Mon grand-père n’est plus aussi mort

Mon grand-père paternel est mort avant même que mes parents ne se connaissent. Il n’a jamais su que j’étais en programmation quelque part, et seuls des liens génétiques nous lient. Il fut une sorte de personnage mythique dans l’histoire de ma ville et surtout aux yeux de mon père, son fils unique, qui le vit mourir sous ses yeux. A la maison, ses décorations militaires – il avait fait les deux guerres – encadrées ornaient le mur et son portrait en tenue de commandant nous souriait avec retenue sur le buffet de la salle à manger ainsi que sur le piano demi-queue de la grande salle à manger. Je savais qu’il s’appelait Albert et il était à la fois irréel et toujours présent. Un mort qui était chez lui. Qui avait encore son « petit bureau », son secrétaire, son fauteuil, sa place à table. Je suis née 4 ans après son décès donc l’aura avait encore du relief.

 

Lors de mon premier jour d’école, je me suis vite trouvée en terrain familier : un portrait du défunt roi Albert – le roi chevalier ! – au mur me rassura : la photo de mon grand-père était décidément partout. Pour moi, c’était le même Albert et j’ai tout de suite dit, très à l’aise en montrant le portrait royal, que c’était mon grand-père. Je n’ai pas bien compris pourquoi ça faisait tant rire.

 

Dessin militaireMes parents se sont rapidement séparés, et donc Albert n’a jamais pris de vraie consistance parce que de lui je ne connaissais que ce portrait (que ma mère a fini par ranger au grenier), les décorations (qui ont suivi le même chemin), les jolies petites aquarelles militaires peintes par lui et ornant la cage d’escalier, l’uniforme de commandant mité dans l’armoire du grenier. Ma mère l’a toujours nommé, bien que ne l’ayant pas connu, « mon beau-père », et mon père m’en avait alors  peu parlé ou bien d’une façon si aimante que ce héro guerrier ne me semblait pas plus réel que Peter Pan.

 
Dans notre cave à vin il y avait une cachette derrière un faux mur. Lieu aussi excitant que la cellule du Comte de Montecristo pour mon frère et moi. C’est que mon grand-père fut aussi un des commandants de l’Armée Secrète pour la région.

 

Je viens pourtant de transposer les carnets de guerre de ce personnage jusqu’alors impalpable. Mon père les conservait avec fierté, une fierté justifiée. Et voilà qu’en les lisant et transposant en version Word, Albert prend forme. Je sais de qui je tiens une partie ma manière d’écrire. La moquerie caricaturale ne m’est pas inconnue du tout :

 

« En longeant le canal, j’arrivai à la caserne et entrai droit au bureau de la place. Quelques sous-officiers en dolmans à brandebourgs blancs écrivaient en silence, entourés de piles de registres et de feuillets épars. Dans le fond, un gros officier penchait son crâne luisant sur les instructions confidentielles. Tout cela avait l’air si sérieux que j’en fus intimidé. Personne ne s’occupait de moi et j’attendais. Au premier qui leva le nez je demandai à signer un engagement volontaire. Cela fit bondir à l’autre bout de la salle le crâne chauve. Il me regarda, suffoqué d’indignation, me dit qu’il avait bien trop d’ouvrage, que personne ne m’appelait et que je lui fiche la paix.

 

Je sortis, mal remis de cet accueil, et rentrai à Anvers. Je commençais à concevoir que l’armée est une institution spéciale.

 

(…) Ma vie de caserne débuta sous le signe de la fatalité. Je venais à peine de recevoir mon uniforme et traversais la cour quand je tombai sur le commandant. Je le saluai aimablement. Lui m’examinait avec l’attention qu’on porte à un phénomène de foire. Il admira mes cheveux longs et ma tenue dégagée, et appelant un sous-officier, me recommanda à sa bienveillante courtoisie, sur laquelle je fus rapidement fixé. J’en sortis tondu comme un œuf et persuadé de mon indignité.»

 

J’apprends aussi que, né en Argentine et ayant opté pour la nationalité argentine, au moment de la guerre 14-18 il travaillait comme acheteur de laine en Algérie. Et que, plutôt naïf sans doute, se relevant à peine d’une fièvre typhoïde qui l’avait tenu au lit pendant des semaines mais désireux de faire son devoir militaire il a d’abord cherché à s’engager à la Légion étrangère… Heureusement on l’en a dissuadé.

 

Qu’il a respiré des gaz à pleins poumons plus d’une fois dans les tranchées le long de l’Yser. Mais il en fait peu de cas, c’était le même bol d’air pour tout le monde.

 

« Nous recevons à la batterie la nappe de gaz de l’attaque allemande sur Nieuport en … 1917. – Tout le temps, il fallait mettre les masques, car le vent nous renvoyait le gaz. – . On ne peut pas donner d’ordre parce qu’on ne respire que du gaz à volonté…. »

 

(Il sera d’ailleurs plus tard malade d’on ne saura jamais quoi exactement, ce qui lui vaudra sa libération du camp  allemand de Soest pour raisons de santé… en plus d’une crise cardiaque lors d’un combat le 26 mai 1940  et non décelée : il est tombé de son cheval et… on l’y a remis ! Il mourra de son cœur affaibli lors de la troisième attaque cardiaque,  à la libération, le 10 octobre 1944).

 

Je sais aussi qu’il pleurait d’émotion alors qu’il savait ne pas en éprouver d’inutiles pendant les combats.  Emprisonné en 40 au camp de Soest en Westphalie, il écrit le 15 juillet une lettre désespérée à un ami : « J’ai pensé à t’écrire parce que toutes mes lettres et cartes à ma famille sont restées sans réponse. Cela m’inquiète et m’attriste… »

 

Et puis…enfin… « Le plus dur en somme est de ne rien savoir des siens. La première lettre reçue au camp a été un évènement et tout le monde l’a lue. Puis les autres ont suivi irrégulièrement. Chaque jour l’un ou l’autre sort de l’incertitude mais moi j’y reste et toutes mes lettres demeurent sans réponse. Depuis le début de la guerre je ne sais rien de Suzanne ni de Jackie. Enfin après 72 jours je reçois une carte d’Edouard (son beau-frèrel). Le lieutenant Kamm qui sait que je suis inquiet me l’apporte lui-même au bloc à midi. Il l’agite de loin et me crie « von Euer Familie ». Je la prends, mes yeux se brouillant, je ne puis lire un mot. Je la lui tends, c’est lui qui me la lit tout doucement en épelant, et en disant « Alles Gut ».

 

Il me donne des tapes amicales dans le dos, et puis voilà qu’il ne sait plus lire non plus, frappé par une émotion. Et nous restons comme ça, côte à côte, simplement humains.

 

Je crois que je ne l’oublierai jamais. »

 

Il a 50 ans.

 

Eh oui… mon grand-père prend vie. Et c’est une belle rencontre.

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34 réflexions sur “Mon grand-père n’est plus aussi mort

  1. JMB dit :

    J’ai eu la chance de connaitre les deux miens. C’est marrant dans la cave familiale existait une pièce secrète également. Assez grande elle avait caché pendant la guerre nombre d’armes….Et un saloir.
    Dans le placard du mur de ma chambre, lorsque j’étais enfant, existait aussi une cache assez conséquente où était caché pendant la guerre un poste émetteur récepteur ….À voir la place que cela tenait à l’époque et les tablettes équipées de skype aujourd’hui, on mesure le chemin parcouru par la technologie en quelques décennies !
    Bizzzzz

    • Edmée dit :

      Oh, les chambres secrètes, quel trésor pour l’imagination! J’adore aussi découvrir ces petits témoignages d’héroïsme et d’audace qui naissaient du.. « devoir »!

      Bizzzzzzzzzzzzz

  2. gazou dit :

    C’est une belle rencontre…qui se produit tardivement certes mais mieux vaut tard que jamais…Oui, ton grand-père prend vie » et je suis heureuse de partager cette rencontre avec toi

  3. amandine dit :

    Un sacré grand -père!!!!!!!!!!

  4. Florence dit :

    Un petit copié-collé pour vous dire que je ne suis pas bien du tout et incapable de vous écrire des coms. Bonne fin de semaine avec de bons bisous de Florence

  5. colo dit :

    Quelles émotions tu dois ressentir en découvrant ses mots, en le découvrant lui. Même sans le connaître, toi et nous revivons avec lui, c’est à la fois fou et passionnant, émouvant surtout. Ne rien savoir des siens….
    ET oui, de l’humour, comme toi!

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est une belle rencontre, de plus en plus belle si j’associe aux carnets de sa fiancée puis épouse… je commence à me rendre compte qu’ils ont existé!

  6. Lorsque je dis je, des lecteurs émus disent il dit, et toi, tu dis pour de vrai ou tu inventes ? En réalité, seule compte, je crois, la façon de dire je. Un jeu, dis-tu ? En quelque sorte.

  7. jeanne dit :

    je prends beaucoup de plaisir à te lire
    ces tranches de vie que tu fais ressurgir
    et si bien avec juste la tendresse et le recul nécessaire
    ou l’imagination nécessaire !!!
    belle journée

  8. Edmée dit :

    Merci 🙂 C’est une belle découverte pour moi aussi, ce grand-père vivant!
    Bonne journée…

  9. annerenault dit :

    Tu fais œuvre de mémoire, Edmée, c’est bien

    • Edmée dit :

      Merci… Et c’est vrai. Ces souvenirs ont été gardés et parfois recopiés par mon père qui craignait qu’ils ne disparaissent. Je suis l’aînée et celle qui a, pour l’instant, le plus de temps. La mieux organisée aussi. C’est donc tout naturellement que je me suis intitulée archiviste de la grande mémoire! 🙂

  10. amandine dit :

    lol happy monday ah! ah!

  11. Alain dit :

    Ce texte est très beau et particulièrement touchant. Par certains détails il me renvoie à des souvenirs personnels. Ceux de mon grand-père qui a été et reste le Héros de ma vie.

    • Edmée dit :

      Merci pour cet émouvant commentaire. J’aimerais que tout le monde ait un héros familial, pour en transmettre l’essence aux suivants. Pour être fier de ce qu’on tient de ce héros, de ce qu’on lui doit… Pour qu’ils ne soient pas morts mais simplement du temps d’avant!

      Merci Alain!

  12. amandine dit :

    mdr avec ton comm lol

  13. amandine dit :

    mais pas encore l’hiver na !

  14. éric dit :

    Il y a certainement là matière à un roman ou à un livre de souvenirs. Il y a beaucoup de carnets? Chouette, cette transmission via l’écriture et par-delà les ans…

    • Edmée dit :

      Je réalise aussi que ça éclaire la vie de mon père d’autres reflets, et par conséquent je « revois » mes certitudes. Je redécouvre son histoire.

  15. Philippe D dit :

    Tu as de la chance. Moi, je n’ai connu aucun de mes grands-parents et il n’y a même pas une photo de chacun d’eux. J’ai eu un manque quelque part, comme si je n’avais pas d’origine.
    Bonne soirée.

    • Edmée dit :

      Ca doit être terrible! Oh je ne peux même pas l’imaginer… Comme tu dis, c’est comme si on t’avait empêché d’atteindre à tes origines…

  16. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Me voilà enfin ! C’est pas que je vais mieux, loin s’en faut, mais il faut bien revenir un jour !
    J’avais lu ton récit avec plaisir l’autre jour, mais j’étais incapable d’aligner deux mots.
    Belle histoire que celle de ton grand-père, et effectivement tu racontes un peu comme lui ! Il a une plume très agréable, et ce doit être un régal de se plonger dans ses écrits. Je dis tout cela au présent puisque grâce à toi, il est vivant !
    Dans ma famille belge, c’est Jean, le frère de mon grand-père qui fut un héros de la grande guerre, mais lui est mort avant l’armistice et il n’avait pas 20 ans. Mon grand-oncle appela son fils Jean, et mon grand-père appela sa fille Jeanine !!! Ses affaires étaient des reliques…
    C’est bien ce que tu fais, si ta famille est d’accord, tu devrais publier les écrits de TON roi Albert personnel !
    Il a aussi un sacré bon coup de crayon et de pinceau, très beau ce soldat !
    Gros bisous Edmée et bon mois d’octobre !
    Florence

    • Edmée dit :

      Ca devait être bien dur de perdre un jeune fils de 20 ans… et de survivre à ce drame. J’ai communiqué les écrits de mon roi 🙂 au musée de l’armée: ça leur servira certainement. Ca ne doit pas être perdu.

      J’espère que tu iras rapidement mieux, assez pour avoir envie de chanter quelque peu.

      Moi rien de grave mais gros rhume ce matin… mauvaise nuit. Je vais m’offrir des siestes et du thé au citron!

      Bisous chère Florence!

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