Love at first sight

Alfred Stevens. After the Ball, 1874.

Alfred Stevens. After the Ball, 1874.

J’étais bien jeune encore… 20 ans, c’est 14 ou 13 aujourd’hui ! J’étais donc très jeune. Et si on arrivait dans les années de  « libération sexuelle » elle n’avait pas conquis  tous les recoins des provinces et des consciences. Si on pouvait se permettre plus que nos parents sans devoir nous fiancer pour autant (oui, on pouvait se risquer à embrasser les garçons au bout d’une heure de danse, par exemple, et ce n’était pas une catastrophe s’ils ne voulaient pas nous présenter à leurs parents la semaine suivante… un progrès certain par rapport à l’époque de ma mère qui avait, oui, embrassé des garçons mais personne ne devait le savoir sans quoi on l’aurait affirmée « compromise » !), il y avait des frontières qu’on ne franchissait pas impunément.

Donc voilà, j’étais jeune, j’embrassais parfois un garçon à une soirée – retour de bonnes manières puisqu’il m’avait fait danser  en exclusivité pendant un bon nombre de danses – mais n’y trouvais comme seul vrai plaisir que le fait qu’il m’avait remarquée plus qu’une autre ce soir-là. Pour tout dire… il y avait une sorte de tournante ! Je ne « tombais » pas amoureuse. Pas moyen. Oh je trouvais bien tel ou tel beau, ou je pouvais être flattée parce que toutes les filles en rêvaient, mais être beau ou convoité n’était pas « ça ». Je pensais que l’amour m’enverrait un brrrrrrrrrrr unique, un signe révélateur. Un indice. Mais  rien du tout. Baisers gentils, polis, parfois un peu beurk aussi. Tous avaient une teinte de politesse et j’attendais que ça passe, cherchant comment amener ma montre à portée de regard… Ciel, déjà cette heure-là ? J’allais être fatiguée le lendemain…. Oh, il y avait pire comme supplice, c’était un gentil supplice, et je me disais mais l’amour n’est rien d’autre, c’est moi qui attends qui sait quoi que j’ai encore imaginé comme Peter Pan qui entre par la fenêtre et mon ange gardien qui s’assied sur ma chaise. Le « brrrrr », le « ça ».

Voilà qu’un soir d’hiver je suis invitée à une soirée. Un ami ou un cousin m’y conduit et m’y laisse me débrouiller pendant qu’il part à la recherche de celle qui lui donnera ses baisers de minuit. Bien qu’avant minuit, les heures comptent double, chacun le sait… Un jeune homme que je connaissais de nom mais pas de visage était invité aussi. Quand il est arrivé, je me trouvais au bar avec une autre jeune fille. Nous papotions. Elle m’a dit tiens, voilà ****. Du coup j’ai été intriguée par ce **** dont j’entendais parler souvent. Ma mère mangeait du miel en parlant de ses parents, de sa mère si belle et gracieusement étrangère, de son père homme de devoir, et de lui qui était un garçon si bien. Donc… il me regardait en s’avançant vers le bar, je le regardais et ouf, il n’a pas invité l’autre jeune-fille à danser mais moi. Première danse, un de ces machins décoiffant de mise en forme d’alors, je ne sais plus quoi. Aux dernières notes je me demande anxieusement s’il va rester avec moi ou se tourner vers une autre fille comme c’était l’habitude. Nooooon, il reste, nous reprenons notre respiration et oh chance, la danse qui suit est un de ces slows semi-éternels qui étaient en vogue alors, When a man loves a woman, ou Night in White Satin… une de ces longues apartés en public qu’on avait en ces temps bénis. Et là, nous brisons tous les tabous, d’un accord tacite. Il me serre contre lui et je sens que c’est « ça ». Enfin. Le brrrrrr. C’est si simple, si net… comme une belle lumière paisible. Et lui, un garçon bien élevé et plutôt réservé, il m’embrasse dès la première minute. Il ne doit pas combattre, non, juste tourner sa tête et comme je tourne la mienne et ça ne prend pas longtemps.

Bien entendu, aujourd’hui ça semble bien innocent mais ça ne l’était pas. Nous transgressions toutes les règles. Le monde autour de nous s’est effacé, il ne restait que nous deux. Nous ne voulions choquer personne, et ne nous « en fichions » pas, non. Rien n’existait plus et nous n’avons rien réalisé. Et nous n’avons cessé de nous embrasser, jusqu’à 5 heures du matin. A la soirée et puis dans sa voiture alors qu’il me raccompagnait : il s’est garé dans l’endroit le plus fou à disposition et nous avons oublié le jour qui allait se lever, les commérages qui ne manqueraient pas de semer l’émoi, les parents sans doute très inquiets, l’endroit fou, la neige au dehors, l’inconfort de la voiture… et nous nous sommes embrassés jusqu’à en avoir le vertige, la tête qui tournait, abrutis d’amour. Et nous n’avons rien dit.

Et alors qu’il me ramenait chez moi au petit jour, je me suis enfermée dans un silence qui n’était plus qu’angoisse : demanderait-il à me revoir ? Était-il amoureux comme moi ? Avait-il senti comme moi ? Il ne parlait pas. Nous sommes arrivés devant chez moi, il n’a rien dit, moi non plus. Une fille ne demandait rien. On ne se jetait pas à la tête des garçons. C’était eux qui devaient nous vouloir, et pas le contraire. Pétrifiée je suis sortie de sa voiture, me suis encore penchée vers lui dont je ne savais lire le visage, ses mains sur volant dans un geste de départ, de fin. Mais il ne disait toujours rien. Je suis entrée lentement chez moi, lentement pour lui laisser le temps de me retenir. Mais non.

Le lendemain je n’ai pas voulu quitter la maison, pensant qu’il allait venir ou me téléphoner. Je suis restée dans ma chambre, assise sur mon lit, ne comprenant pas comment ça avait pu arriver. Mais il avait disparu dans sa vie.

Je n’ai  jamais pensé qu’il était un « salaud », jamais eu une opinion négative de lui. Quelque chose d’anormal était survenu.  Cette étrange nuit ne m’a jamais quittée, naturellement, ni la sensation d’amour que j’avais enfin ressentie.

Pourquoi donc n’ai-je pas osé lui demander si on se reverrait ?

D’une part ça ne se faisait pas et puis… j’ai peut-être eu  trop peur qu’il me dise non, et que je doive affronter une réalité qui m’aurait fait trop mal. Ne pas encourir un non poli mais ferme ne mettrait pas fin à ce que j’étais certaine d’avoir vécu. Ca restait en attente, inachevé… je pouvais garder cet amour à jamais. Ouvert vers un possible qui n’avait pas encore eu lieu…

Et non… ceci n’est pas une histoire triste. Du tout.

 

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51 réflexions sur “Love at first sight

  1. C’était comme ça, c’est vrai. On ne se disait rien.
    – « Quelque chose d’anormal était survenu »
    – « Une fille ne demandait rien. On ne se jetait pas à la tête des garçons. C’était eux qui devaient nous vouloir, et pas le contraire. »
    Et…chacun rentrait chez soi comme s’il ne s’était rien passé…;-)…On n’en parlait à personne.

    Quel plaisir de se l’entendre rappeler !

    • Edmée dit :

      Oui… nous sommes vraiment des rescapées! Et dire qu’on avait progressé par rapport à nos mères… qui avaient encore moins de liberté!

      Je n’ai pas parlé de lui, je n’osais pas! 🙂

  2. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Ma soeur qui est de ta génération, avait beaucoup plus de liberté que toi et elle en a bien profité, et elle ne se cachait pas ! Par contre, pour moi, la liberté c’était fini, mes parents ne voulant pas revivre ce qu’ils avaient vécu avec ma soeur. (°v°)
    De toute façon, moi non plus, aucun ne me faisait battre le coeur et je n’avais pas grand mal à rester sage. Puis, nous vivions en pleine campagne, loin de tout et j’étais toujours malade ! bah ! je n’ai pas eu de jeunesse comme les autres… maintenant avec le recul et vu la vie de celles qui l’ont eue, je ne le regrette plus !
    Gros bisous et bonne journée ! j’espère que tu n’es plus dans la neige ?
    Florence

    • Je ne sais pas à partir de quel âge on passe d’une génération à l’autre mais moi j’ai vécu la même chose qu’Edmée alors que je n’avais que 15 ans…dans les années 70 !
      Mai 68 était déjà passé par là pourtant…;-)

      • Edmée dit :

        Oui, c’est vrai… mais nos mères avaient hurlé « no passaran! » 😉 Et ça passait difficilement!

    • Edmée dit :

      Si, encore dans la neige, mais elle est au sol et ne tombe plus, c’est toujours ça…

      J’ai des amies Françaises qui semblent aussi avoir été plus libres qu’en Belgique, c’est vrai. Ce qui n’a pas forcément apporté plus de bonheur puisque la recette, on ne la donnait pas non plus avec la « liberté sexuelle »… Bien entendu, dans ma classe il y avait aussi pas mal de filles qui « profitaient » – et n’ont pas fait un meilleur parcours en général de toute façon! – mais dans l’ensemble, c’était en cachette et encore plutôt mal vu. Souvent avec mes amies nous en parlons et trouvons que nous avons été la génération charnière et donc « sacrifiée ». Ce fut une époque dure où on se disait qu’on ratait tout quoi qu’on fasse…

      Bon week-end chère Florence!

  3. Damien dit :

    Les filles ne pouvaient rien faire. Les garçons devaient tout faire, un véritable enfer pour ceux qui étaient timides et qui ne savaient pas toujours comment faire. On reste bien seuls avec nos sentiments et nos incertitudes, et l’époque dicte des codes mais pas toujours les recettes.

    • Edmée dit :

      Oh je sais! Les garçons devaient prendre les devants, se lancer, demander… et avoir bien peur de ce qui s’ensuivrait. Eux aussi ont été menés en bateau par les codes d’alors! Pauvres de nous!

  4. Et alors, tu ne l’a jamais revu, tu sais ce qu’il est devenu ? On aura la suite vendredi prochain ? Je veux savoir! Tout savoir!

  5. C’est si finement observé. J’ai retrouvé, à la lecture, des sensations oubliées.
    Non, l’histoire n’est pas triste. peu importe ce qu’il advint ensuite. Le moment a sa valeur en lui-même. Waouh…

  6. éric dit :

    C’est un joli nom, ça:****. 🙂 Comme Carine-Laure, je voulais savoir si vous avez su ce qu’il était devenu etc. Belle tranche de vie, reflet d’une époque, qui prouve, comme d’autres de vos textes, que les rythmes de chacun sont différents de ceux de l’époque, la libération sexuelle etc. Et que l’amour reste une valeur intemporelle… Il a en quelque sorte fallu les livres de Houellebecq pour révéler que la « libération sexuelle » relevait davantage du mythe que de « la » réalité.

    • Edmée dit :

      Ce fut une sale guerre, ha ha ha!

      Je sais je sais, tout le monde voudrait sans doute savoir la fin… mais j’ai bien dit qu’il n’y en avait pas eue puisque j’ai évité de lui poser une question à laquelle, horreur, il aurait pu répondre non. Donc tout est resté possible 🙂

  7. Ton article nous montre combien la société et les mentalités évoluent au fil des générations. Bon week-end Edmée.

  8. gazou dit :

    Quel changement en peu de temps, si l’on y songe !

  9. Philippe D dit :

    Les temps ont bien changé. On dirait que ce que tu racontes date d’un siècle ou plus.
    Bon dimanche.

  10. Colo dit :

    Quelle délicieuse tranche de vie….il y avait bien moyen de « contourner » habilement, secrètement, les limites des convenances.
    Souvent il dépendait des filles de prendre, ou pas, les devants pour que « quelque chose » se passe-:) enfin, dans mes souvenirs!
    Belle journée Edmée!

    • Edmée dit :

      Ici je n’avais hélàs pas d’autre option que de lui demander crûment si on se reverrait la semaine suivante, par exemple. L’embrasser, c’était fait jusqu’à l’ébriété 🙂

      Mais c’était vraiment hors de question. J’ai quand même, quelques jours ou une semaine plus tard, avoué à son cousin que j’étais « folle amoureuse de lui », lui demandant de faire passer le message. Mais il y avait 4 ans d’écart entre eux, ils ne sortaient pas ensemble ni dans les mêmes groupes…:-(

      Belle journée à toi aussi! Soleil et gel ici…

  11. ARMELLE B. dit :

    Ces premiers amours avaient au moins leur gravité, leur mystère. Est-ce mieux aujourd’hui où l’on couche dès le premier soir et où garçons et filles sont intechangeables et trop souvent simples objets d’expérimentation. Je me le demande ! Ce qui est difficile à obtenir a tellement plus de prix et l’interdit a eu le mérite d’engendrer une belle littérature.

    • Edmée dit :

      Exact… en banalisant la chair, on banalise « l’amour » qui parfois encore l’accompagne. On a rabaissé tout ça au niveau du plaisir. Or nous, le plaisir nous est tombé dessus porté par l’amour, sans que l’on comprenne rien, on était jeunes, inexpérimentés, bien élevés (et nous le fûmes vraiment 🙂 ) et on a reçu quelque chose d’inoubliable…

  12. Une belle histoire, une bulle de bonheur comme les prémices de la vie….

  13. Et je sais de quoi tu parles, toujours imprégnée par ce grand interdit « une fille ne va pas au devant des garçons! »

  14. Coucou,Edmée,
    Merci pour ce morceau d’amour…J’ai connu ce love at first sight et qui s’est concrétisé après quelques émotions dont je me souviens maintenant avec délices…Une love affair qui a duré 50 ans…!

  15. celestine dit :

    Je suis une foudroyée chronique. C’est mal docteur?

  16. fred dit :

    When a man loves a woman, ou Night in White Satin… de toute façon j’aime les deux qui me rappellent et me ramènent au temps des « boums » où les coeurs et les corps s’accordaient! Joli récit tout en nuance. Un petit détail toutefois :Tu étais au bar! A ton âge? Non je plaisante bien sur!

  17. Pâques dit :

    Moi, c’était Nigt in white satin, il était beau à tomber par terre, un petit air rebelle et des yeux à faire fondre la banquise…
    Je ne me suis pas inquiétée de son âge, de ses goûts, de rien !!!
    Et nous sommes toujours ensemble.
    Ce fut un scandale à l’époque, il était plus jeune ( 2 ans ) !!!
    18 et 16 ans 🙂
    Il était sportif, plongée, moto etc…
    J’étais timide, poète, dans ma bulle…
    Nous nous sommes mariés en 1970 et nous sommes toujours ensemble
    c’est ( Marlon ) 🙂

    • Edmée dit :

      Et ces yeux ont fait fondre ton coeur, brigande qui a dévergondé un petit jeune tout innocent 🙂

      Aaaaaah Marlon (gros soupir 😉 ) Et dire que tu ne veux jamais nous le montrer!

  18. jeanne dit :

    ah souvenirs
    oui ces boum, ces slows
    ces longs slows, ces baisers longs aussi
    pas si loin
    si loin
    merci
    depuis quand j’écris sur un homme, ils s’appellent tous gabriel !!!merci

  19. JMB dit :

    En fait le coté fortiche des filles à cette époque c’est que sans rien demander elles obtenaient toujours ce qu’elles voulaient 🙄 Alors ton article me fait vraiment sourire….N’y aurais tu pas glissé sinon un soupçon d’hypocrisie, au moins un petit non-dit taquin ?
    😉 Bizzzzz
    JMB

    • Edmée dit :

      Je ne devais pas encore avoir assez d’expérience 🙂 En fait je n’en revenais pas que ce garçon si bien s’intéresse à moi, et marchais sur des oeufs. J’ai même fini par croire qu’il avait été choqué de ma « promiscuité » 😀

  20. Florence dit :

    Je viens te souhaiter un très bon printemps avec mes meilleures 4 bises bretonnes !
    Florence

  21. claude danze dit :

    Un de ces souvenirs précieux, d’il n’y a pas si longtemps que notre mémoire nous ramène dans nos rêves éveillés. Ce jeune homme est peut-être devenu l’ami de la jolie métisse de ma nouvelle « Station Oasis »? Imaginons un instant que ce soit vrai…

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