Je les aime

Je les aime. Mes parents. Papa et mammy. Jacques et Denise. Crevette et Lovely Brunette. Je les aime au présent, alors qu’ils ne sont plus. Mais ils sont. Où et comment je ne sais pas, et peu m’importe. Ce que je dois savoir m’est révélé, le reste ne me sert à rien. Sert à ceux qui en ont la révélation, mais pas à moi.

Mariage papa et mammy St HubertMoi j’aime mes parents. Ces jeunes gens d’autrefois qui, au seuil de leur vie, ont entrepris une grande aventure : avoir un bébé. Ils en ont attendu 4. Je suis le second bébé, celui sans doute qu’on a protégé avec angoisse parce que le premier était mort-né. Comme celui qui m’a suivie. Leur petite layette est restée intouchée au grenier, dans une valise, et un jour, ma mère, les yeux humides et le regard fuyant, m’a dit que oui, je pouvais l’utiliser pour habiller mon Jean-Pierre, un poupon de caoutchouc grandeur nature. C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais eu ces deux petits frères qui n’avaient pas eu la force de naître.

Ils ont donc, ces jeunes gens qui avaient déjà leur bagage de tristesse ou drames – il était orphelin depuis peu, avait perdu un œil et presque la vie en même temps, elle avait vu ses parents se séparer, la fortune familiale disparaître le temps d’un pshhhhhhht – décidé d’avoir un bébé. Et lorsqu’ils ont eu ce bébé, et puis l’autre, les années heureuses se sont lentement envolées. Eteintes. Usées. Tout en vérifiant les bulletins scolaires, décidant que dimanche on pourrait aller au zoo de Spa avec les enfants, et pour l’été si on passait une semaine à Nismes et deux en Suisse ? et se tourmentant pour « les affaires de l’usine » et l’avenir, ils ont peu à peu constaté que leur mariage les tuait lentement. Ils ont pleuré, se sont disputés, insultés, menacés, réconciliés pour quelques jours, souri, maudits… et ils continuaient d’être aussi nos parents. Ça devait être très dur.

Ils se sont fait des vacheries, exprès et pas exprès. Ils ont continué leurs vies, ont vécu d’autres joies et peines. Ils étaient toujours mes parents. Pendant qu’ils étaient les artisans de leurs nouveaux départs.

Je les aime infiniment parce qu’ils n’ont pas toujours fait un parcours sans faute. Ils ont eu leurs moments « hm hm ». Ce qui me les rend encore plus chers parce que finalement, si un saint se conduit bien, c’est si normal qu’on ne voit pas pourquoi on l’en remercierait. Par contre, les bonnes actions du « pauvre pécheur » sont une grâce. J’ai eu avec chacun de grandes et douloureuses incompréhensions. Je les ai jugés, définis, condamnés. Me suis opposée à eux. J’ai fait de mauvais choix simplement pour leur désobéir – après parfois avoir obéi pour me trouver bien mal dans « leur » choix. J’ai eu aussi les plus profondes rencontres, celles de ces gens qu’on a méconnus et que tout à coup on connaît. Une fois que j’ai « tué mon père et ma mère », c à d que j’ai compris qu’ils étaient aussi un homme et une femme qui n’avaient pas été que « parent » à temps plein, et avaient consacré aussi un peu de temps à leur vie privée, j’ai vu quelles belles et courageuses personnes ils sont.

Mammy et papa

Mais c’était – ce sont – des gens de bien, tous les deux. Honnêtes, justes, beaux dans le cœur. Beaux tout court aussi. Des grands. Des nobles dans le sens moral du terme. Et je les aime infiniment de m’avoir aimée, de m’avoir protégée toute ma vie, et de m’aimer encore. Le plus bel héritage qu’ils m’aient donné est l’amour de la vie, de la bonté, la générosité et le sens de la justice. Et des parents qui, sans relâche, ont fait de leur mieux avec le résultat de leur rêve de jeunesse : se marier, avoir des enfants et ne pas laisser mourir l’amour.

Des parents parfaits. Le plus beau cadeau de mon existence. Le meilleur des départs.

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39 réflexions sur “Je les aime

  1. JMB dit :

    Magnifique hommage. Tu réponds admirablement à ta question  » où sont nos parents ? » dans nos cœur et donc toujours auprès de nous.
    bizzzz

  2. gazou dit :

    très touchant hommage
    « Ils ont fait de leur mieux pour ne pas laisser mourir l’amour »
    Quelle belle conclusion!
    Sachons en faire autant

  3. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    C’est bien ce que tu écris là !
    Je n’arrive pas à t’en dire plus, j’efface au fur et à mesure ce que je tape… Pas facile parfois de laisser un com !
    c’est sympa d’avoir mis leurs photos de cette époque où ils étaient heureux ensemble !
    Gros bisous et bonne journée ! J’espère qu’elle ne sera pas sous la grisaille crachouilleuse comme ici !
    Florence

    • Edmée dit :

      Merci de ta visite, Florence. Ils ont eu quelques très belles années malgré tout. Ensemble, je veux dire. Et puis ils ont chacun pris leur propre chemin.

  4. Pierre dit :

    Bonjour Edmée.
    Leur as-tu exprimé tout cela de leur vivant, ou bien peux-tu le formuler parce qu’ils ne sont plus « en face de toi » (même s’ils sont « là », d’une certaine façon…) ?

    Tu vois, mes parents sont encore bien vivants mais je ne sais pas comment je pourrais leur dire ce genre de chose. Je sens que c’est en moi mais je le maintiens à distance. Pourtant je m’entends bien avec eux ! C’est comme s’il fallait qu’ils ne soient plus là pour l’entendre pour que je m’autorise à le verbaliser….

    • Edmée dit :

      Si les parents vivent assez longtemps, on a l’occasion de leur parler d’égal à égal, entre adultes. Si on n’est pas dans les reproches ou agressions. J’ai pu le faire avec mes deux parents, plus ma mère parce que je me sentais en terrai plus « sûr » avec elle. Mais c’est aussi au travers de tout ce qu’ils laissent en partant que la connaissance se met en mouvement…

  5. Coumarine dit :

    bonsoir Edmée
    J’ai le coeur serré en lisant ce billet que tu consacres à tes parents
    Tes parents que tu aimes, au delà de leurs difficultés
    Ils t’ont donné l’amour de la vie, c’est je crois le plus bel héritage qu’ils t’ont fait: in héritage qui ne s’éteindra jamais
    merci pour ce beau billet!

  6. saravati dit :

    Il est superbe votre texte, touchant sincère.
    J’ai toujours eu du mal de parler de mon histoire, mes parents ne parlaient pas beaucoup, mais ils n’ont pas eu la vie facile. Je les aime sans le dire parce que je pense qu’il suffit d’aimer et que je ne sais pas faire de fioritures …Un jour à un ami, j’ai raconté des épisodes de la vie de mes parents, il s’est un peu fichu de moi, croyant que j’exagérais. Ma grand mère a perdu 8 enfants sur les 14 qu’elle a eus, une fillette a même été perdue durant la guerre avant le passage des allemands. Je n’ai pas connu mes grands parents. Un jour il y a peu ma fille m’a demandé d’écrire notre histoire mais il y a tant d’éléments que je ne connais pas.

    • Edmée dit :

      Il faudrait pourtant le faire. Partir avec le squelette de ce que vous connaissez. Poser des questions à qui peut encore savoir ou a entendu dire. Et imaginer le reste sans s’éloigner de la personnalité des personnages. Oh oui faites-le pour votre fille. Différenciez le vrai certain de ce qui est supposé ou inventé, mais transmettez cette histoire… 🙂

  7. Pâques dit :

    Magnifique Edmée et très touchant, je me retrouve tellement dans ce billet …
    Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait dire – je l’aimais- en parlant d’un mort…
    On aime toujours !
    J’aime mes parents.

    • Edmée dit :

      Oh oui! On pense à eux « quelque part » on ne sait où, on a toujours des parents mais ils ne sont plus « ici ». Cependant, nous les aimons, chaque jour qui nous reste…

  8. claude dit :

    Anne, ma femme, avait coutume d’apporter des fleurs à sa maman pour pas d’occasion. Et quand elle demandait en quel honneur elle recevait un joli bouquet, Anne lui répondait: « Je préfère t’en apporter aujourd’hui et que tu en profites que de fleurir ta tombe et que tu n’en saches rien. »
    Très joli billet, Edmée, touchant au point de me filer la larme à l’oeil. Tu te rends compte, un grand garçon comme moi!

  9. Très, très beau texte plein d’amour!!! C’est vraiment splendide.

  10. Tes parents ont fait de toi une belle personne.
    Merci à eux.

  11. colo dit :

    Je suis persuadée qu’ils t’ont lue et pleurent d’émotion.

  12. Pour juger de la fille qu’ils ont eue, on est assuré qu’ils étaient infiniment respectables. Très bel hommage Edmée !

  13. Célestine dit :

    Je suis estomaquée par la beauté de ce billet. C’est tout simplement magnifique d’exprimer si bien la complexité des liens du sang. On les aime. On les déteste et puis on les aime à nouveau. Parce que ce sont des êtres humains, qu’ils ont fait de leur mieux comme beaucoup, pour concilier l’inconciliable. Être parents, être homme et femme, donner l’exemple mais ne pas tout sacrifier, transmettre sans se démettre, bref donner la vie tout en vivant la sienne… Pas facile. Ce texte est fort parce qu’il me parle à deux niveaux. Comme fille de mes parents, comme mère de mes enfants. Merci Edmée. ^^

    • Edmée dit :

      C’est un bel hommage que tu rends ici au thème de mon billet. J’ai depuis longtemps pris conscience du fait qu’ils n’étaient pas seulement mes parents, ils étaient aussi des enfants cousins; collègues, frère et soeur, amoureux etc… et de là j’ai compris que, tout comme moi.. ils avaient eu droit à l’erreur

  14. Nadine dit :

    Très bel hommage. Edmée, on ne se connait que virtuellement mais tu m’as tout l’air d’être une belle personne, à l’image de tes parents.

  15. Plus qu’un texte, un exemple. On devrait tous le relire ds nos instants de doute.

  16. annerenault dit :

    Le plus beau des hommages !

  17. Philippe D dit :

    Quel bel hommage tu leur rends! Tu sais tellement bien parler de toutes ces choses de la vie…

  18. C’est un très beau texte. Vos parents étaient vivants et ils ont fait du mieux qu’ils ont pu mais ce qu’ils vous ont offert, c’est le plus beau des cadeaux : l’amour.
    Bonne journée.

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