravissement amusé sur les traits de mon père. Ce petit garçon, comme tous les enfants du monde, vivait la fin d’une époque et heureusement avait conservé pas mal de choses dans ses souvenirs.

C’est un peu comme si, par la grâce de sa mémoire, j’avais le droit de jeter un œil sur des choses disparues.  Et même sur celles que ses parents ont connues avant lui et lui ont raconté. Comme de la première communion de son père (il est né en 1890, donc on doit être en 1902 environ je suppose) qui fut son passage initiatique de petit garçon à grand garçon : sa grand-mère Léonie avait trouvé que c’était le jour ou jamais et lui avait offert – après la cérémonie ! – un cigare et de l’alcool. Voilà de quoi rendre une grand-mère inoubliable. Il faut dire qu’elle, elle fumait le cigare… Et que le pauvre communiant a eu mal au coeur et a vomi tout son bon repas de communion.

Ou le duel qui opposa mon futur grand oncle à un rival russe que mon grand-père préférait comme soupirant pour sa sœur. Le duel eut lieu, mon futur grand oncle devint mon grand oncle (un peu plus tard) et ma grand-mère fut tellement ulcérée du fait que son fiancé s’était mêlé du choix des prétendants de sa sœur qu’elle refusa de le revoir – pour un temps… – et qu’en grand romantique il s’en alla pour s’engager à la légion étrangère. Où on ne le voulut pas, ce qui lui permit sans doute de devenir mon grand-père car la légion n’était pas un simple boot camp !

 

Papounet

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37 réflexions sur “Ce que Jacquie a vu

  1. gazou dit :

    Comme j’aime la façon dont tu nous parles de l’enfance de ton père…et quelle chance qu’il ait pu te restituer tant de souvenirs

    • Edmée dit :

      Comme toujours, c’est avec l’âge que le passé prend son sens, et j’écoute avec plus d’attention maintenant… car un siècle, c’est si court!

      • Pour sûr…
        J’ai été élevé par mon arrière-grand-mère maternelle qui était née à Mustapha en 1875, avait quitté l’Algérie pour la Nouvelle Calédonie à l’âge de huit ans (deux mois de voyage), puis était revenue en métropole vers 26 ans, mariée à un « gendarme à cheval ».
        Une véritable page d’histoire… Comme on aimerait avoir été davantage à l’écoute ! (j’en parle dans mon dernier roman, semi-autobiographique…)
        Bonnes fêtes, Edmée !

      • Edmée dit :

        De très belles fêtes aussi Christian! Oh oui, les histoires « vraies » sont tellement plus intenses que les histoires que l’on invente!!!

  2. Nadine dit :

    J’aimais beaucoup écouter ma grand-mère raconter son enfance ou son adolescence. « Le droit de jeter un oeil sur des choses disparues », comme tu l’as si bien dit. Ma mémé prenait, elle aussi, beaucoup de plaisir à évoquer ses souvenirs, même si certains d’entre eux étaient très douloureux, comme le décès de sa petite soeur. Elle m’a aussi parlé de sa première sortie avec son amoureux, mon futur grand-père. Pas question de rester seule avec lui, son père était là ! Mon cerveau capturait toutes ses paroles, je me disais que c’était précieux, qu’il fallait vraiment que je m’en souvienne pour le transmettre à mon tour. Et, pour être sûre d’avoir bien tout retenu, je lui demandais de me raconter à nouveau. Très drôle la dernière photo de ton papa, j’adore ! Comme quoi on peut être espiègle à tout âge.

    • Edmée dit :

      C’est bien ça: nous sentons une sorte de devoir à faire survivre leurs souvenirs un brin plus loin, de les léguer aux descendants, que leurs grands-parents ne soient pas que noms et photos, mais de vraies vies dont les échos courent en eux, qu’ils le veuillent ou non!

  3. JMB dit :

    Le mien orphelin de mère très tôt, « placé » pour ne pas dire abandonné par mon grand-père jusqu’à son adolescence, parlait peu de sa douloureuse enfance. J’en ai plus appris par des proches de la famille que par lui même. En fait je pense qu’il n’a jamais été vraiment heureux. Très digne et droit il a rendu son dernier souffle dans mes bras il y a quelques années. Ce dernier regard de souffrance, sans un mot, reste gravé dans ma mémoire plus explicite qu’un long discours.
    Comme toi j’adore mon père.
    Bizzzz
    JMB

    • Edmée dit :

      Une vie sans bonheur, c’est bien triste. Mais si tu l’aimais, c’est qu’il donnait aussi de la joie et des choses solides, même si c’était moins apparent…
      Adore-le donc! 🙂
      Bizzzzzz

  4. jeanne dit :

    quel recit plein de tendresse tu nous donnes
    on le voit bien cet homme
    et c’est touchant de l’imaginer peit garçon
    car pas bien loin
    il y a toujours de l’enfant qu’on était
    merci

    • Edmée dit :

      C’est vrai… et maintenant que nous sommes tous les deux assez « vieux », nous regardons le même petit garçon et il nous fait sourire…

  5. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Très agréable mini biographie du ptit Crevette ! Cela nous change des mariages, couples, mals mariés, etc…
    Il a eu une enfance pas banale le ptit Crevette ! Et physiquement, il était bien mignon ! Je trouve que tu lui ressemble un peu en prenant de l’âge, tu as sa finesse !
    C’est une grande richesse d’avoir les souvenirs des parents et ancêtres, s’ils ne fabulent pas trop ! Chez moi, c’était le hic ! ils fabulaient beaucoup trop, et depuis que je le sais, je me méfie des histoires véridiques qu’ils racontaient !
    Encore de nombreuses année à raconter ses souvenirs et je vous embrasse tous les deux !
    Je ne sais pas ce que je tape c’est caché !!! Pas facile !!!
    Bonne fin de semaine !
    Florence

    • Edmée dit :

      Tu as raison, il faut qu’ils ne fabulent pas trop… Chez nous c’étaient plutôt les secrets sulfureux, ils cachaient tout. L’Oncle Adolphe a eu « une vie qu’on n’osait pas raconter » (mais j’aimerais bien savoir, moi, les gros péchés de l’oncle Adolphe!!!!) et il y avait des gens de la famille qui, tout simplement… n’existaient pas!

      Les squelettes dans les placards, en somme 🙂

  6. Damien dit :

    Trop de secrets de famille, maintenant disparus et disparue, ont occulté ce que fut mon père et surtout mes grands-parents maternels. Mon père parlait peu, ne voulait pas refaire vivre des souvenirs probablement guère heureux; et c’est bien dommage. Toi, au moins, tu as un réservoir de souvenirs qui me semblent bien romanesques.

    • Edmée dit :

      Oui… Je me rends compte que j’ai une version expurgée puisque les vilains ont été rayés du tableau, mais il me reste au moins un tas d’épisodes charmants et riches en paysages et personnages. Dommage que les secrets de ton côté aient été trop bien enterrés. Moi je bondis quand on me dit que les lettres que ma tante Germaine gardait – et si elle les gardait, c’est qu’elles racontaient des choses! – ont été brûlées dès qu’elle a été en home parce que « ça ne regardait pas les autres »…Ben si pardi, c’est notre histoire!

  7. Il était bien mignon ton papa et il l’est toujours, d’ailleurs. Il est joyeux. Je pense qu’il a la joie ancrée en lui. Et pouvoir rassembler ses souvenirs, comme ça, un délice!

  8. Bel hommage à ton papa ; quel âge a-t-il? J’ai encore la chance d’avoir mes grands-parents maternels (82 et 83 ans), j’ai déjà noté certaines infos, certaines dates qu’ils m’ont données afin de ne pas oublier. J’en ferai qqch. un jour mais je ne sais pas encore quoi. Avec leur aide, je collabore aussi au site Genenaet où j’ai déjà pu donner un petit coup de main à plusieurs passionnés de généalogie. Bon week-end et bonne fête à toi en cette Journée Internationale de la Femme!

    • Edmée dit :

      Merci Petit Belge! Mon papa a 92 ans! Et il a encore bien la mémoire des choses lointaines… Généanet, j’ai aussi donné des infos, c’est un site passionnant! Bon week-end!

  9. Pâques dit :

    Il est charmant ton papa, un petit côté pirate, très séduisant !
    Les lettres de mon père à ma mère ont aussi été brûlées par elle ( elle était très pudique );
    C’est dommage, adolescente, j’avais ouvert le coffret secret et c’était très romantique…
    J’aime bien tes chroniques sur les aïeux 🙂

    Bon week-end !

  10. Comme c’est émouvant cette histoire d’un autre temps, surtout quand il s’agit d’un être dont on est proche. J’adore écouter les histoires de mon père quand il était petit, on dirait qu’à cette époque les enfants vivaient plus « fortement » et et je me régale de chaque anecdote ! il faudra peut-être que je les écrive pour ne pas que ces souvenirs disparaissent… Merci pour l’idée…

  11. celestine dit :

    Il me fait penser à un acteur, mais lequel?…
    Sinon ,j’ai beaucoup aimé l’épisode où il fait sa valise à trois quatre ans…les enfants nous prennent souvent au mot, il faut faire attention!
    C’est un bel hommage que tu lui rends, en tous cas.Avec ton style complètement inimitable.

  12. Colo dit :

    Délicieux ces échanges père-fille! Merci de les raconter de façon si agréable, croustillante!
    « Comme il est étrange que les souvenirs soient nos seules certitudes. » écrivait Cees Nooteboom!
    Beau weekend Edmée.

  13. toutes les personnes que j’ai vu vieillir se plongent ainsi dans leur passé, nous transmettant de précieux souvenirs…
    J’adore la séquence du cinéma où le garçonnet demande de faire attendre le film !!!

    • Edmée dit :

      Oui, c’est si touchant de confiance… il se sentait si important pour ses parents qui l’emmenaient au cinéma et sans doute « commandaient » toute cette histoire pour son bonheur… 🙂

  14. claude danze dit :

    Edmée, tu m’as touché, par cette évocation merveilleuse. Des mots si justes, si sobres, à fleur d’émotion. Si j’osais, je dirais bien quelque chose comme: « Wââw! ». Mais j’ai peur de faire trop de bruit et de rompre le charme…

  15. C’est bien qu’il te raconte ses souvenirs et que tu les écrives. Partagé entre deux pays, il a eu plus d’ouvertures sur le monde que d’autres. Bonne soirée, Edmée

    • Edmée dit :

      C’est vrai que vivre dans plusieurs langues, climats et régions remet parfois les choses en place. C’est beau de pouvoir partager tout ça avec lui!
      Bonne journée!

  16. Armelle B. dit :

    Quel joli récit que je ne connaissais pas.

  17. Sans avoir un âge avancé ! J’ai moi-même l’occasion et j’y tiens de raconter à mes petits-enfants la vie de mes parents et de mes grands-parents. C’est important, ce sont leurs racines ! Le bien comme le moins bon. Ils y ont droit. Ce qui me fait le plus plaisir c’est quand ils me demandent « Mamy raconte encore les blagues que tu faisais avec ta grand-mère » et chante un peu sa chanson fétiche « Nuit de Chine, Nuit câline ». Mon dernier attendrissement date du réveillon de Noël. Je leur avais raconté que dans mon enfance, faute de radio et autres, les jours de fêtes, chacun se levait, se plaçait derrière sa chaise, et fier comme un coq entonnait sa chanson. Et que c’était un grand et beau souvenir que je chérissais pour avoir chanté moi-même à 11 ans « Enfants de tous Pays ». Et voilà, mes petits diables qui, la nuit de Noël s’écrient « Allez mamy, on va faire comme quand tu étais petite, on se lève, on se met derrière sa chaise et on chante ! » Ils m’ont fait un émouvant plaisir ! Personne n’a voulu chanter mais mon petit-fils a pris ma guitare et il a joué ce qu’il sait déjà pour avoir commencé il y a trois mois. Il a 11 ans ! C’est beau … les souvenirs. En te lisant Edmée, j’étais émue et je n’avais aucun mal à imaginer ton Papounet petit garçon. Merci Edmée de nous mettre à chaque fois que l’on te lit sur le chemin de la vraie vie.

  18. Edmée dit :

    C’est magnifique, ma chère Nicole, et tu n’imagines peut-être pas à quel point ces souvenirs sont désormais imprimés en eux… Ma mère faisait aussi ça, me raconter ses sottises d’enfant, et maintenant qu’elle n’est plus, c’est un peu comme si je pouvais l’accompagner du début à la fin de sa vie… son petit caractère coquin, puis ses rires de jeune fille, et on arrive à ce que j’ai connu… Tu es une excellente grand-mère, aucun doute!

  19. […] Ce que Jacquie a vu… Une famille et deux mondes … Crevette prit sa valise et partit …  Les draps blancs aux fenêtres de Leipzig… […]

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