Hasta la vista

Téatro colon buenos airesIl était autrefois un petit garçon qui alla à sa première pièce de théâtre à l’âge de 4 ans. C’était à Buenos Aires et on donnait « Blanche-Neige et les sept nains » dans le somptueux théâtre Colon,  et 88 ans plus tard il se souvenait encore de sa curiosité teintée d’excitation alors que, assis avec sa maman, il voyait trottiner de petits pieds derrière le rideau qui gardait encore tout son mystère et tout ému il savait ces petits pieds être ceux des nains…

Il se souvenait aussi que plus tard, alors en Belgique, il avait été reçu avec ses cousins Jean-Marc et Françoise par leur tante Didine, qui leur avait offert à chacun un petit canard de porcelaine dans lequel on pouvait mettre des crayons. Françoise était la plus jeune mais la plus décidée. Alors qu’elle venait de laisser choir son canard qui termina sa course en fragments colorés, elle se tourna d’un air navré vers son grand-frère en disant : « Oooooooh Jean-Marc ! Ton petit canard est cassé ! »

Il n’avait pas oublié non plus le très ancien souvenir que son grand-père Henri tenait de sa propre grand-mère et qui datait de la révolution de 1830. La famille était originaire du Limbourg, et un côté de la rivière le long de laquelle ils vivaient était devenu belge tandis que l’autre rive était restée hollandaise. Et la nuit, la grand-mère du grand-père et les siens tiraient des chaines le long de l’eau qui leur offrait la protection d’un brouillard laiteux, induisant ainsi les troupes hollandaises à croire que c’était des canons que l’on amenait.

Il m’a raconté plusieurs fois aussi des anecdotes de sa vie militaire – et s’est émerveillé il y a peu en constatant que sans le savoir alors, il avait participé à l’Histoire – tout comme ce brave garçon de campagne qui, un jour dans les rangs impeccables qu’on venait d’aligner, leva les yeux vers l’envol d’un faisan, et, oublieux du monde, de la guerre, de l’uniforme, des commandements et tout le reste, laissa fuser son émerveillement par un « Oh ! Un coq faiiiiiiiiiisan ! » en le pointant du doigt, ce qui avait fait rire tout le monde. Même ceux qui aboient plus qu’ils ne rient en général…

Et ces autres souvenirs encore :

Ce que Jacquie a vuUne famille et deux mondesCrevette prit sa valise et partit …  Les draps blancs aux fenêtres de Leipzig

Ce gardien du temple de la mémoire s’est éteint en juillet 2013. Et le devoir de ne pas tout oublier est passé à notre génération, celle de ses enfants. Et nous devrons y ajouter l’expression de l’amour et de la fierté d’être ses enfants, les enfants de cet homme bon, juste, généreux – « discret et généreux » comme le qualifia ma mère peu avant son grand départ à elle – qui garda l’humour et le plaisir de vivre jusqu’au bout.

C’est le souvenir qui nous sauvera de l’absence.

Papa petit prince

Hasta la vista, Tiago !

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45 réflexions sur “Hasta la vista

  1. JMB dit :

    La transmission orale fait partie aussi de nos traditions il faut essayer de la perpétrer….La mettre noir sur blanc comme tu le fais est une riche garantie supplémentaire !
    bizzzzz

  2. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Hé oui, lorsque l’on a eu la chance d’avoir des parents, grands-parents etc… Que d’histoires on a entendues ! C’est une chance qu’il faut savoir apprécier à sa juste valeur. Moi je l’ai eue, j’étais très proche de tous « mes vieux » et j’ai plein la mémoire d’histoires merveilleuses. Oui, je sais, certaines sont un peu romancées, je l’ai compris plus tard, mais avec l’âge j’ai su relativiser, et voir où fini la vérité et où commence le rêve. Si un jour j’osais les écrire, ce serait sans doute, les mêmes récits qu’ils m’ont racontés, ceux de leurs vies un peu romancés! Mais beaucoup sont très réels, car tous ne fabulaient pas !
    J’aime beaucoup les souvenirs du petit Crevette !
    Bonne journée Edmée gros bisous et à bientôt !
    Ps: Je viens de savoir que vous ne receviez plus de notifications lorsque j’avais répondu à vos coms, comme cela se faisait avec 0B. C’est ennuyeux. Donc, je le redis, je réponds toujours à vos commentaires.
    Florence

    • Edmée dit :

      Je trouve aussi qu’avoir eu des parents ou grand-parents bons narrateurs est un atout sans égal… Leurs souvenirs nous appartiennent un peu aussi. Peut-être romancent-ils certaines choses mais souvent, ne constate-t-on pas que la vie est plus passionnante que bien des romans?

      Bon week-end Florence!

  3. Ton père aussi peut être fier de toi Edmée !

    Tu as su perpétuer son souvenir même de son vivant.
    S’il l’a su et en a été conscient, il a dû en ressentir un plaisir fou et en cela c’est un très beau cadeau que tu lui as fait.

    C’est ainsi que j’ai pu faire la connaissance « virtuelle » de ce Grand homme en textes et en photos. Votre complicité était évidente, ça faisait chaud au coeur. J’étais heureuse pour vous.

    Gros bisous, ❤
    😉

    • Edmée dit :

      Merci Nicole. Oui il était heureux que ses souvenirs continuent de descendre la chaîne des générations. Je suis d’ailleurs promue « archiviste » de ce qui reste de photos et lettres car étant l’aînée (ça veut aussi dire la plus vieille, ha ha!) je suis celle qui reconnait encore le plus de visages sur les photos jaunies…

      Gros bisous!

  4. lascavia22 dit :

    Il a passé le relais, cet homme discret et généreux, confiant et tranquille de savoir qu’il a transmis les mille richesses dont il a su colorer son existence et celles de ses enfants. Assuré que le flambeau est repris par des mains aussi fortes que les siennes. Baci, Edmée.

    • Edmée dit :

      Merci pour ton compliment… Mais je me rends compte que le don de l’écriture trouve ici tout son sens… Oui, les générations plus jeunes sauront les aventures de Crevette, c’est une évdence!

      Baci

  5. Beaucoup d’émotions dans cette belle évocation!

    • Edmée dit :

      Je me souviens de celle que tu as faite lorsque ta maman a quitté la planète terre… Ca m’avait attirée vers toi car j’avais perdu la mienne en 2006…

  6. Armelle dit :

    Une évocation pleine de tendresse qui fait que le passé ne passe jamais et que le futur en est habité. Ce qu’on appelle aussi  » le passage de témoin ».

    • Edmée dit :

      C’est tellement vrai. C’est un fin tissu qui relie le passé au futur et est tissé au présent. Je sais donc pourquoi j’ai le don de l’écriture, enfin!

  7. annerenault dit :

    Nous avons bien « le devoir de mémoire » à ceux qui sont partis, mais aussi à nous-mêmes et à notre propre descendance.

    • Edmée dit :

      C’est vrai. Les Chinois autrefois devaient écrire leur biographie pour leur descendance. C’est tellement normal. Notre génération n’expurge pas grand chose, mais… oups! Que j’aimerais savoir quelques sulfureux secrets de famille jalousement protégée par le « family correct » de la génération de mes parents :-)à

  8. Charlotte Polis dit :

    Chère Patricia, Les souvenirs de ton papa que tu évoques avec tant d’émotion, me font regretter de ne pas avoir prêté plus d’attention à ceux de mon père et même de mon grand-père qui de vaillant soldat de l’armée prussienne a été promu, vaillant soldat de l’armée française, alors qu’il n’était lui-même qu’un petit luxembourgeois, issu d’un pays neutre . Il aurait sans doute pu me raconter tant de choses. Mais je n’étais pas attentive comme toi, je n’avais pas ton intelligence de cœur, et te lisant aujourd’hui, j’ai les larmes aux yeux et je pense à cette chanson où il est question de « mon vieux ». Le passé est le passé et les regrets sont vains. Mais toi , tu n’auras pas à en avoir. Tu as pris le relais et avec quel talent ! Merci, Patricia

    • Edmée dit :

      Mais chère Charlotte, si tu savais combien de souvenirs j’ai laissés passer sans y prêter d’attention moi aussi. Certains se sont accrochés comme tu le vois, malgré eux et malgré moi. Surtout qu’à la fin je comprenais leur importance. Mais beaucoup se sont envolés et ne reviendront pas.

      C’est la vie, dit-on. De nous ne reste que ce qui a fait son chemin dans le coeur et la mémoire. Le reste s’en va avec le vent 🙂

  9. Girard dit :

    Tu va voir, que bien des souvenirs que tu ne sais pas encore qu’ils sont dans ta mémoire vont remonter à la surface comme des petites bulles de champagne! Un beau témoignage de l’affection que tu porte à ton père!

  10. Hasta la vista ….
    Perpétrer les souvenirs de ton papa est un précieux cadeau Edmée.
    Non seulement pour ta famille, mais aussi pour nous, qui n’avons pas eu le plaisir et le privilège de le connaître.
    Merci à toi pour ce beau partage en ouvrant les portes de sa vie.
    Votre complicité est tellement évidente sur les photos, que j’ai la conviction que ton papa savait que ses mémoires resterais vivantes par tes écris.
    C’est aussi une certaine forme « d’éternité »
    Gros bisous affectueux ❤

    • Edmée dit :

      Merci, très chaleureusement, chère Danielle…

      Oui, j’ai envie de garder de lui ce qu’il fut, vécut, pensa… et que ses petits-enfants réalisent qu’il fut un petit garçon lui aussi, et un jeune homme fou de la vie qui l’aima de tout son coeur!

      Gros bisous à toi aussi! ❤

    • Nous sommes entièrement d’accord sur tout « Marraine ».
      Ce qu’Edmée a fait pour la mémoire de son « papa » est inestimable et digne du grand respect que j’ai pour elle.
      Bisous

  11. Ce don de l’écriture et ton supplément d’âme font que tu papa restera toujours vivant pour nous tous Edmée ❤

    N’ayant malheureusement pas ce don 😦 je suis malgré tout heureuse car "45 ans après le départ de mon père" il est toujours présent et vivant dans mon cœur et mes fils le connaissent grâce à mes souvenirs, ses photos et ses films.
    Ceux que nous aimons font toujours partie de notre vie et ne s’oublient jamais ❤

    • Edmée dit :

      Voilà! C’est bien ça: le désir de garder leur souvenir vivant, d’en faire une personne réelle. Qui fut un enfant, avec ses émerveillements, un adolescent avec ses charmes physiques qui s’affirment, un jeune adulte qui se trompe ici et là, un adulte qui prend confiance dans la vie, une personne mûre et puis « vieille » qui nous donne tout ce qui lui a semblé important…

      On n’oublie jamais, non.

  12. Myosotis dit :

    Chère Edmée, je n’ai jamais lu un billet annonçant le décès d’un de ses parents aussi extraordinaire de beauté, de respect, de tendresse et d’amour. C’est un hommage tout à la fois émouvant et grand que tu lui rends. Cela fait quelques années maintenant que l’on suit les aventures merveilleuses de Crevette et grâce à toi, il reste vivant bien au-delà de son entourage proche. Je t’embrasse très affectueusement Edmée.

  13. Je suis venue, j’ai lu….J’en retiens que les souvenirs sont les seuls liens qui rattachent les morts au monde des vivants et qu’il faut essayer de les raviver au lieu de les fuir…pour éviter la peine.

  14. Celestine dit :

    Apparemment tu as hérité de cette faculté narrative et tu sais transmettre les souvenirs pour en faire a chaque fois une belle histoire…

  15. Michel dit :

    Merci Edmée pour cet au-revoir, pour cette évocation si délicate et émouvante, comme toutes celles de tes textes, extraordinairement vivantes et si belles à lire.

    Bises pour toi.

  16. claude dit :

    « The song is ended but the melody lingers on… » (Irving Berlin et Beda Loehner, 1927). Merci pour tous ces jolis souvenirs de Tiago, que tu partage(ra)s avec nous. Take care, Edmée.

  17. Philippe D dit :

    Grâce à toi et à tous les souvenirs que tu nous relates avec tant de talent, les gens ne meurent pas totalement.
    Bonne semaine… pour une fois, sous le soleil.

  18. Cathy dit :

    Petrouschka, je sais que ton papa vivra désormais grâce aux souvenirs merveilleux que tu as de lui, à l’amour que tu lui portes, et à tes superbes textes. Courage, je pense très fort à toi.
    Katiouschka

  19. Delphine dit :

    Chère Edmée, Comme je suis désolée d’apprendre le décès de ton cher père dont tu es si proche et qui est le réceptacle d’h(H)istoires que tu sais retransmettre avec une plume d’une finesse inégalable . Je suis certaine que là où il est, il te regarde en souriant, de son œil vaillant, fier de sa fille tant aimée. Je t’embrasse bien fort en ces moments de séparation.

    • Edmée dit :

      Merci ma chère Delphine… pour ta sensibilité et ton humour léger. Oui, il est bien…. et je le serai de nouveau.

      Je t’embrasse très fort aussi!

  20. Giulia dit :

    Perché se non l’hai già fatto non scrivi una storia della famiglia??

    • Edmée dit :

      Ci penso e probabilmente lo faro’… ma mio padre ha sposato mia madre poi la madre dei miei fratellastri e devo trovare la via giusta per non offendere nessuno! Grazie della tua visita a Tiago!

  21. Armelle B. dit :

    Oui, cette tradition orale est un formidable trésor qui nous donne des alliances avec un passé lointain. Les Africains disent avec justesse : « quand un être meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

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