Kharbine

Vous connaissez Kharbine ? Ou Harbin selon les orthographes… Oui ? Moi, je vous avoue que je ne connaissais pas jusqu’à il y a peu. C’est la capitale de la Mandchourie. Et Kharbine était desservie par le transsibérien, qui y avait son centre administratif. Mais encore ?

 
Par deux fois en deux mois seulement me suis-je retrouvée sur la piste de Kharbine.

 
C’est que depuis le décès de mon père, puisque je suis la grande prêtresse de la mémoire familiale, la première chose que j’ai faite a été de transposer les souvenirs de guerre de mon grand oncle, qui vécut une aventure peu ordinaire : il était parti en 1916 sur le front russe, dans le Corps des autos-canons-mitrailleuses ! Ce Corps (ACM) avait été formé en France par le major Collon en 1915. Il était constitué de dix auto-canons-mitrailleuses, de motos, de vélos, de camions et de 300 volontaires belges. Ils ont défilé devant le dernier Tsar à Tsarkoie Selo, participé aux combats… puis se sont retrouvés coincés dans l’Histoire, entre les deux révolutions russes, les Russes rouges, les blancs, les Cosaques, les  Chinois, les Allemands, les mercenaires, et, ont fini par faire le tour du monde pour pouvoir revenir en Belgique parce que la route vers l’ouest était coupée. C’est ainsi qu’en 1918 ils ont fait halte à Kharbine. Mon grand-oncle en a profité pour aller chez le coiffeur (chinois) et faire quelques photos insolites et précieuses. Très insolites dans l’album de photos d’un Verviétois qui par ailleurs ne sembla pas rechercher d’ultérieures aventures.

 

La gare de Kharbine, début avril 1918 -La gare de Kharbine et les pousse-pousses, début avril 1918

Kharbine, début avril 1918: le coiffeur chinois

Kharbine, début avril 1918: le coiffeur chinois

Peu après avoir terminé cette mission de sauvegarde des faits d’armes de ce grand-oncle, j’ai soigneusement cherché dans les papiers et photos de mon père les noms de ces gens peu connus de nous mais qui le regretteraient, et que je devais prévenir. Il y avait des photos prises au Portugal, et au dos un nom de famille familier, surgi de mon enfance. Un nom russe. Je n’ai pas eu trop de mal à chercher une adresse récente sur google : la ville et le nom de famille ont suffi.

 
Et Kharbine a de nouveau pointé du nez :

 
En 1912, le chef de gare de Kharbine était Russe et eut  un fils qu’il décida d’appeler Vladimir. Et moi j’ai bien connu Vladimir. J’aimais bien la façon dont il rrrrrroulait les rrrrrrr, et mes parents l’aimaient aussi beaucoup. Il était chimiste à la tannerie familiale et il avait, en plus, des relations amicales avec ma famille depuis mes grands-parents, comme en témoigne ceci dans le journal de ma grand-mère : 16 septembre 1939 : Jack et moi quittons Nismes à 2 heures en auto avec Vladimir. Sommes à la maison à 5 heures. J’avais oublié Vladimir, parce qu’il est parti au Portugal en 1954, changeant une fois encore le décor de sa vie, la langue et les saveurs, le climat. Je ne savais pas qu’il venait de Mandchourie. Je ne savais pas que la Mandchourie existait, pour tout dire. Je n’avais alors que six ans.

 
Dix ans plus tard, ma mère est allée lui rendre visite, à lui et sa famille. J’avais  connu Oleg et Alexis ainsi qu’Olga, leur maman, mais nous étions si petits que mes souvenirs ne sont que le son de leurs prénoms. Et puis mon père a rendu visite aux enfants et à Olga en 2000 – Vladimir hélas n’était plus.

 
Et je n’ai pu m’empêcher de me dire que peut-être mon grand-oncle avait approché notre aimable chef de gare aussi. Tous ces Belges en attente d’une voie de sortie… ça ne devait pas passer inaperçu ! Il y avait même le lutteur liégeois Constant le marin qui avec sa haute taille en bouchait un coin !

 

Wray Castle 12 oct 1915 - Constant le Marin

Wray Castle 12 oct 1915 – Constant le Marin

 

Vladimir avait alors six ans, et son papa le chef de gare avait de grosses responsabilités mais menait aussi joyeuse vie avec parties de chasse dans la neige et vodka.

 
Est-ce cette accumulation de Belges dans sa gare qui a incité le chef de gare à inscrire Vladimir à l’université de Liège bien des années plus tard ? C’était une université réputée. Et puis la guerre entre la Chine et le Japon éclata, et Vladimir ne put rentrer chez lui… et fit partie de mon univers d’enfant.

 
Les voies du Seigneur sont bien impénétrables, mais peut-être passaient-elles à Kharbine.

Publicités

49 réflexions sur “Kharbine

  1. un toponyme au nom magique pour moi tant il remue de rêves de jeunesse (partiellement assouvis). merci d’avoir fait resurgir tout ça !

  2. Dosvidanie, Edmée. C’est vrai, on a à peine parlé de ces belges qui se sont trouvés entre deux révolutions. Trop tôt ou trop tard.

    • Edmée dit :

      Tu as raison, Maurice. Je ne le savais pas moi-même, et pourtant l’un d’entre eux était mon grand oncle et je lui rendais visite! 🙂 Etrange comme cette extraordinaire aventure « n’existe » presque nulle part par écrit ou en film! Il y a pourtant de quoi faire un scenario hollywoodien pur cru….

  3. Florence dit :

    comme c’est bien Edmée ces souvenirs que tu déniches dans tes classements ! Tu redonnes vie à tout ces gens qui ont vécus des pages de la grande Histoire du monde.
    Dans ma famille c’est ma soeur, l’aînée de notre fratrie qui s’occupe de redonner vie à nos ancêtres ! Est-ce le fait d’être l’aînée ?
    En tous les cas c’est passionnant !
    Ils en ont vécus ces hommes qui étaient là… vais-je oser dire « au bon moment » ? Oui, pour ceux qui en sont revenus pas trop malades, pas trop estropiés, ce furent de sacrés souvenirs ! Et un sujet inépuisable d’histoires.
    Je te souhaite une bonne fin de semaine et t’embrasse bien fort !
    Florence

    • Edmée dit :

      C’est amusant de réaliser qu’ils ont vraiment vécu! Mon grand-oncle l’a échappé belle, sans une blessure. Constant le marin a eu sa blindée canardée et a été bien amoché, mais il a continué ses combats 🙂

  4. gazou dit :

    C’est toujours intéressant de connaître d’où l’on vient et de ressusciter ceux qui nous ont précédés…parfois cela aide à comprendre

    • Edmée dit :

      Ou à ne plus rien comprendre, ha ha! Car ce grand-oncle qui eut, malgré tout, sa part dans un épisode héroïque de la première guerre, était un homme taciturne qui ne laissait absolument pas imaginer qu’il avait quitté ne serait-ce que son quartier 😉

  5. amandine dit :

    hhhhhhhhhhiiiiiiiiii il me faut encore lire:-)

  6. colo dit :

    Passionnant à découvrir cet épisode totalement méconnu. Ces photos-témoins sont si précieuses.!
    Moi, avec Constant le marin, je serais toujours d’accord!!!!
    Bon weekend.

  7. C’est une phrase que je prononce assez souvent « les voies du seigneur sont impénétrables » et les rencontres ou retrouvailles jamais vraiment fortuites..,

  8. Je ne connaissais pas ; merci de me l’avoir fait découvrir. Le devoir de mémoire est important, et tu fais très bien cela avec tes archives familiales. Bon week-end Edmée.

  9. amandine dit :

    MERCI EDMEE DE MOI A UNE GRANDE !!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Et bisous!!!!!!!!!!!!!!!!!

  10. Des belges qui se trouvaient comme ça entre deux révolutions, voilà de l’insolite. Et quel boulot pour toi, rassembler tout ça et puis récrire l’histoire, en quelque sorte. Mais comme le dit notre Petit Belge, c’est très important!

    • Edmée dit :

      Je dois dire que le boulot s’est limité à recopier ce que mon père avait déjà retranscrit à la machine, et de scanner les nombreuses photos. Mais quel plaisir en même temps!

  11. amandine dit :

    waouf et en relisant
    toujours si impressionnant…………..

  12. Celestine dit :

    Une tranche de ton histoire personnelle qui m’a donne envie d’en savoir plus sur la grande Histoire de l’homme. Kharbine, c’est drôle, ça ne sonne pas Chinois, plutôt russe…pourtant la Mandchourie, c’est bien en Chine n’est ce pas?

    • Edmée dit :

      Oui mais c’était aussi, je crois, soit le poste frontière ou pas loin du tout… Je sais qu’ils ont été hors d’atteinte des Russes une fois là, (malgré le chef de gare, le papa de Vladimir! 😉 ) et qu’ils avaient d’ailleurs menti aux Russes sur leur destination car ils n’obtenaient des permissions de voyager que de tronçon en tronçon. C’étaient des Cosaques qui avaient combattu avec eux sur le front qui les avaient reconnus et pistonnés!

      • August Thiry dit :

        Sorry for writing in English, je veux simplement dire que c’est plus facile pour moi, le néerlandais étant ma langue maternelle. Kharbine ou Harbin is not at all close to the Russian-Chinese border. in those days (1918) imperial Russia had leased a kind of railroad corridor (Chinese Eastern Railway or CER) in northern China. So, Harbin was in 1918 a Russian enclave in China! It was also the center of white cossacks revolt against the red bolshevik regime in Soviet Russia. The whole story of the voyage of these ACM-Belgians through Siberia (22.02.1918-26.03.1918) & into China (Harbin, 27.03.1918-19.04.1918) & back into Russia (Vladivostok) & then to the USA is described in my book ‘Reizigers door de Grote Oorlog’ (324 p & 120 pictures), which is also translated in Ukrainian. Feel free to contact me for more info if you want so. Et il va de soi que vous pouvez me contacter en français. Hope to have added a bit to the general info about the unit of the Autos-Canons-Mitrailleuses. Best greetings from August Thiry, lecturer & writer Thomas More College Mechelen.

      • Edmée dit :

        Pas de problème ni pour l’anglais ni pour le français… mais hélàs le néerlandais, après avoir été fièrement « première de classe », j’ai chuté en groupe dans une dernière (en ex-aequo avec toute la classe 🙂 ) après un changement de professeur: nous avons ânonné les verbes irréguliers et ne savions plus faire une phrase! Et puis je suis partie vivre en France, Italie et USA, alors…

        Bravo poru votre français 🙂

        Well, to say the truth, I wrote this article only because I found a copy of my grand-uncle’s diary durint the ACM-Belgians adventure. We were amazed as we had never heard about such an almost movie-like adventure. But I am not an expert, nor want I to be. I’ve been often contacted about this article, and I am thrilled to know that there are still studies and documents wandering around. My Uncle’s diary and photographs are now at the Musée de l’armée in Brussels, donated by his family (he had two daughters and one son, and therefore grand children).

        But yes, you somewhat completed my knowledge (which is very humble!) A grand-aunt of mine married a Leo Thiry, and the went for a while to live in the US… not related?

        Thanks for your visit and comments!

  13. JMB dit :

    Je n’ai plus aucun souvenir matériel de mes aînés, ma mère se plut à tout disperser. Je n’ai que la mémoire de leurs récits et les faits de résistance écrits ici ou là par des tiers. Sur la première guerre que les souvenirs de ce qu’il m’ont raconté.

    • Edmée dit :

      Je ne veux pas juger ta mère 😉 mais couper le maillon est grave à mon avis. Il te restera à ne pas oublier de transmettre ce qui t »est arrivé malgré tout… ça permet aux jeunes de sentir que le passé les concerne, et que leurs ancêtres furent de chair et de sang!

  14. Philippe D dit :

    En nous racontant des histoires, tu ressuscites des gens.
    Le passé resurgit dans ta mémoire et ailleurs.
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      Oui sans doute… ça donne un peu l’impression d’époques superposées, de niveaux différents, comme si le passé était là mais ailleurs, ainsi que le futur…

  15. Quelle histoire incroyable…. On dit que le monde est petit, ça doit être vrai.
    Bonne semaine.

  16. amandine dit :

    C’était une pause ménage mdrrrr

  17. Nadine dit :

    Te voilà devenue historienne ! Et tu n’as sans doute pas fini de faire surgir des trésors du passé familial.

  18. Alain dit :

    Quelle chance d’avoir cette  » mémoire familiale » ! Ce billet pourrait être un beau point de départ pour un scénario riche, dépaysant et intelligent. Le seul nom de Kharbine, associé au transsibérien suffisent à faire rêver.

  19. Pâques dit :

    C’est toujours fabuleux ces pages de vies, merci à toi pour le partage !
    C’est le passé qui fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui …

  20. Jan VdV dit :

    Bonjour,

    J’ai fait une étude biographique sur les membres du Corps des ACM en Russie.
    Je serai heureux si on pouvait rentrer en contact à fin d’échanger des informations.

    Cordialement,
    Jan

  21. Tanovi dit :

    Bonjour :
    Mon père a vécu plusieurs années à Kharbine après la guerre civile russe. Avant d’être chauffeur de taxi dans cette ville ( j’ai encore sa licence en chinois ) il avait travaillé comme machiniste à la gare de Kharbine. Sa mère est enterrée dans cette ville.
    Il a quitté Kharbine en février 1931 pour Changaï puis Marseille .

  22. maryvonne saunier dit :

    mon grand-pere etait consul de france a kharbine, je cherche sa mémoire depuis des années (car il etait séparé de ma grand-mère et remarié ) je voudrais aller à kharbine, mais j’ai retrouvé par hasard son tombeau près de chez moi ou nous sommes arrivés tous les deux (lui mort et moi vivante) par hasard…..et sans se consulter…..et loin de toutes nos attaches…..je ne ressemble à personne de ma famille dit-on , alors c’est surement à lui que je cherche. mais aller à Kharbine ce n’est pas simple……

    • Edmée dit :

      Quelle étrange histoire, quel détour… Vous ne pouvez trouver une liste des consuls français en poste à Kharbine, par exemple? Il doit bien rester des gens qui parlent le français à Kharbine, ou l’anglais.. continuez à chercher, c’est trop intrigant!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s