Il ne faut pas te tracasser pour moi…

21 avril 1943, 1 heure : la dernière lettre écrite par ma grand-mère à mon grand-père. Elle va mal et collectionne les visites chez les médecins et les traitements depuis deux ans. Elle est en clinique après une opération, emprisonnée par le mal qui la tue et l’agresse de tous côtés. Elle le sait, même si elle ne le dit pas.

 
Elle rentrera à la maison pour lentement y mourir. Son fils unique, mon père, lui lira un livre d’André Maurois pour la distraire, et ils écouteront Zarah Leander (« Der Wind hat mir ein Liederzählt ») dont ils aiment la voix. Dans sa chambre.

 
Leur chat Samy devra être euthanasié et elle descendra encore à la cuisine pour l’assister. Mon père ne l’a pas oublié : « Elle a tant souffert que j’aurais aimé qu’elle ne se remette pas de l’opération. Nous avions installé un dispositif lui permettant de m’appeler la nuit. J’en ai rêvé pendant longtemps et me réveillais, croyant qu’elle m’appelait. Notre chat Samy a dû être euthanasié à ce moment-là… Maman et moi pleurions… devinait-elle ce qui l’attendait ? Je ressentais l’hypocrisie de la situation qui voulait qu’elle, cancéreuse, ait à souffrir jusqu’au bout. La nuit qui a suivi sa mort (elle serait donc morte le 13 juillet 1943, soit trois mois après cette lettre) on a bombardé Aix la chapelle. »

 
Elle n’a que 50 ans et a été aimée toute sa vie. Elle a follement aimé la vie aussi. Mais elle meurt, et surtout, elle souffre.

 
Dans son corps, et puis elle a si peur que son Albert ne finisse par l’oublier et se remarier. Il plait. Il est facétieux, bel homme, intelligent, décidé. Et elle confie, lasse, à son fils qu’elle a peur que « papa ne se remarie ». Pauvre, pauvre Suzanne Suzie Suze Suzon comme il la nommera. Son petit. Sa Dearie. Lui qui ne lui survivra pas un an. Son cœur est à bout. L’organe et le temple. Tout le cœur.

 
Dans cette dernière lettre – il n’est pas bien loin mais il semble qu’il ait dû changer d’air auprès de sa belle-famille après les émotions des derniers jours (elle est à la clinique et ne peut toujours pas marcher mais est heureuse qu’on ait pu l’asseoir près de la fenêtre) – elle l’incite à rester un peu plus longtemps là où il s’est rendu, sur le plateau de Herve. Elle lui envoie son amour dans ces lignes déformées par la douleur, écrites au crayon et pourtant encore si nettes aujourd’hui. Il est son « bon chéri » et « son cher amour ». Et il ne doit pas se tracasser pour elle. Ni être triste ou tracassé.

 
1919 : Albert et Suzanne partent en voyage de nocesIls se sont toujours aimés.

 

Il y a 30 ans qu’ils s’aiment. Dans ces lignes destinées à lui donner de l’amour en réserve, elle met des larmes sans eau et sans rumeur. Elle sait qu’elle va le quitter, elle, et que l’arrachement le laissera tellement exsangue qu’il pourrait bien, oui, chercher l’oubli dans d’autres bras. Ca lui fait mal et pourtant elle le comprend. Elle est une femme forte qui a fait le choix de la douceur, et non pas femme incolore qui utilise l’apparence de la douceur pour qu’on la croie inoffensive. Elle est douce parce qu’elle aime, parce qu’elle choisit de l’être.

 
Elle écrit et elle a l’âme en pleurs. Sa gorge tremble de tristesse et d’amour. Elle imagine son Albert en détresse là, sur le plateau de Herve, s’enivrant de promenades faites à deux (et jusqu’à l’année précédente ils n’hésitaient pas à sortir se promener par les prairies et chemins de campagne pour des marches que je sais, pour les avoir faites, être longues de plusieurs heures et kilomètres), se leurrant sur un mieux à venir si tout va bien. Sans y croire.

 
Du fond du cœur j’embrasse mon cher amour – Ta Milou.

 
Elle « fêtera » encore son anniversaire le 4 mai sans doute. Elle recevra comme chaque année de son Albert chéri du parfum, ainsi que de son fils et de sa sœur Yvonne. « Cuir de Russie » de Channel. Et puis les lumières s’éteindront.

 

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40 réflexions sur “Il ne faut pas te tracasser pour moi…

  1. JMB dit :

    Ton billet aussi est une belle lettre d’amour. La vie est parfois si cruelle.
    Bizzzz

    • Edmée dit :

      C’est peut-être cruel, qui sait, mais ils se sont aimés jusqu’au bout. Il l’a suivie au bout de 9 mois. Leur vie fut courte à tous les deux mais très complète. C’est pour mon père que ce fut cruel de se retrouver seul à 23 ans…

  2. Emouvant et triste…
    Bisous

    • Edmée dit :

      C’est triste parce qu’elle allait mourir. Mais c’est la dernière porte pour tout le monde. Ce qui n’est pas triste c’est tout l’amour qui a existé entre eux « jusqu’à ce que la mort les sépare »…

  3. Nadine dit :

    Une très belle romance trop vite balayée par la maladie. Et tu nous la racontes si bien !

    • Edmée dit :

      Mais si tu savais comme ça fait du bien de comprendre leur amour grâce à tous ces papiers une vie plus tard! Ca donne force et confiance…

  4. Armelle dit :

    Que c’est émouvant et quel bel amour ! Il me fait penser à celui de mes parents : 61 ans, et malgré les années mon père m’avouait qu’ils s’aimaient de plus en plus. Elle est partie la première, il l’a suivie 14 mois après.

    • Edmée dit :

      C’est magnifique. Mais ce fut un peu la malédiction de mon père car lui pensait que c’était tout à fait normal. Ceci dit, il su beaucoup aimer aussi et surtout, reconnaître – parfois – qu’il avait été aimé.

  5. Célestine dit :

    Une grande émotion à la lecture de ton billet. Ma tante (la soeur de mon père), est morte de la même maladie, au même âge, sauf que mon oncle et elle n’ont jamais pu avoir d’enfants. et avant de mourir, elle lui a dit: maintenant tu vas pouvoir avoir un enfant. C’était son ultime cadeau d’amour: lui donner la permission et en même temps lui faire promettre de vivre avec une autre la joie qu’elle n’avait jamais pu lui donner. Mon oncle en a parlé jusqu’à sa mort. Et son karma était vraiment de ne pas en avoir puisqu’il n’y est jamais parvenu.Sans doute sa façon à lui de rester fidèle à la chère disparue.
    Quel amour, hein?

    • Edmée dit :

      Il y avait vraiment un choix d’aimer. On entretenait, on décidait de garder le regard amoureux, la complicité délicieusement mystérieuse et unique. On arrivait alors sans peine au grand amour dont on semble avoir perdu le chemin (ou même l’envie puisque souvent on veut aimer plusieurs fois 🙂 )

      Oui, ta tante a fait un splendide cadeau! Amoureuse!

  6. Pâques dit :

    Un bel amour, mais Edmée, je ne comprends pas pourquoi il n’était pas près d’elle pour l’accompagner …
    Finalement il y a des failles dans chaque histoire d’ amour même celle qui semble la plus parfaite, parce que nous sommes humains et que le rêve n’est pas la réalité.

    • Edmée dit :

      Il était là pour l’opération, c’était après qu’il était parti, pour les deux ou trois jours d’hôpital, à son insistance. Dans la lettre elle lui demande même de rester là où il est jusqu’au dimanche car elle se rend compte qu’elle ne pourra pas rentrer chez eux avant le lundi.

      Elle est morte trois mois plus tard, et il était là.

      Il était dans sa famille à elle sur le plateau de Herve, et elle mentionne qu’il en a grand besoin après les dernières émotions.Elle ne pouvait pas avoir de visites semble-t-il car elle mentionne que leur fils – mon père – viendra manger avec elle le samedi. Mais jusque là il avait mangé chez d’autres parents.

      • Pâques dit :

        Oups ! Pardon, je n’avais pas assimilé entièrement ce parcours ( douloureux et heureux à la fois ).
        C’est comme quand on regarde un tableau, chacun l’interprète à sa façon, selon son état d’esprit du moment 🙂

      • Edmée dit :

        C’est bien normal! Et en plus nous avons parfois un point sensible qui réagit au moindre stimuli!

  7. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Ah les affres de la vie, de l’amour, de la jalousie (que je ne comprendrais jamais !), de la mort trop tôt venue ! Pages cruelles, passionnées, douces aussi, pleines de contradictions : je ne veux pas qu’il se remarie, donc qu’il soit encore heureux après moi, mais je ne veux pas qu’il se fasse du souci pour moi… Pauvre femme ! C’est malheureux de se rendre malade à cause de la jalousie !
    Enfin !!!
    Gros bisous chère Edmée et très bonne fin de semaine
    Florence

    • Edmée dit :

      Elle ne se rendait pas du tout malade pour ça, Florence. Ca l’attristait. Leur amour allait prendre fin et elle craignait peut-être d’être oubliée trop vite. Il ,n’avait que 52 ans et la logique aurait voulu qu’il se remarie. 🙂

  8. amandine dit :

    Cela me met les larmes aux yeux

  9. Bel hommage émouvant à tes grands-parents… Je te l’ai déjà dit mais tu devrais une fois réunir tous ces beaux articles autobiographiques dans un recueil, ne fut-ce que pour ta famille pour qu’il reste une trace de toutes ces personnes disparues. Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Tout est mis bout à bout! J’ai accès à toutes leurs lettres, cartes postales, souvenirs divers et je transcris tout, avec les photos!

      Bon week-end!

      • jeanne dit :

        c’est magnifique de pouvoir avoir sous les yeux la preuve vivante de l’amour
        celà me touche
        se dire qu’ils se sont aimé jusqu’à la fin
        triste et beau
        amicalement

  10. Edmée dit :

    Oui, c’est un privilège qui doit être assez rare… Mais qu’il est bon de se dire qu’il y a eu un grand amour dans ma lignée!!!

  11. gazou dit :

    Comme tu sais bien nous parler d’elle et nous la rendre vivante

  12. Quelle force leur amour leur a donnés… C’est beau. Merci pour ce texte lu en ce début du jour.

  13. colo dit :

    Ne t’en fais pas pour moi….mais elle s’en fait pour lui. C’est probablement ça le vrai amour, je pense.
    Émouvant, si émouvant ton billet.
    Merci.

    • Edmée dit :

      J’ai découvert cette lettre il y a très peu, et elle m’a tellement touchée et aussi éclairée sur ma famille que je n’ai pu m’empêcher de la partager. Bonne nouvelle : l’amour toujours existe!

  14. Triste de perdre ses parents lorsqu’on est si jeune mais une grande satisfaction de savoir qu’ils se sont vraiment aimés, c’est si rare, s’aimer à ce point. Quelle joie pour toi Edmée de pouvoir déposer tout cela sur ton blog et en quelque sorte immortaliser un amour éternel.

    • Edmée dit :

      Il a toujours su qu’il était « un enfant de l’amour ». Mais il a beaucoup perdu en les perdant si vite.

      C’est vrai que je suis si heureuse pour eux qu’ils aient eu un tel amour!

  15. Je pense avoir connu cette expérience et malgré tous les souvenirs heureux  » la blessure reste toujours au fond du cœur « . Merci, Edmée pour ce beau moment d’amour.
    Denise

  16. Mimi du Sud dit :

    Kikou Edmée,

    Triste,émouvant,mais aussi avec un grand amour jusqu’à la fin.
    Et ça c’est merveilleux,pas pour ton papa qui perdra sa mère,
    et on ne remplace pas une maman …. Je te souhaite une bonne
    et agréable fin de journée,gros bisous à toi,ma belle.

    • Edmée dit :

      Oui, c’est à la fois merveilleux mais si cruel. Mon grand-père l’a perdu bien tôt, sa femme, et l’a suivie. Mais mon père est resté orphelin d’eux et de leur amour et a dû vivre ainsi…
      Bisous et bonne journée à toi aussi – enfin, ici… elle est des plus moches 😉

  17. amandine dit :

    MERCI EDMEE
    TRES GENTIL°_°

  18. Myosotis dit :

    On t’a déjà dit que tu lui ressembles beaucoup physiquement à ta grand-mère, Edmée ? Belle, belle, belle….

    • Edmée dit :

      Mon père, naturellement… 🙂 Merci pour le compliment certes inattendu mais agréable… Nous ne saurons jamais ce qu’elle serait devenue à mon âge, je l’ai déjà dépassée de 14 ans!

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