La longue attente…

Les fiancés, Pierre-Auguste Renoir

Les fiancés, Pierre-Auguste Renoir

Il fut un temps, n’est-ce pas, où si le choix des amoureux et amoureuses était bien moins varié qu’il ne l’est aujourd’hui (on restait dans son milieu, si possible dans la même aisance, le même petit coin du monde… la religion était presque toujours la même aussi, ainsi que l’éducation), on favorisait de longues fiançailles pour donner toutes les chances aux futurs mariés de bien se connaître.

 
Je ne parlerai pas des petits malins qui arrivaient à dissimuler leur goût pour l’alcool, les petites femmes de Pigalle, les virées au casino. Ni de ceux qui, sachant qu’ils ne pourraient ruser bien longtemps, s’empressaient de compromettre la malheureuse victime sur laquelle la honte et le mariage forcé s’abattaient comme le tonnerre. Ni des parents qui ne savaient que trop bien que leur adorable Marguerite leur coûtait bien cher en toupets et que son alopécie n’en était qu’au début, et que donc il fallait harponner un jeune homme peu ardent qui éviterait de plonger une main avide dans ses boucles…

Revenons donc à nos jeunes gens qui se plaisent vraiment et ont le temps, ainsi que surtout le désir de s’aimer et de rester heureux. Mes grands-parents sont restés fiancés pendant 4 ans avant de convoler en justes noces

 
Il y avait vraisemblablement, une fois les premiers mois de romance, des disputes, des déceptions, des sujets de réflexion. Les parents de la jeune fille la mettaient en garde contre tel ou tel petit point – ou montagne -, l’aidaient à se calmer ou y voir clair. Lui, un tantinet autoritaire, devait se hérisser quand elle lui tenait tête – oh pas souvent, mais ça et là. Ils restaient  fâchés parfois pendant quelques semaines, se protégeaient dans un prudent silence et, s’ils arrivaient à se remettre en question avec bon  sens, choisissaient de se revoir. Pour cela  il fallait ne pas mettre la poussière sous le paillasson mais faire le grand nettoyage à deux. Leur bonheur futur en dépendait. Savoir comment ils réagissaient à leurs différences les aiderait pour l’avenir.

 
Et puis il y avait les absences, les attentes, qui faisait des retrouvailles de si grands moments. Ils prenaient conscience, peu à peu, de leur attachement dont les racines s’élançaient avec de plus en plus d’audace dans le terreau de l’amour. Ils arrivaient enfin à la certitude que chacun était réellement précieux pour l’autre. Ils apprenaient aussi à aimer et reconnaître tout ce qu’ils n’avaient pas remarqué au début, au temps de leurs premiers regards, de l’aveuglant émoi de l’amour naissant : les signes d’une bouderie, celui d’un chagrin qui s’annonce, l’impatience heureuse luisant dans le regard, un tic charmant, un mot employé trop souvent, un embarras devant des pieds trop grands ou des doigts trop longs, une façon de poser les lèvres sur le verre à vin… C’est ma future femme, pensait-il. C’est mon futur époux, savourait-elle en souriant. Nous serons ensemble pour la vie et une famille surgira de nos étreintes, grandira sous notre protection.

 
Et le désir qui s’installait, de plus en plus impatient, parfois satisfait d’un baiser qui coupait le souffle ou un frôlement de hanches en passant une porte à deux comme par inadvertance. Des mains qu’on pouvait s’étreindre et qui disaient tout ce qu’elles pouvaient dire. Car on n’était jamais seuls ou loin des regards.

 
Et si le mariage, avec la vie quotidienne, allait transformer certaines de ces émotions, il ne les tuerait pas. Elle resterait fière de l’homme qu’elle avait choisi, vraiment choisi, et lui gardait au fond de lui cette satisfaction d’avoir confié ses espoirs d’amour et de descendance dans une telle épouse. Parce que le jour où ils se mariaient, ils se connaissaient très bien et sauraient se prendre la main pour les découvertes à venir.

Publicités

43 réflexions sur “La longue attente…

  1. C’était merveilleux…

    • Edmée dit :

      Je pense aussi… C’est un peu pour ça que souvent les mamans disaient à leurs filles que les fiançailles étaient le meilleur moment de leur vie… Car ensuite, amour ou pas, il y avait la vie et ses responsabilités!

  2. JMB dit :

    Sans vouloir casser l’ambiance, je ne suis pas convaincu de l’efficacité de ces loooooonnnnngues périodes prénuptiales !
    😉 bizzzzzzz
    JMB

    • Edmée dit :

      De toute façon ça ne serait plus possible aujourd’hui. Mais ça avait certainement du bon alors. (Sans compter que ça laissait le temps de faire tout le trousseau 🙂 )

      • JMB dit :

        Aujourd’hui c’est remplacé par les années de « vie à la colle » qui si elles ne sont pas plus efficaces sur le plan de la solidité des liens évitent au moins les veillées « broderies et crochet » 😉
        Bizzzz

  3. colo dit :

    je ne sais si c’était mieux ou pire que maintenant, mais ce qui est certain c’est que tu en parles si joliment qu’on aurait (presque, hihihi) envie de le vivre!
    Ces frôlements prometteurs et si excitants…

    • Edmée dit :

      Ha ha! Il n’y a pas de recette et sans doute pas « c’était mieux ou pire avant ». Chaque époque s’adapte à sa morale, sa vitesse de vie, ses moyens etc…

      Ce qui sont les éléments de bonheur je crois, c’est la maturité des parents, leur capacité à bien conseiller et guider les enfants, à écouter leur coeur plutôt que celui de la société. Et puis les « enfants »… eh bien, brûler les étapes, que ce soit pour s’unir et se désunir, ça finit toujours mal.

      Le mariage reste donc sans doute une loterie, plus ou moins 🙂

      Mais oui, penser à ces langueurs de désir… ça donne envie!

  4. Un beau rendu de ce que je considérais une entrave insupportable mais tu as bien su mettre en évidence les côtés positifs de ces longues fiançailles…avec toujours autant de finesse et je t’en remercie…

    • Edmée dit :

      Merci Denise… Je pense aussi que si les fiancés étaient bien assortis, ils parlaient et s’écrivaient beaucoup. Ils devenaient complices dans ces choses. C’est souvent le manque de complicité en dehors du lit (:-) ) qui fait que les couples, une fois le désir usé, se reprochent leur manque de dialogue… qu’ils n’ont jamais eu!

  5. Philippe D dit :

    Tu penses que les gens se marient (ou se mettent en ménage) trop vite? Ca serait une cause à ces trop nombreuses séparations? Possible! Une cause parmi d’autres.
    Passe un bon weekend. Je pense qu’on aura au moins 25°. Il vaut mieux en rire…

    • Edmée dit :

      Je n’ai pas la recette non plus, sans quoi je n’aurais pas divorcé 🙂 Mais certainement la hâte ne peut être bonne dans la plupart des cas, parce qu’une fois la folie initiale calmée, le reste tend à tomber comme un soufflé et ne restent évidentes que les choses qui « ne vont pas »…

      Mais heureusement il y a toujours ceux qui font mentir les leçons de prudence!

      25°! J’attends donc, mon maillot est prêt…

  6. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    J’ai trop mal pour écrire, alors je passerai plus tard pour mettre mon com !
    Et aussi pour répondre au tien !
    Gros bisous et également gelés !
    Florence

  7. Choc des générations… J’ai, par exemple, beaucoup de mal à concevoir que mes parents se soient mariés (et ils le sont toujours) sans même avoir passé un week-end ou des vacances ensemble. Bon week-end.

    • Edmée dit :

      Les miens aussi… Et ils n’ont pas eu de longues fiançailles sans quoi je pense qu’ils auraient compris qu’ils n’étaient pas vraiment faits pour s’accorder! Mais il faut dire aussi qu’on professait que le sexe n’avait d’autre utilité que de retenir son mari et d’assurer une descendance. Le devoir conjugal. Ce qui a fait pas mal de dégâts aussi parce qu’on ne se rendait pas compte que ça prendrait beaucoup de place en fait, soit parce qu’il y en avait trop peu, trop mal, trop tout court… 🙂 Bon week-end aussi!

  8. celestine dit :

    La longue attente a changé de forme, de nos jours, mais les gens attendent toujours…le grand Amour!

  9. gazou dit :

    On ne peut comparer les époques, ce qui paraissait choquant autrefois est devenu tout à fait normal à notre époque et vice versa..
    Il y a du bon et du mauvais dans chacune

    • Edmée dit :

      Absolument. On peut comparer je suppose mais pas décider que « c’était mieux » ou « moins bien ». On ne peut empêcher le temps de courir et les moeurs de changer!

  10. C’est lent tout ça, j’ai bien fait de naître en 63…

  11. J’en apprend des choses. Je croyais qu’on se mariait pour avoir une belle cérémonie. Le plus beau jour de ma vie. Avec une robe de princesse.
    Après vient la morale. Escuses: Après vient l’amour !

  12. Pâques dit :

    Tu crois vraiment que c’était une attente aussi chaste, rien que des frôlements pendant 4 ans…je n’y crois pas et si c’est vrai ce manque de passion est d’un ennui cela n’augure rien de bon pour l’avenir…

    • Edmée dit :

      J’espère pour eux que ce n’était pas trop trop chaste, mais ils étaient rarement seuls et certainement pas pour assez de temps pour… 🙂

      Mes grands-parents furent chastes malgré eux, mais bon… ils ont sans doute trouvé le moyen de s’ouvrir l’appétit… 🙂

  13. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Je pense que finalement c’était un bon moyen pour voir si l’amour tiendrait le coup. Car la longue période de fiançaille était un test et, si elle durait jusqu’au mariage, il y avait des chances pour que l’union dure longtemps. Bien-sûr, certains côtés ne devaient pas être drôles, mais l’époque et l’éducation étaient différentes et s’ils n’étaient pas trop « chauds »… En plus, les garçons, pour patienter, avaient les lupanars ou la bonne amie mariée qui avait des envies de chairs fraîches !
    Bisous moins froids car le sieur soleil est là sans le vent perturbateur, et il réchauffe !
    Florence

    • Edmée dit :

      C’est vrai, les garçons pouvaient aller dans les maisons closes sans trop de soucis, ou s’amuser avec les femmes esseulées qui y trouvaient leur comptant. Bien entendu, on n’imagine plus de longues fiançailles maintenant, alors que le monde court aussi vite. Et puis il y a aussi « les enfants surprise » que l’on fait pour forcer la main, ce qui est un piège encore courant, hélàs!

      Ici pas très froid mais très moche quand même ! 🙂

  14. colo dit :

    Edmée, je viens de lire ceci qui n’a pas de rapport direct avec ton billet…quoique avec le temps qu’il fait et l’amour…:-)
    « Il y a partout, mélangées aux particules de l’air que nous respirons, des particules d’amour errant. Parfois elles se condensent et nous tombent en pluie sur la tête. Parfois non. C’est aussi peu dépendant de notre volonté qu’une averse de printemps. Tout ce qu’on peut faire, c’est de rester le moins souvent à l’abri. Et c’est peut-être ça qui cloche dans le mariage : ce côté parapluie. » La folle allure, Christian Bobin.

    • Edmée dit :

      Il y a pourtant des mariages heureux… mais c’est vrai qu’ils marchent un peu tête nue, plus cigales que fourmis, relativisant beaucoup, s’en remettant aussi à la bonne fortune plus qu’à la fortune. Je suppose qu’il faut un dosage de confiance et un de prudence, qui varie selon le confort de chacun. Mais surtout l’envie et le goût de parler et rire ensemble.

      J’aime beaucoup ta citation… ici il pleut de l’eau 😉

  15. jeanne dit :

    je ne sais pas si ces longues fiançailles garantissaient le couple
    les femmes ne travaillaient pas
    avaient le temps de se pencher sur les points de croix du fameux trousseau en rêvant à leur future vie tranquillement
    on s’habituait à la vie conjugale et les enfants arrivants…
    faudrait connaître les rêves de ces femmes
    il n’y a pas de recettes pour « durer »
    les couples se séparent plus vite
    est ce que l’âge venant il y a plus de bonheur ?
    je ne sais pas mais merci pour ce récit si vivant

    • Edmée dit :

      Ce n’était pas la garantie, il fallait aussi que les jeunes gens aient « ce qu’il faut » au départ: un attrait réciproque et sincère. Et tout le mystérieux trousseau de volupté, compréhension, affection, constance etc… Bref, je pense que la longue attente avait du bien à cette époque (mes grands parents d’ailleurs auraient attendu moins longtemps sans la guerre 14-18!) mais que c’était loin d’être tout…

      Je crois que les couples qui n’ont pas ce qu’il fallait au départ peuvent rester ensemble pendant des décennies parce que pris par la routine enfants relations sociales travail soucis divers, mais qu’arrivés à la retraite, lorsque ce tissu de train train se déchire, tout ce qui n’a pas existé au cours de ces années leur manque.

      Qui sait… la recette ne sera jamais découverte.

  16. Je crois en effet que ces fiancés ne se connaissaient qu’en surface et que les lendemains de Noce n’étaient pas forcément radieux! pour moi la persistance du couple était davantage lié à la dépendance matérielle de la femme et à des convictions religieuses

  17. Mimi du Sud dit :

    Kikou Edmée,
    Bien bel article sur ces fiançailles 🙂
    Les miennes ont duré deux ans 🙂
    j’avais tout juste 19 ans et je me suis marié à
    21 ans 🙂 cela nous a permis de pouvoir mettre de l’argent
    de côté et acheter tous nos meubles, et électroménagers 🙂
    et nous connaitre un peu mieux 🙂
    je te souhaite une bonne fin de journée,gros bisous à toi,ma
    belle.

  18. annerenault dit :

    Certes, notre époque a bien perdu en plaisirs, en qualité et subtilités du désir, car maintenant, souvent, dès le premier soir…Plus de « temps perdu », « satisfaction » immédiate, puis on passe à autre chose. En hédoniste, je défends les joies de l’attente, mais ne suis pas sûre que la réalité du mariage ait toujours fait éclore les bourgeons des longues fiançailles…

    • Edmée dit :

      Pas toujours en effet. Je suppose que de longues fiançailles ne rendaient pas brûlants ou passionnés les gens tièdes ou morts-nés sans le savoir. Mais les résurrections et la transformation d’eau en vin… c’est réservé à la BIble! 🙂

  19. J’ai connu personnellement ces longues années de fiançailles imposées pour terminer les études. Le mariage ne pouvait pas être envisagé sans le diplôme en mains. Nous avons tenu. Nous étions jeunes mais très amoureux. Le temps nous pressait. Nous avons réussi et nous nous sommes mariés. L’aide financière des parents n’a pas eu lieu par principe. Nous sommes partis de zéro. L’amour nous a donné deux beaux enfants. Nos personnalités se sont affirmées. Il a fallu tenir et s’adapter. Des problèmes sont survenus. Il a fallu les vivre. Les années ont passé, les personnalités se sont encore affirmées. Il a fallu s’adapter. Une vie à deux, parallèle souvent. Une faille souvent exploitée. Il eût des crises, il eût des rêves de liberté de part et d’autres. Une vie à deux vécue sans être un long fleuve tranquille. Le plus beau dans notre histoire, c’est que chacun à notre tour, au moment des grandes déchirures, nous avons repensé aux beaux instants passés ensemble et provoqués par ces petits regards, frôlements, sourires, balades main dans la main, bras dessus bras dessous …
    Le plus difficile est de sauver l’amour malgré les aléas de la vie. Cela fait 40 ans plus 4 ans de fiançailles. Nous tenons encore. Maintenant, nos vies, de parallèles, par la force des choses, elles deviennent fusionnelles. Il faut encore s’adapter. Finalement, l’amour est le sentiment indispensable mais l’intelligence de s’adapter l’un à l’autre est indispensable pour le sauver. C’est ce que j’en retire actuellement. À l’automne de nos vies, l’heure des bilans a sonné, il nous arrive de rire de nos erreurs personnelles et de nous enthousiasmer au souvenir d’instants plutôt chauds !
    Le chemin continue mais une chose se remet en place, la période des fiançailles les parents et les enfants en moins.
    Je pense que nos jeunes oublient trop souvent qu’il ne suffit pas d’aimer mais qu’il faut aussi d’autres qualités telles que patience, tolérance, courage, honnêteté …
    Toite la valeur d’une union réside dans la réussite de ce challenge.

    • Edmée dit :

      Quel beau témoignage en tout cas. Tu as raison, l’amour tout seul va mourir faute de nourriture et d’efforts. De prix accordé à cet amour initial qui a fait tout commencer, nous a mis « dans cette galère » et remis quand on s’en échappait un peu. Un challenge, oui, foi en soi et en nous! Merci pour ton apport ❤

  20. Armelle B. dit :

    L’attente avait du bon mais il ne fallait pas qu’elle soit trop longue car l’amour risquait de perdre son goût et de virer trop vite à l’habitude. Mais vous dites si bien le charme de cet amour suspendu qu’il fait rêver à des lendemains radieux.

    • Edmée dit :

      Pour mes grands parents ça a « marché » mais c’était également dû au fait que le jeune homme avait moins de « biens » que la jeune fille et que les parents voulaient s’assurer que… Par contre, sa soeur cadette s’est mariée au pas de course. Je ne pense pas que son mariage ait été particulièrement heureux, mais elle n’était pas une femme malheureuse…

  21. Elide Montesi dit :

    C’est vrai que l’attente et les rêves qu’elle suscite augmentent le désir et fait partie intégrante du plaisir. Toutefois, au risque de rompre le charme, je crois que des fiançailles trop longues pouvaient pousser le fiancé à aller satisfaire ailleurs un désir inassouvi en attendant ce qu’on appelait les justes noces avec la promise officielle !

    • Edmée dit :

      Ha ha, ça devait arriver en effet. Mais si on lit Charles Plisnier (« Mariages ») on y lit que l’on apprenait aux jeunes filles que … les maîtresses de leur futur mari ne les regardaient pas! Le mariage, c’était bien autre chose. C’était pour la vie alors que les maîtresses étaient un passe-temps…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s