Un elfe en loden…

Un jour, j’avais 16 ans environ, mes parents prirent des décisions pour moi. Ils m’ont inscrite dans une école à Bruxelles, ainsi que dans une « pédagogie », sorte de pensionnat tenu par de terrifiantes carmélites qui nous logeaient et nous nourrissaient. Chichement dans mon cas ! Dès le matin, les pensionnaires s’égaillaient dans la ville vers leurs diverses écoles, les parents rassurés sur les vertus de leurs chères filles à marier, qui ne courraient aucun danger car nous avions les minutes calculées et contrôlées, entre la fin des cours et notre retour pour le goûter.

 

Ma mère m’y a conduite un matin, et j’avais le cœur lourd comme si je partais au bout du monde, et ne pourrais en revenir qu’au prix d’une longue traversée d’océans et remontée de fleuves meurtriers. Après m’avoir présentée à Sœur « Zeke » (surnommée ainsi dès mon premier week-end à la maison car la douce créature de Dieu ressemblait à Zeke le loup en robe brune avec bavette), et m’avoir abandonnée à son accueil d’une froideur de cimetière, elle est repartie. Sans doute était-elle aussi perdue que moi, ma pauvre mammy, car soudain nos vies changeaient de cours.

 

Ma chambre me sembla à peine plus riante que l’orphelinat de Jane Eyre – et j’avais vu juste. Je pense que même Jane Eyre ne l’aurait pas aimée. Elle était glaciale, moche, peu confortable, la fenêtre n’était pas étanche, le radiateur chauffait à peine, le linoléum était troué et gondolait, le couvre-lit était mité et la couverture avait l’épaisseur d’un papier de toilette. Et j’y accédais par un dédale horrible de couloirs et escaliers à monter puis redescendre, car le couvent s’étendait sur deux maisons qui avaient été réunies.

 

Après une première nuit lugubre dans ce qui devait être ma chambre pour 4 ans – mais heureusement… je me suis fait renvoyer,  merci mon Dieu, et ai pu aller ailleurs ! – je suis descendue (et remontée, et redescendue) au réfectoire pour le petit déjeuner. Une seule autre jeune fille s’y trouvait déjà, un elfe blond et pâle aux longs cheveux, portant le même uniforme que moi, signe que nous nous rendions dans la même école. D’un bond elle s’est levée, ravie, en couinant un clair petit : « Olenka ! Tu es ici aussi ? »… Elle m’avait prise pour Olenka de Pl…i, que je n’ai jamais connue mais qui, paraît-il, était mon sosie. Mais c’en fut assez pour faire de nous des amies.

 

Tamara de Lempicka - Jeunes filles - 1927

Tamara de Lempicka – Jeunes filles – 1927

Elle fut ma première amie de l’âge tendre. Nous étions très différentes et nous en amusions. Je la trouvais extrêmement jolie avec ses cheveux presque blancs, les yeux myosotis, le teint rose, un visage triangulaire et un sourire sans contrainte. On la sentait aimée et protégée chez elle, « bien élevée », petite sœur de deux jeunes femmes déjà mariées, habituée aux réceptions un peu pompeuses de province.

 

Inlassablement, nous écoutions des chansons romantiques d’Alain Barrière, dont nous aimions la sensibilité. Pensez-donc : cet homme n’osait aimer une fille trop jolie pour son vilain nez. Moi, déjà très aspirée par le monde italien, je lui faisais apprécier des chansons désespérées de garçons suppliant leur bien-aimée de les pardonner de les avoir trompées (ça commençait bien) et affirmant – les goujats ! – que l’autre n’était rien.

 

Elle parlait inlassablement des garçons, ceux rencontrés à des soirées, ceux qui lui semblaient intéressants, ceux qui conduisaient déjà la belle voiture de papa, qui faisaient de belles études. Ou étaient les précurseurs de ces jobs de vacance, comme un certain Baudoin qui se dévouait dans les wagons-lits de la SNCB en juillet et août au lieu d’aller au Zoute.

 

Elle était parfaitement préparée à la course au mariage que-la-meilleure-gagne. Me mettait en garde très sérieusement : il nous fallait absolument être fiancées à 20 ans au plus tard, sans quoi les places seraient prises par celles qui auraient couru plus vite. Si nous sortions en ville le mercredi après-midi, vêtues de nos lodens, repoussoirs certains contre le malin et ses artifices, elle s’irritait si je toussais ou éternuais : on pourrait en conclure que j’étais irrémédiablement malade et ne jamais m’épouser !

 

Le soir dans sa chambre –  ayant un père « à la maison » et donc des revenus certains, elle jouissait d’une jolie chambre spacieuse au premier étage, et naturellement la mienne l’angoissait… – elle imaginait à perdre haleine tout ce qu’elle mettrait dans sa valise de voyage de noce. Le fiancé n’existait pas encore, mais les toilettes étaient choisies. Moi, décidément peu romantique, j’avais un gros souci : pouvais-je décemment laver mes bas le soir de mon mariage et les faire sécher dans la salle de bain de l’hôtel ? Pouvais-je, oh… pouvais-je ? fermer la porte à clé pendant que je ferais ma toilette ? Mais certainement pas, me disait-elle, c’est ton mari, tu dois avoir confiance ! Je n’aimais pas du tout cette idée-là ! Elle me décrivait inlassablement son premier baiser – et le seul, à cette époque -, moment d’une extase miraculeuse qui me laissait interdite.

 

Nous avions des fous-rires inextinguibles, l’enfance n’étant pas encore loin. Nous nous aidions à étudier et je ne peux oublier la fois où, lui faisant répéter son examen d’histoire de l’art, elle était si lasse que le Scribe accroupi est devenu le Scroube accripi, et que nous en avons ri pendant des jours, si bien que par la suite elle n’a plus jamais su parler de ce malheureux scribe sans s’esclaffer.

 

Puis j’ai été renvoyée, pour mon salut, et nous avons perdu contact. On se voyait encore ça et là dans les couloirs de l’école mais nous n’étions pas dans la même classe ni section, et ce n’est qu’un an plus tard que je l’ai rencontrée dans un tram. Elle était rayonnante : enfin fiancée. Elle se marierait l’année prochaine. Elle a conclu… « ouf ! Je suis casée »… J’ai compris que nous étions vraiment différentes…

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36 réflexions sur “Un elfe en loden…

  1. Anne Renault dit :

    Bien triste, quand même, de se « caser » à 20 ans !!! Comme il vaut mieux se faire renvoyer !!!

  2. JMB dit :

    Mais vas tu enfin nous dire pourquoi tu as été renvoyée 😉 ?
    Blague, à part vouloir se caser à vingt ans quelle idée sinistre !

    • Edmée dit :

      Les « chères soeurs » m’avaient fait jurer sur tous les saints que jamais au grand jamais je ne dirai que … mes parents étaient divorcés. Je l’ai dit… 🙂 Youpi!

      • JMB dit :

        Heureusement que ça t’as délivrée, mais quand même la sanction est bien disproportionnée…Les bonnes sœurs j’te jure 🙄

      • Edmée dit :

        Oui mais… j’aurais pu corrompre l’esprit pur des autres jeunes-filles avec des antécédents innommables comme des parents divorcés, dis… Soeur Zeke m’a d’ailleurs bien rappelé qu’elle m’avait pourtant prévenue de ne pas le dire… 🙂

      • Mon premier renvoi de chez les sœurs est dû aussi à quelques mots…

  3. colo dit :

    Que sont devenues nos amies d’école? De ton billet, à la fois triste et amusant, comme tu sais si bien le faire, je retiens les fous-rires…et la chance d’avoir échappé à cet endroit aussi sinistre que l’avenir entrevu!!!
    Bonne journée Edmée.

  4. Porter un tel « secret » (tes parents divorcés) a dû être parfois bien dur pour toi. 😦 Quel soulagement de pouvoir le crier. !
    Ceci dit, j’ai porté moi aussi un de ces affreux loden vert « BCBG » lourd et informe 😉
    Bon dimanche Edmée ! 😀

    • Edmée dit :

      J’ai eu mon loden aussi… et pour moi, ce n’était pas un secret lourd, c’était ma réalité. Mais ce qui était lourd était de ne pas pouvoir le dire, comme s’il y avait un trot épouvantable. Et comment cache-t-on un fait de cette taille en vivant avec les autres? C’était bien les « chères soeurs » qui trouvaient que mentir était plus logique que de les contraindre, elles, à montrer un peu de charité…

  5. Bon dimanche ! Déjà devant son clavier ?

  6. Casée, renvoyée, recasée, en fuite et…merveilleusement libre jusqu’à 28 ans et encore maintenant, décidément je ne suis pas non plus de cette race là!!

  7. amandine dit :

    Quelle épopée chère Edmée!

  8. Girard dit :

    Nos addos, élevés sans bonnes soeurs et sans uniformes ne sont pas vraiment plus épanouis que nous ne l’étions!…Moi je ne regrette rien!…Je me suis mariée quand je l’ai voulu, avec qui j’ai voulu et malgrés les contraintes, le bilan est plutot positif!

    • Edmée dit :

      Il n’y a pas que les bons ou mauvais conjoints à considérer, mais aussi l’image que les parents ont donnée du mariage. Ou des manières de s’en accommoder. Civilement et pas comme des ados en cour de récré.

      Je n’ai rien contre les bonnes soeurs, mais celles des Saints-Anges et ces horribles carmélites étaient néfastes! La prochaine fois que je passerai devant le bâtiment, d’ailleurs, je sonnerai et m’enfuirai 🙂

  9. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Ton histoire me rappelle celle d’une amie de jeunesse qui, pour échapper à la férule maternelle (elle était mieux chez les bonnes sœurs), s’était fait mettre enceinte par le commis de son père. Donc je la revois à 16, 17 ans, avec son gros ventre, en train de repasser les grands mouchoirs à carreaux de son mari qui devait avoir 18, 19 ans. Elle était très heureuse, et moi, j’étais atterrée ! Mais le pire, c’est qu’elle a fait comme sa mère, et a fait marcher mari et gosses à la baguette !
    Gros bisous Edmée et bon dimanche après-midi !
    Florence qui est gelée !!!

    • Edmée dit :

      Tout était une appréciation de savoir de quel côté de la baguette elle voulait être 🙂 Elle semblait très bien le savoir! Et le jeune homme n’avait qu’à écouter les vieux adages:si tu veux savoir comment sera la fille plus tard… regarde la mère!

  10. gazou dit :

    Vous étiez très différentes et cependant elle t’a aidée à passer de bons moments dans cette sinistre pension….Peut-être est-elle heureuse mais je ne voudrais pas être à sa place
    Heureusement que toutes les bonnes soeurs ne ressemblent pas à celles-là!

    • Edmée dit :

      Je crois que nous étions fascinées l’une par l’autre car justement, nous étions extrêmement différentes. Et nous entendions bien. Mais si nous n’avons pas maintenu la relation, c’est que nous la sentions improbable à long terme.

      Oh oui, j’ai connu des soeurs adorables, mais celles-là ne l’étaient vraiment pas!

  11. Pâques dit :

    C’était sinistre, heureusement pour toi il y a eu cette belle rencontre !
    Heureusement que tu as été renvoyée, j’ai aussi fréquenté ( les bonnes-sœurs) pas toujours bonnes hélas !!!
    Mais j’ai le souvenir de l’une d’elle qui sortait du lot, enjouée et bonne vivante, lors d’une excursion à l’abbaye d’Orval elle avait pris une bonne cuite et le retour fut mémorable 🙂

    • Edmée dit :

      Certaines étaient délicieuses en effet. Je n’en ai vu aucune avec une cuite, c’est dommage… mais nous en avions une qui chantait tout le temps, même à la toilette aussi on n’osait plus sortir de la nôtre pour ne pas lui montrer qu’on l’avait entendue… 😀

  12. Alain dit :

    Il fallait beaucoup de force pour se laisser attirer par « le monde italien » dans ce pensionnat qui me fait penser à un autre. Moins austère, mais tout aussi religieux, et duquel je me suis enfui avec mon meilleur copain de l’époque. Qui lui, est devenu curé par la suite. Sa propre façon de se caser et de marquer notre différence.

    • Edmée dit :

      Ceci dit… même si c’est une déplaisante expérience, ces années de prison pour lesquelles les parents payaient grassement, ça reste une expérience et, comme on dit… ce qui ne nous abat pas rend plus fort 🙂

  13. Misère de misère mais ces histoires de fiançailles obligatoires sous peine de jenesaistropquoi, quelle galère mes amis, quelle galères. A 20 ans, je me disais que mon diplôme se pointait et que mes p’tits sous me permettraient beaucoup de choses mais au diable la bague au doigt!

    • Edmée dit :

      Vrai… mais « de mon temps » (pas trois siècles avant le tien, donc tu vois les choses ont changé brusquement) on pensait encore que les filles ne travailleraient pas. Dans mon milieu, elles allaient souvent à l’université pour… y rencontrer des universitaires. Pas pour étudier!

  14. Célestine dit :

    Une amitié particulière qui n’a jamais dérapé? C’est rare!

  15. Tu as vraiment été marquée par toutes ces histoires de mariages arrangés, car tu nous en parles souvent. Pensons à tous ces pays où c’est encore malheureusement d’actualité et où les femmes ont peu de droits (Arabie Saoudite, Iran et beaucoup d’autres)…

    • Edmée dit :

      J’ai été marquée parce que je me suis démarquée 🙂 Je constate encore les méfaits de ces casages à tout prix qui ont crashé, en plus, sur le changement de mentalité. Autrefois les mariages un peu encouragés étaient moins stricts et emprisonnants, maris et femmes « fermaient » les eux sur des choses qu’aujourd’hui on considère intolérables au nom de la dignité, et donc personne n’était prêt à se marier aussi jeune et puis vivre son mariage dans les remous qui ont suivi la « libération sexuelle ».

      Mes connaissances qui se sont mariées lorsque j »étais jeune ont eu des mariages qui les ont éteintes pour la plupart.

  16. amandine dit :

    il fait froid ce jour
    bises

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