Le cadeau de fin d’année : un palpitant mystère !

Collegno, c’est près de Turin. Et c’est là qu’une histoire aussi étrange que celle de Martin Guerre s’est inscrite sur la silhouette des Alpes enneigées. Lo smemorato di Collegno (l’amnésique de Collegno) reste un point d’interrogation suspendu sur le smog, sur le cours du Po, sur le flux de ce Corso Francia sans fin, sur les flancs du cheval de bronze de la place San Carlo.

On ne saura jamais.

SmemoratoLe matin du 10 mars 1926, on surprit un homme qui était en train de dérober un vase de bronze dans le cimetière israélite de Turin.

Cependant, une fois arrêté et mis en présence du juge, le sieur larron ne se souvint de rien, et finit ainsi, au lieu d’en prison, dans l’asile d’aliénés de Collegno, où il devint le numéro 44170.Ce n’est qu’au bout d’un an que quelqu’un prit la peine de publier sa photo de profil – et barbue – sous la question judicieuse de  « Qui le connaît ? »  dans La domenica del Corriere. On le décrivait comme « cultivé », parlant bien l’italien, d’environ 45 ans.

Il faut dire que cette rubrique s’appelait normalement « Qui l’a vu ? » car, dix ans à peine après la guerre, on cherchait encore bien des disparus dans les tranchées ou les replis de la mémoire et recoins géographiques divers. Beaucoup reconnurent le larron paumé comme leur parent, notamment une certaine Giulia Canella, de Vérone, qui retrouva dans sa personne son mari bien aimé, le professeur de philosophie Giulio Canella, disparu à Noël 1916 lors de la bataille de Nitzopole en Macédoine. Giulio ! Toi ! Enfin ! Dans les bras de ta Giulia bien aimée ! Et hop, voici le couple réuni, parcourant amoureusement les lieux de villégiature après dix tristes années de séparation.

Il est à noter que le frère de Giulio, lui, ne reconnut pas l’inconnu, à qui il manquait notamment une cicatrice et un grain de beauté. Mais qu’ensuite, après avoir reçu une lettre poétique, enflammée et digne d’arracher des larmes à un robot du malheureux malade, dans laquelle il lui énumérait tout ce qu’ils avaient en commun en tant que frères – la pilosité du torse, l’amour de la montagne, le souffle court, les incisives etc… – il ne sut plus que penser.

L’idylle de Giulio et Giulia fut interrompues par l’outrecuidance d’une certaine Rosa Negro qui reconnut elle aussi, en ce numéro 44170, son mari qui avait fui le domicile conjugal. Ciel! Giulio n’était donc en réalité que Mario Bruneri, typographe et petit escroc contre qui trois ordres de capture étaient lancés pour plusieurs sottises. Mario avait toujours eu soin de laisser ses empreintes digitales un peu partout, ce qui permit de constater que c’était bien lui ! Bon… la police avait aussi ses torts : finalement on n’était pas si sûrs que ça que les empreintes soient identiques, d’autant qu’on avait sur Mario des informations discordantes à la police.

Dans le doute, abstiens-toi. On remit donc Giulio-Mario l’inconnu à l’hôpital psychiatrique, en attendant d’y voir clair.

C’est alors que prit naissance un procès resté célèbre, qui avait en plus l’avantage de distraire allègrement du fascisme qui grimpait trop vite et bien au goût de beaucoup, tandis que la Lire plongeait, que Mussolini créait une taxe sur les célibataires et augmentait celle sur le sel. Cette diversion tombait à pic et était exploitée comme un feuilleton. Les feux de l’amour… Il y avait les « Canelliani » et les « Bruneriani », tous aussi fermement convaincus que l’ancien pilleur de cimetière était leur bien aimé. D’autant qu’une petite fille était née des chaleureuses et amoureuse retrouvailles de Giulia et Giulio Canella.

Et les différences entre Canella et Bruneri ne manquaient pas : Bruneri mesurait 1m73 et chaussait un petit 41, alors que Canella s’élançait vers le ciel de son mètre 77 et chaussait du 44. Canella jouait du piano mais l’inconnu ne connaît rien à la musique ; l’écriture n’est pas  identique, mais ressemble un peu à celle de Bruneri le mari-larron au large. L’inconnu se plante sur plusieurs questions de culture que Canella aurait connues, mais par contre il reconnaît sa chaire de professeur à Vérone et peu à peu se souvient de détails de sa vie véronaise. Il n’en parle pourtant pas le dialecte alors qu’il connaît bien le piémontais. Mais… il a disparu 10 ans… il a pu apprendre.

Finalement, en 1928, sur foi des études digitales, le tribunal de Turin trancha : Giulio n’était pas Giulio mais bien Mario, le petit truand qui laissait ses traces de doigts partout !

Désespérée, Giulia Canella attaqua le verdict. La cour d’appel de Turin déclara qu’on ne pouvait pas certifier que les empreintes du voyou typographe étaient bien les mêmes que celles du « smemorato » (qui ne se souvenait toujours de rien…), et ce fut à Florence que le rideau tomba sur cette farce en 1931 : le tribunal, une nouvelle fois, décida que le smemorato était Mario Bruneri. Celui qu’il n’avait certainement pas envie d’être ! D’autant qu’un second enfant était né du couple Canella… mais qui portait, comme l’autre,  le nom de Bruneri !

Que fit-il ? Que firent-ils ? Il fit un an de prison, et puis… Giulia, Giulio et leurs enfants prirent le bateau  et s’en allèrent au Brésil, où il devint Julio et écrivit des livres et des essais. Il y mourut en 1941.

Trente ans plus tard… un document signé par le cardinal Giovanni Bennelli, secrétaire d’Etat de la Cité du Vatican, révèlera que le smemorato de Collegno était bel et bien le professeur Giulio Canella, et que les enfants ne devaient plus être considérés comme … illégitimes.

lo smemorato toto

Et ça a donné lieu à un film comique avec Toto’….

Je vous l’ai dit… on ne saura jamais vraiment ! Bonne année quand même !

Publicités

22 réflexions sur “Le cadeau de fin d’année : un palpitant mystère !

  1. Nadine dit :

    C’est dingue cette histoire ! Bon week-end Edmée.

  2. Et tout ça pour un vase de bronze !
    Merci pour ce « palpitant » cadeau, Edmée… 😉

  3. Celestine dit :

    Les tests ADN ont définitivement coupé les ailes à ce genre de palpitante légende dont raffolent les méditerranéens, et je me demande s’il faut s’en réjouir…car tu nous as donné là, avec ton talent de conteuse, une bien troublante version de ce que l’on peut appeler la relative élasticité de la vérité…

    • Edmée dit :

      Heureusement on peut encore un peu rêver même avec l’ADN: souviens-toi de la fille d’Yves Montand qui fut déclarée « pas sa fille » alors qu’elle lui ressemblait de façon frappante…

      Je pense ici à Giulia, très amoureuse de ce nouveau mari ou mari retrouvé… à qui elle a donné deux enfants. Elle devait savoir. Ou ne pas vouloir savoir 😉

  4. Alain dit :

    J’ai imprimé cette page et vient de la lire avec un bel intérêt. L’intrigue reste très troublante. Une fois encore, je maintiens que des scénaristes en manque d’inspiration devraient puiser dans tes pages pour y trouver des sujets passionnants. Ou en faire un « remake » digne d’intérêt. Merci pour ce bon bon moment et belles fêtes de fin d’année !

    • Edmée dit :

      Oh que j’aimerais le voir au cinéma. Les Italiens en ont refait une version, mais elle n’existe pas en version complète sur youtube. Quel mystère fascinant, en tout cas…

      A toi aussi, Alain, de très bonnes fêtes!

  5. Je pense comme Célestine. Inutile donc de me fatiguer les méninges.
    Néanmoins parce que c’est toi, je te souhaites dès aujourd’hui une bonne fin d’année et une bonne nouvelle année. C’était drôle. Fouille et continues.

  6. Florence dit :

    Il n’aurait pas pu se manifester plus tôt le cardinal Giovanni … ? Il aurait évité bien des tourments à ce couple et leurs enfants !
    Je ne comprends pas pourquoi tu dis qu’on ne saura jamais vraiment puisqu’il a été reconnu formellement par le cardinal !
    Le film devait être comique s’il n’était pas trop exagéré, car avec les Italiens je me méfie !
    En tous les cas ce fut une histoire à rebondissements !
    Pour toi aussi, bonne année quand-même !
    Florence

    • Edmée dit :

      Je pense qu’on ne saura jamais car qu’en savait le cardinal? Le Vatican a dû avoir accès à des documents, certes, mais les tribunaux aussi… c’était un vrai fouillis d’informations!

      On sait, mais on ne sait pas vraiment 😉

      Bonne année Florence!

  7. colo dit :

    Palpitant récit, tu (le) racontes si bien!
    Si même le Vatican s’en est mêlé, on peut parler d’affaire d’État…
    Excellente fin d’Année Edmée, un beso.

  8. Et dire que le départ de cette histoire fut un vase de bronze! Je n’en reviens pas! Aujourd’hui, le suspens ne résisterait pas, les experts de Turin plongeraient sur l’affaire et ns serions hélas trop vite fixés! Belles fêtes de fin d’année à toi!

    • Edmée dit :

      Oui… Agatha Christie aurait aimé cette histoire en tout cas. Et malgré tout, il reste des erreurs dans l’ADN et autres analyses, de quoi entretenir les mystères;..

      Bonne fête de fin d’année, Miss casquette étoilée!

  9. Pâques dit :

    Une histoire à rebondissements, l’épouse devait quand même savoir …
    Meilleurs vœux de bonheur pour 2014 !!!

  10. Myosotis dit :

    J’adore….. Edmée, je te souhaite une très belle année 2014, haute en couleurs. Auguri !

  11. Sandra Dulier dit :

    Je prends enfin le temps de le lire et j’ai bien fait de passer par ici. Le doute plane… J’aime ça. Quelle épouse tout de même ! Coquine, naïve ou légitime… 😉

    • Edmée dit :

      Et nous ne saurons jamais! Quelle frustration mais en même temps… que ça reste un mystère ajoute au charme de l’histoire 🙂

      Tu m’as justement inspiré le dernier article, quelle surprise …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s