Souvenirs, souverires…

Mammy Cow girlLe souvenir de ma mère me revient fréquemment dans une enveloppe de rire. Onze ans de son départ,onze ans donc de partage différent avec elle. Du mieux et du plus difficile. Elle n’est plus là. Bien sûr elle ne me manque pas dans mon quotidien, il y avait longtemps que nous ne vivions plus ensemble, et je ne regrette pas qu’elle n’ait plus à souffrir d’une maladie qui la fatiguait et entravait ses joies. Mais le partage me manque. Je lui envoyais des photos, lui racontait des faits et gestes, ou lui en rappelais certains que nous avions vécus ensemble, de préférence les drôles parce que nous fonctionnions sur ce registre-là, le drôle.
Comme ce jour de Pâques où nous étions dans la cuisine elle et moi. Elle avait « caché » les œufs en chocolat et fondant dans le jardin et on n’attendait plus que les petits-enfants et leur impatience. Elle, elle ne tenait plus en place : comme le crocodile de Peter Pan elle avait avalé un réveil et m’a d’ailleurs transmis cette conscience permanente de l’heure qu’il est, du tôt ou du tard, du en avance et du en retard. Je suis plus souple qu’elle ce qui n’est pas difficile : elle ne l’était pas du tout. Et donc elle pestait parce que les chasseurs d’œufs étaient toujours dans les plumes et que le soleil allait faire fondre les œufs. Et que ce seraient des paresseux. Qu’ils arriveraient toujours en retard partout dans la vie. Une honte pour sa descendance.  Et pendant qu’elle pestait, une pie s’est posée au sol, attirée par un bel œuf emballé dans du papier doré posé sur une dalle d’ardoise du sentier. Elle en a fait le tour, l’a piqué du bec, fait rouler et… l’a kidnappé dans les airs ! Nous avons ri et ri en imaginant le plumage chocolaté de l’oiseau après avoir couvé son enfant volé !
Un rire débordant se partage encore si facilement avec quelqu’un qui « n’est plus là »…  plus visible en tout cas mais tellement là dans les pensées, de façon épisodique et troublante d’intensité. Je me suis souvent disputée avec ma mère, nous étions sonores et passionnées toute les deux et la vapeur sortait comme d’une locomotive enragée. Mais avons-nous su rire aussi et surtout ! Ou rire incognito, comme quand nous estropions volontairement les mots, ce qui était un clin d’œil entre nous. Une petite « rompe » au lieu d’une petite robe, à cause d’un de mes professeurs de couture qui, s’efforçant de ne pas avoir l’accent de Verviers qui lui aurait fait prononcer petite rôôôhbe, arrivait à cette déformation tout aussi comique. Pareil pour des expressions que nous avions trouvées drôles chez d’autres et utilisions comme un code secret : Il n’y a pas à dire mon bel ami venait de son amie Madeleine, et Quelle épopée ! de mon amie Odette. Nous devions habiter la seule demeure au monde où ces sentences un peu bêtes résonnaient au moins hebdomadairement. Il y avait aussi notre bonne vieille voisine qui nous avait apporté une plante « fakir » pour faire le yaourt à la maison (du kéfir…) et la constatation rudimentaire de notre voisin qui, très étonné d’apprendre que mon père l’avait quittée pour une autre, avait éructé : « mais enfin… une femme c’est une femme ! ». Même du fond de sa détresse elle avait trouvé matière à rire…
Une maman comme ça, on ne se lasse pas de partager la joie avec elle…

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42 réflexions sur “Souvenirs, souverires…

  1. Emouvant…
    Je suis heureuse pour toi qu’il te reste d’aussi beaux souvenirs de ta maman. Elle t’a transmis la joie de vivre.
    Pour l’accent de Verviers, c’est celui de Liège en pire et… tu m’as bien fait rire 🙂

  2. gazou dit :

    une maman avec qui l’on peut partager des rires, quelle chance !

  3. Que c’est gai en effet de partager des instants de rire avec sa maman. J’ai de la chance, je vis avec ma maman des situations a peu près identiques que toi. Je me fais aussi une réflexion, je me souviens facilement des personnes disparues qui m’amusaient quand de leur vivant, elles écorchaient les mots ou ramageaient le même mot à chaque bout de phrases…

    • Edmée dit :

      Je trouve que c’est plus chouette de survivre dans le souvenir avec des images amusantes que comme « cette vieille bique de madame ronchon » 🙂

  4. éric dit :

    Tendresse, légèreté et gravité. Le cocktail de ces souvenirs qu’on prend plaisir à goûter…

  5. JMB dit :

    J’ai aussi très présent le souvenir de mon père. Bien qu’il fut beaucoup moins moqueur que moi il riait beaucoup lorsque j’imitais notre voisine qui était toute enculosée alors qu’elle prenait des cachets en quantité gastronomique. 🙄 …Dans notre Dauphiné, faut pas trop qu’on se moque des accents.

  6. Pâques dit :

    Ma maman s’emportait assez facilement, j’ai aussi des souvenirs amusants, un jour elle nous avait préparés des couques de Suisse et mon grand frère et mon père riait sous cape car ce n’était pas très réussi, elle s’est tournée vers moi – fifille vous avez fini ?- 🙂
    J’ai hoché de la tête … Alors elle a repris le plat et elle a jeté toutes ces pauvres couques de Suisse au fond du jardin en jurant qu’elle n’en ferait plus jamais de sa vie !!!
    Elle a tenu parole, c’est dommage, moi j’aimais bien …

    • Edmée dit :

      🙂 Délicieux! Une femme à tempérament! Ma mère avait acheté un des premiers mixers et nous régalait de gaufres dont la pâte était faite au « robot-mix »… Un jour elle a pris la spatule de caoutchouc dans les pales du mixer, nous avons donc eu des gaufres au caoutchouc, on crachotait un peu à chaque bouchée et elle nous regardait d’un air menaçant en disant « il ne faut pas en faire toute une affaire! » 🙂

  7. annerenault dit :

    Eh oui, quelle chance tu as eue, malgré les batailles et les séparations d’avoir pu rire avec ta mère et partager une belle complicité. Malgré tout, voilà qui adoucit la perte, car au fur et à mesure que le temps passe, on se souvient plus des bons moments et moins des mauvais…
    Bises
    Anne

    • Edmée dit :

      Je suppose que selon sa nature on « choisit » un peu les souvenirs que l’on veut porter. Je me souviens des mauvais et ne peux pas toujours donner raison à ma mère – elle n’a pas toujours eu raison et n’était après tout qu’une pauvre mortelle elle-aussi! – mais il y a plus de détachement parce que les conflits ne sont pas intimes comme les rires et les choses que l’on partage de son plein gré…

  8. Damien dit :

    Tout passe, les bons souvenirs estompent les mauvais mais rien à faire, les disputes et les « chicaneries » ne sont jamais enfouies à tout jamais.

    • Edmée dit :

      Pour moi les mauvais sont là, je n’ai pas envie de les nier pour avoir l’illusion que c’était parfait, ça ne l’était pas. Et ça ne peut pas être parfait. Mais l’impression d’ensemble est douce et agréable. Même le souvenir de nos disputes est parfois cocasse.

  9. Bel hommage à ta maman, et si tu gardes d’elle une « impression douce et agréable », c’est déjà très bien. Bon week-end Edmée.

  10. colo dit :

    Merci. Des souvenirs à garder dans la boîte à rires!
    Nous avons ainsi gardé cette histoire de ma mère qui avait cuit le bouchon, noir, de l’évier avec les moules. Tu imagines ce que ça peut donner à une table de 4 adolescents moqueurs…
    Beau week-end!

    • Edmée dit :

      Ce serait finalement amusant de faire un recueil de « recettes ratées » de nos mamans… La mienne cuisinait plutôt bien mais comme c’était un travail ingrat de cuisiner tous les jours pour deux adolescents chamailleurs, elle avait tout de suite « craqué » pour les premiers spaghetti préparés, les Miracoli. Il y avait une sauce dans un petit sachet qu’il fallait diluer et chauffer, mais elle n’avait jamais lu le mode d’emploi et vidait le sachet de sauce épaisse et froide sur les spaghetti chauds. Et nous trouvions cela…. dé-li-cieux! Comme du concentré de tomates aux oignons, ha ha ha!

  11. fred dit :

    c’est je crois cette notion de partage passé et les souvenirs qui s’y rattachent qui nous manque le plus dans nos vies!

  12. Bonsoir Edmee et merci pour votre visite. J’ai beaucoup apprécié cet hommage à votre mère, car je nous retrouve aussi, ma mère et moi dans vos propos. Elle aussi est décédée, en 2004, renversée par un camion, et mon père l’avait quittée pour une autre une dizaine d’années avant… Bonne soirée

  13. Armelle dit :

    Très émouvant Edmée et quelle délicieuse maman ! Si belle, si enjouée. Ma mère a eu le tort de mal vieilllir, alors qu’elle avait tout pour être heureuse et la mari le plus adorateur qui puisse être.

    • Edmée dit :

      Ma mère était amère aussi mais heureusement elle savait rire, ce qui l’a sauvée du pire. Mon père l’a « quittée pour une autre » et en ces temps-là, c’était vécu comme un échec personnel – avec la complicité de toute l’ambiance sociale d’alors. Au lieu de pouvoir aller de l’avant, beaucoup de ces femmes préféraient un mariage de façade qui leur donnait l’illusion à la fois d’avoir « réussi » et aussi d’être une courageuse martyre. C’est ce qu’elle aurait voulu…

      Et peu à peu le rire est remonté à la surface. Elle a resurgi. Elle ne pouvait s’empêcher de rire même de la maladie qui l’a emportée, même de sa mort (« non, tu ne me dérange pas: j’aurai bien le temps de me reposer dans mon repos éternel« . Et elle gloussait!

  14. Je ne sais pas si je suis à la bonne page mais peu importe.
    Donc à propos de cette belle lettre à propos du Lac Majeur.. Je te disais que ton écriture regorgeait d’émotion, et n’est-ce pas là la plus belle qualité que peut montrer un auteur, exprimer l’émotion…le lecteur est tout de suite happé par la qualité des émotions que tu décris…j’épingle au hasard quelques bonheurs d’écriture comme ces « galop de souvenirs » et aussi ces « flocons qui se collent aux fenêtres comme baisers ephémères » Ton écriture est vraiment très séduisante.
    Pour en revenir à ce Lac Majeur je te dirais qu’il revêt aussi pour moi une importance particulière, c’est une chanson qui m’évoque mon père, et chaque fois que je l’entends je pense à lui, j’ai l’impression étrange qu’il me fait un signe…

    • Edmée dit :

      Alors c’est qu’il te le fait, ce signe…

      Je me rends compte que j’ai commencé par « regarder » tout ce qui se passait autour de moi. Et quand j’écris, je regarde. Même les émotions, je ne sais pas comment expliquer mais je vois à quoi elles peuvent ressembler. Je me rends compte que c’est un peu « bizarre » ha ha mais bon…

      Contente que tu aies aimé le texte en tout cas!

  15. adèle dit :

    C’est un très bel hommage que tu rends à ta maman!

  16. Henri-Pierre dit :

    Quelle délicieuse et émouvante découverte.
    Grâce à notre Princesse des Bleuitudes.
    Mefci.

  17. Avoir pu rire avec elle, voilà sans aucun doute le plus important. J’ai bien aimé lire ce texte, en ce matin du 1er mai, qui est un jour de souvenirs aussi pour moi.
    Merci. Bonne journée.

  18. Peppy dit :

    La qualité de la relation humaine est exprimée de manière vivante et actuelle dans ce beau texte dont les images se déroulent sous nos yeux sans effort d’imagination.
    La dalle d’ardoise du chemin dans le jardin, les petits qui ne sont toujours pas descendus, le croco tic tac, la pie enchocolatée …
    C’est Pâques, ne manquent que les cloches et l’odeur du gigot qui grésille dans le four ou le fumet du feu de bois au cœur du cuissot.
    Je vois nettement la silhouette de Madame Lonhienne perchée sur son cheval descendant l’avenue de Spa pour emprunter la rue Hanlet vers Séroule. J’avais 7 ans.
    Un nombre magique, celui d’une résurrection, d’un relevé plus prosaïquement.
    Touché coulé par ce texte

  19. C’est une force de garder en soi tous ces beaux moments passés avec nos chers disparus. Je fonctionne comme ça aussi. Et parfois avec aman, quand nous évoquons ma grand-mère ou l’une ou l’autre cousine, c’est cela que nous évoquons aussi, les mots qu’ils ou elles déformaient, et on en rigole encore.

    • Edmée dit :

      Oui, je trouve que le rire ensemble est un lien qui subsiste au temps, car les raisons de rire reviennent toujours à la mémoire, les tics, les mots déformés, les surnoms, les imitations de voix… Mon père et moi avons eu des fous-rires aux larmes un jour que j’imitais la voix de sa cousine en commentant des photos de famille. On a ri pendant près de deux heures comme ça et ça me restera toujours…

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