« Chimie », ou j’ai la mémoire qui flanche…

Rentrée des classes 1962. J’ai 14 ans. Je ne sais pas ce que je suis : mes tantes et amies de ma mère proclament que je deviens une vraie jeune fille (et par là elles veulent dire que dans un claquement de doigts j’aurai vraiment quitté l’enfance) mais je ne suis encore ni coquette ni intéressée par les garçons.

Et voilà qu’un jour, sur la plate-forme du tram, nous sommes trois ou quatre filles à glousser ridiculement devant trois ou quatre garçons dont la voix a des ratés et dont les commissures des lèvres s’ornent d’un duvet qui les rend très fiers. L’un d’entre eux demande aux autres ce qu’ils pensent du cours de chimie. Il chuinte. Son ch est très chuintant, et je l’imite aussitôt. Ce qui est vache car moi aussi je chuinte depuis que notre dentiste tortionnaire local a mis de l’or en trop grande quantité dans une de mes dents.

Il est moche, pas de doute. De grosses lunettes fumées et une frange de beaux (quand même !) cheveux noirs qui, cinq ans plus tard, ne seront plus qu’un souvenir : il aura une moumoute qu’il posera un jour sur le rebord de la fenêtre et que le vent emportera joyeusement dans son sillage capricieux, la posant sur le trottoir où un chien en mal de baballe en fera un petit tas pelé et gluant de salive, forçant ainsi son ancien propriétaire à s’en aller au bureau … chauve ce matin-là !

auto-portraitJe suis tout aussi moche sans les mêmes soucis capillaires. Mais j’envoie à mon père des dessins-portraits de « moi » assez optimistes : mes hideuses lunettes ont un look d’enfer et j’ai une silhouette splendide bien secondée par une démarche assurée. Le cheveu parfaitement laqué qui, en réalité, avait le style nid de poule à l’abandon et squatté par des souris. J’aimerais savoir de quel immense sac il s’agissait par contre…

Bref, nous voici intéressés sur le registre agressif/curieux. Je le surnomme Chimie. Nous ferons semblant de nous éviter tout en cherchant à prendre le même tram, je saurai son vrai nom et il saura le mien, son copain me donnera une photomaton d’identité qu’il viendra en personne me reprendre furieusement dans la rue – humiliation qui m’a laissée tremblante ! Jamais nous ne nous parlerons vraiment pour autant qu’il m’en souvienne, et il n’y aura que ce jeu de cache-cache. Tout au moins, c’est ce que ma mémoire me rend.

Or je viens de retrouver des lettres adressées à mon père en 62 et 63, et je parle de cette… « idylle » dans des termes tout différents. J’insiste sur le fait qu’il est laid ainsi que son chien Tom. (Ça, c’est méchant pour le chien, dont je ne me souviens pas, en plus !). Je dis que lorsqu’il me voit il rit et rougit… Je n’ai aucun souvenir de ça et pourtant ça devait me charmer à l’époque ! Et plusieurs années plus tard, une amie qui le connaissait a recueilli ses confidences : il avait alors cru qu’il m’épouserait !

Naturellement, nous étions des enfants et alors on pensait que s’aimer allait de soi, il suffisait de se rencontrer. Et dans notre cas, le plus dur était fait !

Et dans ces vieilles lettres à mon père je me retrouve telle que je fus, énumérant mes goûts musicaux (Petula Clark et les chansons sud-américaines), et je dis que je casserais la figure à celui ou celle qui oserait m’offrir un disque de Johnny Halliday ou Vince Taylor. On peut dire que j’étais déterminée. (J’ai d’ailleurs, longtemps après, osé dire au nez d’un admirateur qui venait de m’offrir Strangers in the Night que je détestais cette chanson). Je suis restée fidèle à mes goûts mais suis moins violente dans leur expression… Je lui explique ce que j’ai fait de l’argent qu’il m’a envoyé pour les fêtes et apprends donc qu’il s’agissait de laque pour les cheveux, de deux savons à la violette et un parfum à la lavande ainsi que des « carabistouilles destinées à me transformer en sac de graisse en moins de cinq ans ». Et je projette d’acheter le prochain disque de Brigitte Bardot dès qu’il paraîtra… si je vis toujours !

Si mon papa n’avait pas pieusement gardé ces petites lettres d’adolescente, je n’aurais pas pu y voir plus clair dans ma troublante idylle de plate-forme de tram !

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29 réflexions sur “« Chimie », ou j’ai la mémoire qui flanche…

  1. Peut-être es-tu passée à côté de l’homme de ta vie … hihihi… 🙂
    En tout cas bravo pour ton dessin, tu as beaucoup de talent.
    Mais où sont passées tes lunettes ? Tu en avais réellement besoin ?
    J’espère que tu nous montreras un jour l’une de tes peintures.
    Bonne rentrée, Edmée ! 😉
    Bisous

    • Edmée dit :

      Merci Nicole, et bonne rentrée à toi aussi!
      Non, je n’avais pas vraiment besoin de mes lunettes et je râlais ferme! J’ai d’ailleurs fini par ne plus les porter…Quant à mes talents, je gribouillais – surtout en classe au lieu d’écouter les cours! 🙂

  2. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Petit com vu que je suis en demi-pause !
    Heureusement qu’il y a des photos et des preuves écrites pour ne pas trop laisser nos souvenirs galoper ! Bon courage pour tous ces tris !
    Gros bisous et bonne 1ère semaine de Sept.
    Florence

  3. Girard dit :

    Tu m’as bien fait rire!…C’est trop mignon ton histoire avec JJB!…Comme ton papa devait être heureux de recevoir tes confidences d’adolescente et ce dessin qui n’est pas mal du tout!

    • Edmée dit :

      Tout ce que j’espère c’est qu »aucun mauvais vent n’enverra JJB sur mon blog, il ne se remettrait pas de savoir que je sais qu’il avait une moumoute à 20 ans! 🙂

  4. gazou dit :

    Très curieux la mémoire ! Pourquoi les souvenirs se transforment-ils ainsi avec le temps ? Pourquoi notre mémoire choisit -elle de garder certains détails et d’en oublier d’autres?

    • Edmée dit :

      Je ne comprends pas non plus… Après tout ça devait me faire plaisir qu’il rougisse et cafouille à ma vue, et j’ai effacé ça. Par contre je me souviens qu’il a traversé la rue comme un panzer pour me reprendre sa photo! 🙂

  5. Nadine dit :

    Pauvre malheureux, ta description n’est pas flatteuse ! Moi j’ai le souvenir d’un garçon qui m’avait fait parvenir une lettre d’amour par l’intermédiaire de son cousin. J’ai commencé à lire les premières lignes et je l’ai ensuite déchirée car cet aveu inattendu me dérangeait fortement étant donné qu’il ne m’attirait pas du tout ! Qu’est-ce qu’on était cruelles ! J’imagine sa déception quand son cousin lui aura rapporté ma réaction !

    • Edmée dit :

      On était cruelles mais ils avaient leur vie pour s’en remettre, ha ha ha! Qui a envie d’une déclaration d’amour quand en a même pas remarqué l’auteur?

  6. JMB dit :

    Hou-là, chez moi je ne me confiais pas à mes parents ! Mon père bien trop austère et ma mère trop moqueuse et pipelette.

    • Edmée dit :

      Mais tu vois, mon père habitait l’Afrique et le courrier était la seule voie. Je suis moi-même étonnée de lire ce que je lui racontais, mais je suppose que je cherchais une complicité car ma mère ne voyait pas mes petites métamorphoses d’un très bon oeil! 🙂

  7. Déjà des souvenirs d’enfance ? Si c’est vrai, je suppose que c’est vrai, tu as bien le temps. A moins que tu ne veuilles tout recommencer ? La preuve: ta nouvelle coiffure. Elle te va fort bien.

    • Edmée dit :

      Merci Maurice mais elle n’est pas nouvelle: tout le monde croit que j’ai coupé mes cheveux et je pense que c’est le découpage qui fait ça! 🙂

  8. Philippe D dit :

    Oh! ce n’est pas un conte de fées que tu nous racontes. Moi, j’aime les fins du genre « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Dommage!
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      Voilà! Tu tronques la fin, homme de peu de foi. La bonne formule est « ils se marièrent et vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »…

      Je n’ai aucun regret, mais c’est un souvenir amusant, non? Je jouais à être amoureuse et lui aussi… et on ne s’est jamais parlé!

  9. Pâques dit :

    C’est un peu l’âge bête et en plus souvent on se prend très au sérieux !
    Quand je relis mon journal de l’époque, je suis surprise du côté un peu théâtral, passionné et rebelle…

    • Edmée dit :

      Tu parles d’un âge bête. Ce qui est pourtant bien, en tout cas pour moi et d’après mes souvenirs, c’est qu’il n’y avait ni tristesse ni attente, c’était juste la joie de se voir et de glousser comme des dindons. Je ne pensais à aucun avenir ni même à un présent réel, c’était une sorte de jeu…

  10. Celestine dit :

    Tu as vraiment un réel talent pour décrire les petits travers physiques des gens. C’est ce qui me fait dire, étant donné la précision des détails, que tu n’as aucunement la mémoire qui flanche. Elle se porte même plutôt bien…mais disons plutôt qu’elle est sélective, je l’ai constaté de nombreuses fois dans ma vie. Ce qui est amusant, et tu le fais très bien ici, c’est de retrouver un beau jour ce que l’on a occulté, et de se demander pourquoi. Un exercice où tu excelles.

    • Edmée dit :

      Je crois que je suis servie (ou dé-servie?) par le regard de la dessinatrice que je fus. Je vois tout de suite. Je suis le genre qui dit « oh, mais comment peux-tu aimer tel acteur… tu as vu ses doigts???? ». L’oeil qui ne pardonne pas. 🙂
      C’est vrai qu’on a tous la mémoire très sélective… Je suppose que c’est tant mieux d’ailleurs! 😀

  11. Mimi du Sud dit :

    Kikou Edmée,
    Une bien jolie histoire de ton adolescence 🙂 le pauvre Chimi et son
    chien Tom 🙂 cela restera de très bons souvenirs pour toi,avec les
    lettres de ton papa …
    Je te souhaite une belle soirée,bisous

  12. éric dit :

    Toujours ces autoportraits sensibles, ici d’une adolescente du début des années 60… Depuis, quel rapport avec la chimie? 😉
    Une chronique que, il faut l’espérer, Jean-Philippe Smet ne lira pas. Je n’aimais pas beaucoup Johnny quand j’étais petit ; ensuite ça s’est « arrangé »…

    • Edmée dit :

      J’espère qu’il ne le lira pas 🙂 Je ne l’aime pas plus qu’avant même si j’avoue aimer un ou deux trucs …

      Quant à la chimie, ce fut mon cours le plus détesté!

  13. Armelle B. dit :

    Pauvre garçon, voilà que vous amputiez sa vie dès le départ. Je suis certaine qu’il a souffert mille morts en rêvant à vous chaque nuit et qu’il s’en est difficilement remis. Cruauté des jolies adolescentes qui savent d’instinct qu’elles ont déjà tous les pouvoirs … (rire)

  14. Adèle Girard dit :

    Très amusant ton texte, d’autant plus que je connais l’intéressé! Hi hi!

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