Dans une graine, l’univers d’une vie

Comme une simple graine – faine, marron, gland… – contient en elle tous les miracles successifs qui en feront un arbre à la ramure gourmande, paré de feuillage, vêtu d’une écorce qui se ridera, se pliera, se boursoufflera, île de vie immense pour les oiseaux, chenilles, fourmis, mammifères grimpeurs… ainsi en va-t-il de l’enfant.

 

Sur ces vieilles photos d’enfants aujourd’hui disparus, après que le cours de leur vie se soit engouffré dans un mystérieux passage qui nous en a séparés, sur ces innocences curieuses que l’on voit dans leur regard qui découvre encore, on sait que toute une vie était déjà là, un peu programmée par destin, un peu dirigée par les émotions ou raisons personnelles, un peu malmenée et bercée alternativement par le fil des jours, des gens et des lieux.

 

On connait leur vie, et on en connait l’âpreté de certains moments, la fulgurance d’une douleur jamais tout à fait dominée, l’amertume d’illusions, la rigueur du quotidien, l’usure de certains espoirs… On sait aussi comment la joie de poursuivre cette vie ne les a pas abandonnés, pétillant dans le regard et s’affirmant dans les sourires, dans cette sagesse cent fois réaffirmée par de petites phrases typiques que l’on s’est plu à parodier de temps à autre. « L’imagination est la folle du logis ! » disait ma tante Suzanne. « On fait tous du mieux qu’on peut … » répétait ma mère.

 

On les a vus « vieillir », devenir vieux aux yeux des autres, même si nous, nous savions que ce terme ne s’appliquait qu’à leur aspect, parce que dedans, il restait toujours des éclats de l’enfant. D’ailleurs, plus ils vieillissaient, et plus ils parlaient de leurs parents, de vacances, voyages, goûters d’anniversaires vécus avec leurs parents. Nos grands-parents ou grands oncles et tantes. Ou même la génération d’avant… C’est le retomber en enfance. Ils bouclent la boucle, se souviennent douillettement d’alors, et comprennent que le tour sera bientôt accompli, et c’est sans honte qu’ils rient à nouveau de leurs petites rebellions d’enfants, ou évoquent le jour où ils ont compris que tout le monde mourait, et que ça arriverait aussi à leurs parents et puis à eux, et savent que ce jour fut la fin du premier chapitre de leur vie, celui où ils ne savaient pas que devenir grand était aussi se rapprocher de leur fin et de celle des autres.

Souriant avec son paletot

On les a toujours connus adultes ou vieux, soucieux d’éduquer, de nourrir, de guider, de maintenir la paix. Des garde-fous infatigables, qu’on rencontrait alors qu’ils en étaient au 6ème ou 10ème chapitre de leur vie, et que nous ne pouvions imaginer fragiles, faisant leurs premiers pas sur des petites jambes grêles ou trop potelées, pleurant pour ne pas manger, ou s’effrayant d’un chat ou chien trop curieux.

Suzanne Bronne née en janvier 1912 - photo août 1913

Et pourtant, tout comme l’enfant des premières photos contenait tous les chapitres conduisant au mot « fin », le vieillard contenait lui aussi tous les chapitres qui commençaient par « il était une fois »…

 

Je me languis de revoir tous ces beaux enfants qui m’ont connue et aimée, moi, enfant.

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31 réflexions sur “Dans une graine, l’univers d’une vie

  1. Armelle dit :

    Oui, n’est-ce pas sur ces photos de l’enfance des autres, que nous lisons le mieux la nôtre ? Ces enfances ont été tissées dans la même étoffe, ont connu les mêmes enchantements et les mêmes larmes secrètes, les espoirs fous et les déceptions douloureuses, aussi ont-elles toutes un aspect familier. Que ce soit celles de nos parents ou d’ancêtres plus lointains, voire d’étrangers, elles se fondent dans la mémoire comme les étoiles dans les nuées.

    • Edmée dit :

      Merci Armelle… et vous avez raison, naturellement. Je me souviens de ma mère qui, quelques mois avant sa mort, m’écrivait qu’elle regardait ses photos d’enfance et que « cette petite fille imaginait bien peu qu’elle deviendrait une vieille bobonne pleine de soucis »… et ça m’avait interpellée.

  2. Pâques dit :

    Au début de notre vie, nous possédons ce merveilleux capital, de bonheur et d’amour à partager.
    Adolescente quand je me posais des questions sur le sens de ma vie …
    j’ai pensé que si je pouvais aimer et créer un peu de bonheur autour de moi, mon existence aurait au moins un sens.
    Toi Edmée
    Ton blog et tes livres, contribuent au plaisir des lecteurs, donc merci pour ce partage

    • Edmée dit :

      Merci Marcelle pour ces mots sensibles. Oui, si peu que ce soit, le bonheur et la quiétude que nous pouvons donner autour de nous feront la différence…

  3. annerenault dit :

    Quelle tendresse pour ceux qui nous ont précédés, aimés, élevés ! Et comme il est bien de rappeler que l’esprit d’enfance subsiste dans presque chacun de nous, et qu’il est bon de ne pas l’oublier !

    • Edmée dit :

      Voir les gens comme des vieux et basta, c’est réductif et crée une barrière. Ils ont été ces beaux enfants et puis jeunes, et puis adultes, et ils n’ont pas oublié…

  4. Célestine dit :

    Encore une fois, le mystère de la vie prend un nouveau relief sous ta plume flamboyante? S’il est une chose dont je ne me lasse pas, c’est bien de tes chroniques, Edmée. Je pense souvent à l’enfant que j’étais, et à la vieille dame que je serai. Le privilège de l’âge moyen, sans doute…

    • Edmée dit :

      J’ai constaté que retrouver de vieilles photos de l’enfance de mon père était ce qui me faisait le regretter le plus fort, pleurer sa mort (en pensée). C’est voir cet enfant si beau et me dire que ce sourire confiant à des parents adorés n’est plus. Et que cet enfant a vraiment bien fait durer sa vie… 92 ans. Et que ce fut une belle vie, aussi.

  5. amandine dit :

    Que de nostalgie mais rehaussée d’un respectueux optimisme!!!!!!!!!!!!

  6. En lisant tes textes sur ton enfance ou les membres décédés de ta famille, on a l’impression que tu as reçu beaucoup d’amour dans tes premières années. Et crois-moi, mon expérience d’enseignant m’a montré que de nombreux enfants n’ont pas cette chance et commencent mal leur vie… (cela m’a d’ailleurs permis de me rendre compte de la chance que j’avais eue, ce dont je ne me rendais pas compte avant de côtoyer mes élèves bousculés par la vie). Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Sans dire que je n’ai pas reçu d’amour, j’ai surtout été très bousculée en réalité: mes parents se sont séparés très tôt, d’où rejet drastique dans ma « douce école catholique », et avant ça mon père avait été peu présent, cherchant à quitter la Belgique et à démarrer une nouvelle aventure de travail (Amérique du sud et puis Congo), ce qui l’avait parfois tenu loin de nous pendant plusieurs années. Pour ma mère c’était très dur, elle en souffrait et se distrayait comme elle le pouvait.

      Mon frère avait « Sibylla » qui était absolument partiale en ce qui le concernait :-). J’ai été très seule en fait, mais jamais morose.

      Bon week-end!

    • Bon, alors, j’étais un peu à côté de la plaque, mais c’est l’impression que cela me donne. Peut-être aussi le temps efface les moments difficiles pour ne garder que le positif?

      • Edmée dit :

        Je pense qu’il y a le fait que mes parents m’aimaient et que je devais le savoir, même s’ils avaient peu de moyens alors pour l’exprimer, trop bouleversés qu’ils étaient dans leurs existences. Mais ça se sent (enfin je présume). Ensuite j’ai eu une longue période de révolte, très logique, dure pour ma mère surtout, qui a pris tout en pleine figure 😉

        Et puis je me suis calmée, j’ai fait ma vie, j’ai compris que la leur n’avait pas été si facile que ça, qu’ils avaient eu droit à leurs « boulettes », qu’ils m’avaient aimée, m’aimaient, et nous avons appris à parler tous ensemble. Nous dire que nous nous aimions.

  7. Adèle Girard dit :

    On « est « pour l’éternité!

    • Edmée dit :

      Je crois aussi, Adèleke! Mon papounet, petit, s’était imaginé que le temps tournait en rond, et qu’un jour il se retrouverait exactement où il était, petit, avec ses parents adultes, et que tout ne faisait que tourner. C’est ainsi qu’il a tenté de ne plus craindre « la fin »… 🙂

  8. Florence dit :

    Je souffre trop pour taper sur mon clavier, mais j’ai tout lu !(texte et coms.) A bientôt ! Bisous etc… !
    Florence

  9. amandine dit :

    Une excellente soirée………..

  10. gazou dit :

    quel que soit son âge, , il est bon de savoir apercevoir l’enfant que les personnes que nous côtoyons ont été…pour certains cela est assez facile, pour d’autres cela demande plus d’effort mais cela peut nous aider à mieux les comprendre

    • Edmée dit :

      Vrai que ce n’est pas toujours évident… mais c’est un peu « mauvais signe », celui qu’il ne reste rie de facétieux, de candide, d’enthousiaste et confiant…

  11. Alain dit :

    Un compliment de plus ? Tu vas saturer. Mais dans ce texte je retiens « ce mystérieux passage ». À mon âge, d’aujourd’hui, il reste encore bien obscur. Et pourtant la vie est belle, et reste douce pour moi. J’ai eu la chance suprême de me construire avec des Ami(e)s magnifiques. Dès ma plus jeune enfance l’Amitié est devenue ma véritable famille.

    • Edmée dit :

      Il m’est obscur à moi aussi… très mystérieux. Mais j’ai vu des gens s’en approcher, et y pénétrer avec la grande curiosité de l’acceptation sereine. « On verra bien »… il faut y aller. Mais il faut vivre sa vie jusqu’à sa fin car… rien de sert de courir, n’est-ce-pas?

  12. Philippe D dit :

    Joli texte, Edmée.
    Moi, j’ai peu de mémoire. J’aurai peu de choses à raconter à mes petits-enfants (si j’en ai, ce n’est pas encore au programme). Toi, on dirait que tu as une mémoire phénoménale.
    Passe une bonne semaine.

    • Edmée dit :

      Oui j’ai une mémoire qui m’impressionne parfois moi-même mais surtout, une fois qu’on se souvient d’une parcelle, le reste apparaît… et ça devient très facile!

      Bonne semaine à toi aussi Philippe…

  13. amandine dit :

    Un bonjour entre pluie et volets clos lol

  14. amandine dit :

    Belle après-midi en passant lol

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