Australia … de l’autre côté de la brumeuse vallée de mon enfance

Il est évident que plus on avance en âge et plus la liste des autres fois et temps jadis contient de choses. Des images de paysages et visages aimés ou contre lesquels on lutte, des  parfums et senteurs multiples qui parlent de fleurs, de porridge matinal, de bons vins, de l’odeur maternelle, des effluves de bord de mer ou d’étangs poissonneux. Des sons de voix, de rires, de train dans un tunnel, de moutons bêlant, de l’air des pêcheurs de perles jaillissant d’un phono crachotant… Tout est enfilé par épisode, et il suffit qu’une seule de ces bulles à souvenir soit sollicitée parce que la mémoire est entrouverte  pour que les autres suivent bientôt par vague, nous restituant un des points clés de notre existence dans toute sa magnificence.

Je suis allée voir – revoir – le film Australia récemment. Non, pas celui avec Nicole Kidman que je ne reverrai pas ne l’ayant pas vu pour commencer. Je ne vais pas faire une « critique » du film.

 

Australia 2Je l’ai aimé. Et il m’a aimée aussi puisqu’il me colle encore aux souvenirs. Je l’ai vu lorsqu’il est sorti en 1989, mais n’ai fait que « voir » sa surface, alors : tourné dans ma ville, par un metteur en scène de ma région, avec tous les lieux connus et aimés par mon enfance et par la vie presque entière de mes parents et grands-parents, rempli de figurants connus… j’ai alors survolé le film pour pointer le doigt sur ces détails.

 

Shame on me…Mais comme à tout pauvre pécheur, une seconde chance me fut donnée, et j’ai donc pu enfin le revoir et surtout regarder !

 
Il est bien vrai que l’on laisse un peu de soi dans les endroits qui nous ont marqués, et qu’y revenir nous le restitue, nous aveugle d’évidences. Le détachement qu’une vie ailleurs a apporté n’altère en rien l’attachement. Etrange paradoxe … Merveilleux paradoxe.

 
L’histoire raconte celle d’un Verviétois d’origine qui s’est établi en Australie où son père, qui avait un lavoir de laine,  l’avait envoyé et où la guerre l’avait fait rester assez longtemps pour qu’il décide de ne pas revenir à Verviers. Et puis l’entreprise familiale, désormais gérée par le frère, connaît des problèmes, comme toute la ville d’ailleurs dont la prospérité s’est principalement construite autour de  la laine, et il revient pour voir quelle aide il pourrait apporter. On est en 1955. Retour donc d’une Australie ensoleillée qui s‘étend sur l’herbe jaunie à perte de vue pour Verviers sous la grisaille et une inconscience feinte de cette ville qui se meurt mais pense avoir encore un peu de temps pour trouver le remède.

J’ai vécu cette période. J’étais petite, et ne comprenais pas, tout au moins c’est ce qui me semblait. Je comprenais … de ma petite taille. J’enregistrais ce que j’entendais dire, ce que je voyais, sans y donner d’autre sens que les mots, qui n’en avaient pas beaucoup. Suicides,  déménagements  « dans du plus petit », faillites, soupçons, trains de vie qui s’écroulaient soudainement, entraînant la ville dans un patatras gigantesque. On a beaucoup bu et beaucoup souffert. Beaucoup médit. Et continué sa route. Retrouvé le sourire, l’envie de tenir le coup. Certains avaient assez d’argent pour le faire, d’autres ont dû le trouver.

Mais en voyant le film… avec d’autres Verviétois de ma génération (dont certains avaient alors prêté leur maison ou leur savoir, voire leur figuration), un chagrin chaud qui contenait une joie débordante s’est installé en moi. Joie parce que le metteur en scène me rendait l’atmosphère de mon enfance, me faisait visiter un musée où êtres, paysages et choses me prenaient par la main en murmurant : tu peux revenir quand tu voudras, tout est ici

Je me suis souvenue, avec volupté, de l’odeur de la laine avant le lavage – et je ne sais pas d’où je la tiens, cette mémoire olfactive de la laine « sale », je n’en ai pas souvenir, mais je l’ai sentie lors d’une scène tournée dans un lavoir à laine, d’une beauté surréaliste – et j’ai revu le superbe papier bleu-roi qui enserrait les échantillons de laine, les fameuses « ploquettes »… J’ai revu les mannes à ploquettes qui étaient dans notre grenier, et les ai entendues gémir familièrement sous ma main qui fouillait leurs trésors. Car nous les utilisions pour y reléguer les objets décoratifs tombés en disgrâce. J’ai à nouveau poussé la porte de certaines maisons et franchi leur seuil, regardé ces tableaux aux cadres dorés à feuilles d’acanthe et volutes se perdant sur les tapisseries aux motifs compliqués. Les escaliers de la Paix n’avaient pas encore rencontré la mode des graffiti ni la main imbécile qui a volé le rameau de la statue – qu’on lui a rendu depuis. Je les ai montés et descendus sans doute des milliers de fois, et le fais encore, parce qu’aucun paysage au monde ne m’émeut plus que la statue de dos, bénissant les collines sur l’autre rive de la Vesdre. Je suis attirée par cette vue comme par une bouffée d’air pur qu’il me faudrait absolument pour survivre.

 

Esvcaliers de la Paix réduite

L’herbe soyeuse au bord de la Berwinne s’est enfoncée sous mes bottines alors que mon cousin et moi jetions dans l’eau les tabourets de traite – ce qui nous avait valu un sermon mérité. Le Grand Théâtre était bien un peu craquelé mais pas lépreux, et son charme parlait d’une bourgeoisie qui aimait le beau et la musique et leur rendait hommage en toilettes. J’ai sursauté à la vision d’une tasse brune encerclée de deux traits jaunes que l’on trouvait alors un peu partout. Mon cœur a dit « mais oui ! Je m’en souviens de cette tasse…. ». C’était plutôt vilain, mais ça m’a restitué l’arôme du chocolat chaud… et le toucher de ces grosses tasses peu gracieuses.

Là où se trouvent certaines maisons aujourd’hui – et on doit y vivre bien, et heureux, dans ces maisons ! – il y avait un grand jardin remuant d’arbres divers et fiers. Derrière cette porte muette se déployait un vestibule de marbre blanc menant vers le hall d’un bel hôtel où descendaient de riches hommes d’affaire en visite. Le brouillard et l’odeur n’ont pas changé. De beaux arbres ont continué de pousser et d’affirmer leurs ramures, conservant les secrets entrevus.

C’est chez moi…

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42 réflexions sur “Australia … de l’autre côté de la brumeuse vallée de mon enfance

  1. amandine dit :

    BON WEEK-END
    BIZZZZZZZZ

  2. Florence dit :

    Coucou chère Edmée !
    Jolie introduction toute en poésie romantique.
    Pour le reste, comme je ne connais pas du tout ce film !…
    Je t’envoie de bons bisous et te souhaite une belle journée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Il est sorti en 1989, et a remporté plusieurs prix. Nous l’avons revu en projection exceptionnelle dans la seconde plus vielle sale de cinéma de Belgique et la 12ème au monde, qui a encore un projecteur! Image bien plus belle et douce que le numérique…mais le progrès écrase autant qu’il construit 🙂

      Gros bisous et bon week-end!

  3. Nadine dit :

    Après ce commentaire, on ne peut qu’avoir envie de se précipiter au cinéma pour découvrir ce film. Qu’importe si je ne connais pas Verviers !

    • Edmée dit :

      Hélàs c’est la trouvaille de cinéclub! Il devrait cependant sortit en DVD. Et il ne touche pas QUE les Verviétois ni même les Belges, l’histoire est au fond une histoire d’amour (Fanny Ardant et Jeremy Irons) et d’amour à sa terre, d’amour pour la famille, pour le passé – et l’avenir.

  4. annerenault dit :

    Maupassant, dans le premier paragraphe du « Horla » parle, presque aussi bien que toi, de « ces profondes et délicates racines » qui attachent un homme à la terre où il est né. Parfums, images, couleurs, atmosphère, tout cela fait partie de nous.
    Bises

    • Edmée dit :

      Heureusement que Maupassant est mort et ne sait pas qu’il parle presque aussi bien que moi 😉 … Mais le metteur en scène de ce superbe film le mentionne aussi… on ne perd rien en chemin!

  5. JMB dit :

    Je ne suis pas cinéphile et ne connais donc pas ce film. Mais il est vrai qu’il est très agréable de revoir les endroits que l’on a aimé….Tant de souvenirs rejaillissent.
    Bizzz

    • Edmée dit :

      C’est vrai, c’est un plaisir de plus. Pour nous, en plus, dans le cas de cette histoire, ça nous permet de la comprendre par un regard adulte et de mieux saisir la tristesse profonde de ceux qui étaient les adultes d’alors…

  6. Je comprends ton émotion, Edmée, car le lieu de cette histoire raconte ta propre histoire (en images) comme un « flashbach » sur ton passé.
    Cela doit être impressionnant.
    Bises

  7. Damien dit :

    Je n’aime guère revoir des endroits aimés ou parcourus jadis: il me semble que la nostalgie qui est la mienne prend le pas sur l’émotion du « re-voir ». Il y a quelque chose de triste à revenir en arrière, c’est une douce cicatrice que l’on redécouvre. Et puis ce temps qui passe, inexorable, me met en rogne en ce moment.

    • Edmée dit :

      C’est « sur le tard » que cet amour m’est revenu, car j’étais plutôt comme toi. Mais la façon dont je réagis aux paysages, certaines rues, la géographie de la ville, la région m »a fait comprendre qu’il s’agit d’un attachement profond. Ma nostalgie, si nostalgie est le mot, contient beaucoup de plaisir… ainsi que le temps qui passe et fait son travail de guérison.

  8. claude danze dit :

    Je dirais bien, juste… wâw. Quelle justesse et quelle émotion… Merci, Edmée, pour ce grand moment de lecture.

  9. colo dit :

    Un texte si émouvant pour moi que j’ai cherché…et trouvé 8 minutes et demie du flm! Bon, c’est pas extra mais mieux que pas!

    Je ne connais pas l’odeur de la laine sale, mais les paysages de ta région, la statue qui bénit, oui!

  10. colo dit :

    Oui, oui! Ma grand-mère avait une maison près de Spa et nous faisions en été des excursions dans les environs!

  11. C’est un très bel article qui devrait être lu et relu. Le mystère de nos racines, de notre enfance. Des saveurs qui ns remontent de très loin et qui ns prennent à la gorge. Le film, je ne le connais pas. Mais je partage l’émotion de tous ces vierviétois.

  12. Claude Colson dit :

    Eh oui, Edmée, c’est le privilège de l’âge de donner de l’importance – peut-être leur vraie – aux êtres et aux choses qui parfois n’en avaient pas trop pour nous. Je t’embrasse.

  13. Pâques dit :

    C’est très bien écrit, je ne sais pas pourquoi…
    J’ai pensé à cet héros de  » Autant en emporte le vent ». Ashley qui rêve de ce monde disparu, cette manière de vivre qui ne reviendra plus…

  14. Edmée dit :

    Je pense que nous pouvons tous avoir l’impression de voir disparaître notre monde. C’est à la fois vrai et faux… tout change doucement. C’est soudain, avec l’âge, qu’on constate combien ça a changé, bien souvent. Mais moi j’aime, justement, les souvenirs, et sans nostalgie: place au changement mais en nous… on peut retrouver tout ce qu’on veut, inchangé. Dans notre tête…

  15. Nostalgie quand tu nous tiens… Je ne connaissais pas ce film. Oui, tout change. Qui aurait imaginé il y a une vingtaine d’années la place d’Internet dans nos vies pour ne prendre qu’un exemple? Mais bon, tout n’est pas négatif : le confort a aussi ses bons côtés (ma grand-mère n’arrête pas de vanter sa machine à laver, elle qui allait faire sécher son linge sur le champ voisin) et on n’a pas connu les deux guerres mondiales qui ont meurtri tant de familles. Ce qui me semble perdu, c’est une certaine convivialité entre les gens. On vit beaucoup plus casaniers chez soi, alors qu’autrefois, les voisins passaient leur soirée ensemble (il n’y avait ni tv, ni Internet). Bonne soirée Edmée.

    • Edmée dit :

      Il y a des changements heureux, et puis les moins heureux. On doit s’adapter et regretter ne sert à rien. Je suis d’accord avec toi, tout à fait. Mais il y a des « nostalgies » heureuses, issues du grand plaisir d’avoir vécu et connu certaines choses.

      Bonne soirée!

  16. freddy de KERCHOVE dit :

    …nous avons bien entendus connu des choses incroyable,il faut les avoir vécu pour les croire et aprecier…

  17. amandine dit :

    aaaaaaah bientôt le froid lol

  18. Célestine dit :

    Ah!!!boire un chocolat chaud avec Edmée, dans sa jolie ville, et l’écouter parler avec la même passion de ses souvenirs tout enluminés de nostalgie heureuse…Un rêve que je réaliserais volontiers.

  19. gazou dit :

    Tant de beaux souvenirs et comme tu les racontes bien !

  20. c’est toute mon enfance, toute l’histoire familiale !
    d srcroît, quand nous étions ados, Jean-Jacques était un ami. nous construisions ensemble des modèles réduits d’avions. Ce qui lui a (déjà) valu une distinction de champion de Belgique d’acrobatie en vol circulaire 😀

    • Edmée dit :

      Tiens! Je ne savais pas ça! J’attends le DVD avec impatience… pour revoir encore tout ça. Je suis passée aujourd’hui devant la maison du docteur Delfortrie… et l’ai revue dans le film! Quelle chance d’avoir ce beau film pour retrouver nos rues et maisons telles que les souvenirs nous les rendent!

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