Faire chanter la maison…

Ma mère n’a jamais voulu quitter « sa maison ». Elle a tenu bon et y est morte, sans rien y laisser d’autre, peut-être, que son affection pour les lieux et son rire cascadant, un peu timide mais teinté d’une vraie joie, dans l’escalier de chêne.

 

Il n’y a rien de triste dans une maison qui a protégé de ses murs un mourant qui s’y sentait bien. Mais pendant un temps maison et jardin ont pleuré l’absence de celle qui les aimait tant, et qu’ils aimaient. C’était l’hiver, le début de l’année, un hiver neigeux et obstiné, blanc et venteux, qui ployait les épaules et piquait les gorges. Echarpes et bonnets promenaient leurs laines dans la grisaille comme des fleurs évasives qui se seraient trompées de paysage.

 

Ils ont pleuré. Mon père s’était installé dans la demeure, celle de ses parents, et où lui-même ne venait plus depuis des années, depuis que ma mère et lui s’étaient quittés. Il découvrait malgré lui cette femme qui  n’avait pas été la sienne assez longtemps pour qu’il la connaisse bien. Ils n’avaient connu que les câlineries du début de leur mariage, les attentes et naissances des enfants, les déceptions trop vite venues, les bouderies, colères, joutes inamicales, et puis un retour d’intérêt mutuel qui effaça avec tendresse toutes les vagues putrides de leur mésentente pour ne laisser que des sourires et des « comment vas-tu ? merci de ton coup de fil, ça m’a fait plaisir ». Mais voilà qu’il était dans son intimité, dans ses goûts, ses fantaisies. Le sourire aux lèvres il se laissait surprendre par sa bonté, qui lui avait fait garder en évidence des cadeaux hideux reçus par des gens qu’elle aimait au milieu des objets précieux qui lui venaient de ses mémoires de petite fille. Dans sa chambre à coucher elle avait encore mon premier « travail d’aiguille », une poule picorant au sol au point de tapisserie, encadrée et au mur. La pauvre… s’endormir avec cette poule pendant 55 ans, elle avait du mérite.

 

Au pianoEt la maison s’ouvrit, gémissant de joie, tandis que le jardin bourgeonna de fleurs qui riaient aux éclats. Elle savait qu’on allait la vendre, et qu’on la faisait belle. Qu’on lavait ses sols pour ensuite les cirer, qu’on la délivrait des tapis usés qui jouaient des tours de traîtres, que ses vitres luisaient comme les cristaux d’un lustre impérial, que les veines du marbre de Carrare du vestibule étaient satinées. Au rez de chaussée,  il restait le piano demi-queue et quelques meubles. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus frémi de ses cordes, depuis ces années lointaines où ma mère et moi nous amusions à des tagada tsoin-tsoin peu originaux.

 

En visite, ma sœur – ma demi-sœur, mais que ma mère s’était prise à aimer avec ravissement – acheta des tulipes, et ses filles, musiciennes, laissèrent courir leurs doigts sur le doux clavier qui renaissait dans un ronronnement d’accords festifs. De bas en haut la maison étira ses parquets, déploya ses linteaux, offrit le carrelage multicolore du vestiaire et les cheminées de brique à la caresse musicale de l’instrument réveillé. Même ma mère fredonna de là où elle était, constatant une fois de plus que « sa maison » était belle et qu’elle l’avait toujours aimée. Elle s’en était voulue de ne pas lui tenir compagnie à la fin, mais s’était abandonnée à sa protection. Maintenant… elle pouvait partir et la laisser en de bonnes mains, et lui dit « sois gentille avec eux aussi »…

Julia au piano

Julia au piano 2

 

Publicités

35 réflexions sur “Faire chanter la maison…

  1. JMB dit :

    Dans ce temps là les maisons avaient une âme. Aujourd’hui se sont des cubes de béton habillés de placoplatre 😥

    • Edmée dit :

      Je crois que l’âme de la maison vient de ceux qui l’habitent et la lui donnent. Il ne faut pas être trop dur. C’est moins joli, souvent, c’est vrai, surtout de l’extérieur, mais plus confortable et pratique. Et on arrange avec âme ou pas…

  2. Très doux, empreint de la fameuse musique « Edmée »….

  3. Alain dit :

    Dans cette belle page, pleine de tendresse c’est tout l’amour porté à ta mère « qui luit comme les cristaux d’un lustre impérial. » Un brin mélancolique, mais un très beau moment de lecture.

    • Edmée dit :

      Merci Alain. Le 14 il y aura 7 ans qu’elle est « partie ». Mais pas loin sans doute puisque tous les jours dans mes pensées – et pas mal de gestes aussi…

  4. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    J’aime beaucoup la dernière photo !
    Gros bisous et bonne fin de semaine !
    Florence

  5. Alain dit :

    Merci Edmée, « ton ordi ne perd pas la boule », le lien pour la consultation des critiques est de temps à autres indisponible. Comme dans la chanson « ça va, ça vient … et ça revient « ! Bon Dimanche.

  6. Mimi du Sud dit :

    Kikou Edmée,
    Un bien bel hommage pour la maison de ta maman,
    avec de bien agréables photographies,où l’on voit de bien
    belles et attentionnées pianistes…
    Je te souhaite une bonne fin de journée,et de passer une
    bonne fête de l’Epiphanie avec une belle galette des rois 🙂
    gros bisous à toi,ma jolie 🙂

    • Edmée dit :

      Merci pour ta visite et ton appréciation, chère Mimi jolie!

      Je me suis achetée une galette des rois, et serai roi, reine et tout ce qu’on veut!

      Bisous! 🙂

  7. claude dit :

    L’émotion juste et sobre « à la Edmée ». Un joli moment de lecture, en ce samedi soir. Merci à toi.

  8. Philippe D dit :

    Quand je pense à ma maison, c’est celle où j’ai vécu mes premières années.
    Un rêve un peu fou serait de la racheter.
    Je n’ai pas encore eu l’occasion de venir jusqu’ici pour te souhaiter une très bonne année 2014. Qu’elle t’apporte beaucoup de joie et de petits bonheurs au quotidien.

    • Edmée dit :

      Oui, récupérer sa maison d’enfance, c’est souvent un rêve. Elle nous a protégés et nous l’avons aimée…

      Bonne année à toi aussi cher Philippe, et que l’année te donne presque tout ce que tu souhaites (faut en garder pour l’année prochaine 😉 )

  9. gazou dit :

    « Il n’y a rien de triste dans une maison qui a protégé de ses murs un mourant qui s’y sentait bien »
    Je suis bien d’accord
    Toutes ces morts qui se passent souvent à l’hôpital, je trouve ça bien plus triste

    • Edmée dit :

      Tu as raison. Mourir détaché de tout ce qu’on connaît, dans les bras et la hâte d’inconnus… quelle tristesse!

      Bonne année chère Gazou!

  10. Celestine dit :

    Ah que j’aime ces chroniques tendres et paisibles de la vie qui déroule son long ruban comme une pâte douce. La dernière photo est belle comme du Renoir, et certaines de tes phrases ont l’élégance un peu étrange d’un flamant rose sur un étang. Ainsi:  » Echarpes et bonnets promenaient leurs laines dans la grisaille comme des fleurs évasives qui se seraient trompées de paysage ». Tout simplement magnifique. Au risque de faire paraître les commentaires comme platement redondants.

  11. PJ Gaye dit :

    Les larmes viennent aux yeux par la force des mots de la maison revisitée et ses histoires dans l’histoire.
    On ne peut revivre des moments passés, de bonheur et de malheur. Tout juste l’imagination peut-elle reconstituer la mémoire et l’entretenir.
    On ne peut donc racheter la mémoire non plus que les lieux qui en constituèrent le cadre et la scène dès lors que les actrices et acteurs ont déserté les lieux.
    Cela témoigne que rien ne nous appartient, que nous ne sommes que de passage et empruntons au patrimoine comme des locataires. Racheter la maison n’aurait ainsi aucun sens et gageons qu’elle vibrerait autrement aux sons des voix nouvelles qui l’habiteraient.
    Le temps est ou n’est plus.
    Reste le passage, ici exprimé de manière sensible. Avec sagesse, force et beauté : la transmission par les enfants aux petits enfants et l’appropriation et le partage d’un imaginaire non vécu mais suggéré au travers d’un piano à demi-queue, le demi comptant.
    Cette page d’Edmée demeurera l’authentique morceau de patrimoine commun à cette grande famille qu’on a envie d’aimer sans la connaître, animée, il ne fait aucun doute, par la force et souffle de l’esprit, du voyage et de l’océan. Oui ce sont les humains qui donnent sens et vie aux lieux. Rien que les humains.

  12. J’aime beaucoup beaucoup ce billet. Mémoire et souvenirs de la maison certes, mais surtout de ta maman. C’est toujours si beau lorsqu’on laisse parler son coeur avec raffinement et simplicité

  13. Pâques dit :

    Les maisons sont dociles elles se coulent dans le moule de nos vies et de nos envies et puis un jour …

  14. colo dit :

    Belle et douce lecture Edmée. Ces maisons où l’on naît et meurt, joue et pleure, dort sous un tableau de poules au point croix, où chaque recoin et meuble rappelle quelqu’un ou un moment…oui, nos mères et grand-mères y sont fort présentes.

  15. amandine dit :

    Ce texte m’a rappellé l’univers où j’ai vécu dix ans mariée, un délice!!!!!!!!!!!!

  16. amandine dit :

    j’ai mal lu ou ai-je lu Picia 1 lol
    C’est qui mdr:-)))))))))))

  17. Très beau texte, comme d’habitude, sur le cycle de la vie… Meilleurs vœux pour 2014 (je ne sais plus si je te l’ai déjà dit, donc mieux vaut 2x que pas du tout lol).

  18. J’ai lu cet article sur mon smartphone : je l’ai trouvé bien écrit, avec beaucoup de sensibilité mais…pardonne-moi il me reste étranger. Je n’ai pas osé le dire tout de suite mais à quoi les échanges si ce n’est pas pour se révéler….
    Bien à toi
    Denise

    • Edmée dit :

      Tu as tout à fait raison. Tout ne nous parle pas de la même voix, et il n’y a aucun mal ou offense là-dedans! Nous avons tous des bagages différents, et aussi… des époques différentes point de vue sensibilité.

      Bien à toi chère Denise!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s