Mais non, ce n’est pas triste…

Ces gens sont morts, ce jardin se meurt en gémissant quelque peu. Tout a changé. Ce qui subsiste est cassé. Herbes folles et parasites dévorent le tracé des sentiers. La belle maison dans laquelle retentissaient voix heureuses et trottinements d’enfants est remplacée par un hôtel, livré à son tour à la morsure de l’oubli, condamné par des barrières et signaux de guingois, attendu par une société de destruction.

2 2 1911 sans doute - Au loin St Juju

Mais au fond pourquoi pas ? C’est le travail du temps de faire place pour celui qui vient. De s’estomper au profit du futur avec son visage des temps modernes. On est toujours un peu amer de voir les jolies choses qui ont disparu, abandonnées au profit des nouveautés que l’on trouve tellement plus ternes. C’est souvent vrai, en partie du moins, mais le fait est que nous aussi nous changeons, et voulons les dernières nouveautés qui vont nous permettre le confort et le rythme de vie de notre temps. Et c’est une des raisons de la condamnation à mort de bien belles demeures que l’on imagine avoir contenu du bonheur et rien que lui.

 

Cette photo parle certes d’un moment heureux. Le jardin est entretenu et au loin les deux clochers de Sainte Julienne sont fièrement élancés sur un ciel que l’on espère bleu et pur pour ce jour qui a mérité une photo. Et tous ces gens sont morts depuis longtemps, au bout de leur vie longue ou éphémère pour l’un d’eux, le marié que l’on ne voit pas et qui ne fut pas oublié, que du contraire. Il n’a jamais vieilli, et est mort en soldat, devenant « un brave », un de ces braves qui deviennent un peu mythiques avec le temps.

 

J’ai retrouvé hier des bribes de cet instant… Les clochers sont toujours là ainsi que l’église – elle-même bien mal en point et flanquée d’un escalier dont la majesté est désormais ridiculisée par fissures et éboulements – mais des arbres ont vigoureusement établi leur avancée depuis ce jour lointain de 1911. Et la jolie petite barrière de ciment qui imitait de son mieux le rustique du bois s’effondre, disparaît. Bientôt on ne saura même plus qu’elle a délimité les chemins de ce paisible jardin. L’arbre sous lequel jouaient un petit garçon et sa cousine, que j’ai bien connus encore, n’est plus, alors qu’il y a dix ans sa ramure leur chuchotait encore un « vous souvenez-vous ? » complice à chaque pélérinage.

Jardin Lonhienne février 2014 - reste de barrière

Jardin Lonhienne février 2014 vue sur St Juju

Et voici la « maison d’en face ». Pâle et délavée, elle est pourtant bien là, derrière ces amoureux qui s’aimèrent toute la vie. Lui était un dandy, et avait de l’esprit. Elle s’amusait avec ce tendre plaisantin. Les couples qui rient ont l’amour plus facile. Et elle y est toujours, la maison d’en face. Belle et vivante et habitée, illuminée et tapissée de cette invisible aura que laisse le bonheur en passant. Elle est désormais  partagée en deux habitations et quelque peu amputée des imposantes grandeurs qui n’étaient plus de mode. C’est elle qui n’a plus de maison d’en face. En ce moment elle a même un chancre comme vis à vis, pauvre belle maison.

Roland et Ninette devant la maison Houben - en face de la leur

Maison Houben février 2014 vue de la maison Lonhienne

 

Mais ce n’est pas triste. Tout subsiste, finalement. Des couches et des couches de fantômes de jardins, gens, rires, maisons, animaux, mariages, communions, parterres de fleurs, charmilles, bancs sous l’ombrage, seuils décorés de vasques moussues s’amoncellent sous des formes insoupçonnées ça et là. Des photos, des souvenirs inlassablement racontés, des tableaux, tout ça donne sa solidité au présent. Tous les jamais plus sont remplacés par d’autres jamais plus… à jamais.

 

C’est la vie, non ?

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38 réflexions sur “Mais non, ce n’est pas triste…

  1. gazou dit :

    oui, c’est la vie et la vie est perpétuel mouvement

  2. Tout passe, tout change…l’impermanence est le propre de la vie

  3. annerenault dit :

    Lais « jamais plus » ont parfois du mal à passer. Ainsi la cour de la maison de mon enfance, si fleurie par la main de ma grand-mère, si resplendissante avec ses buis bien taillés, n’est plus qu’une sorte de petit terrain vague, enclos de murs croulants. Mais comme tu le dis, c’est la vie…

    • Edmée dit :

      Je te comprends. Je ne ressens pas ça, pas de façon douloureuse pour les lieux ou objets tout au moins. J’ai cette impression que tout ce que nous avons eu nous appartient à jamais parce que nous avons nos souvenirs. Ce n’est pas une « façon de parler », je le ressens vraiment ainsi. Mais c’est plus dur pour les gens qui ne sont plus….

  4. Un billet un peu mélancolique, mais voyons aussi le positif : grâce à Internet, de nombreux endroits et personnes sortent de l’oubli pour « renaître d’une autre façon ». Je pense, p.ex., à la prochaine inauguration d’un site Internet reprenant toutes les infos des archives militaires sur les milliers de soldats belges morts de 1914 à 1918 ; nombre d’entre eux vont sortir de l’oubli et rappeler notamment à leurs descendants (qui n’auraient pas passé des journées dans les archives militaires à chercher) une partie de leur vie. Je pense aussi à ces groupes Facebook qui recherchent des anciennes cartes postales par commune ou région, et font « revivre » des bâtiments et maisons oubliés, et les internautes peuvent échanger leurs souvenirs. Il y a aussi l’Association Belge pour le Patrimoine Autobiographique dont je t’ai déjà parlé. Cela ne change rien aux faits dont tu nous parles, mais ce devoir de mémoire via Internet est positif. Et comme tu l’écris si bien, c’est la vie…

    • Edmée dit :

      Mais mon billet n’est pas du tout mélancolique, Petit Belge, tout au contraire. Je n’ai pas de nostalgies tristes, juste le plaisir de retrouver des bribes de mon passé et de celui des miens, de pouvoir situer des endroits que l’on peut encore reconnaître partiellement.

      Je suis loin de la mélancolie même s’il y a la notion du jamais plus. Nous ne serons jamais plus bébés ni enfants, mais nous le fûmes et c’est ce que nous avons glané de la vie alors et par la suite qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui. Jamais plus veut dire « souviens-toi » avec le sourire…

  5. mauricestencel2013 dit :

    C’est ce que j’aurais répondu. Ce que je répondrai lorsque je serai plus âgé, bien sûr je ne le sais pas. Je te le dirai. Comme tu me connais: avec le sourire

  6. amandine dit :

    Excellent samedi soir et encore un beau texte!

  7. Oui, tout change, la vie est un mouvement perpétuel. Nous aimons retourner sur les pas de notre enfance, parfois. Comme si ns recherchions une racine, quelque part. Pour mieux exister, c’est sûre!

  8. Pierre dit :

    D’un même lieu j’aime comparer les photos d’autrefois et d’aujourd’hui. C’est souvent fascinant… surtout quand cela a beaucoup changé. Sur tes photos les arbres ont énormément grandi, changeant la physionomie des lieux. Plus souvent c’est l’inverse : la nature à disparu au profit de l’urbanisation.

    Ces comparaisons d’époques ne sont pas tristes, mais font mieux prendre conscience du temps qui passe, de l’aspect éphémère du présent…

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est un peu l’inverse de ce qui arrive d’habitude ici, les arbres ont fini par prendre beaucoup de place mais c’est parce qu’on avait construit un hôtel et je suppose qu’on voulait un peu créer une sensation plus intime avec une vue de la rue cachée par les arbres…

      Tu as raison, ce n’est pas triste du tout 🙂

  9. Pâques dit :

    C’est la vie, un éternel recommencement…
    Je viens de terminer le livre de Georges Roland  » Louis Blanc-Biquet ».
    Une chronique rurale dédiée à son grand-père Aloys, j’ai aimé aussi ce plongeon dans le passé, un peu comme les histoires de mon grand-père …

    • Edmée dit :

      Mais le passé ne s’apprécie rarement avant que soi-même on en ait un, ha ha ha! C’est alors qu’on comprend combien il a marqué le présent…

  10. missycornish dit :

    un billet très original qui nous fait découvrir de très beaux clichés. J’ai bien aimé remonter le temps avec vous un instant, voir ce qui a été…

  11. amandine dit :

    Bon début de semaine

  12. Celestine dit :

    Non ce n’est pas triste quand on aime la vie, passionnément, on sait que nous serons la nostalgie des générations futures, alors autant kiffer la life comme disent les jeunes.
    J’aime quand tu découpe une joli tranche napolitaine dans le gâteau de l’existence, laissant apparaître toutes les couches des jolis moments passés…

    • Edmée dit :

      🙂 Je trouve la vie de plus en plus douce, belle et généreuse en approchant de la fin. J’ai encore, normalement, le temps, mais il est clair que j’ai eu un choc le jour où j’ai réalisé que j’avais largement dépassé la moitié de mon temps de vie et que ça avait été si vite. Et donc je vis le présent et souris au passé, même au mauvais passé parce que justement… il ne reviendra pas!

  13. cladan7 dit :

    Elle contient plein de jolies choses, ta boîte à souvenirs, Edmée. J’aime lire, savourer tes mots qui parlent tellement bien de naguère et d’autrefois. Joli moment de lecture.

  14. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    J’essaie de faire un retour dans la blogosphère, mais en étant très brève dans mes coms.
    Tu dois bien te douter que je ne suis pas d’accord avec toi !!(°v°)!!
    Gros bisous et bonne semaine !
    Florence

  15. Philippe D dit :

    Mais toi, tu fais revivre tout ça grâce à tes souvenirs et ta plume.
    Bonne semaine.

  16. amandine dit :

    bel aprem et..merci bcp

  17. amandine dit :

    hello et belle soirée Edmée

  18. Alain dit :

    Obligé d’abandonner pour un temps les visites de mes blogs préférés. mais pour ne rien rater, une amie va imprimer tes prochaines pages. Très bon week-end, Edmée et à très vite j’espère !

    • Edmée dit :

      J’espère que c’est une absence « pour la bonne cause » et pas une « méchante »… Je serai contente de te retrouver en tout cas! A très vite, oui!

  19. Basta dit :

    Combien de fois j’ai regardé des endroits tels que ceux-ci ou bien des maisons abandonnées et à chaque fois je pense au personnes qui y ont vécu et ne sont plus et j’ai le coeur qui se serre. C’est tellement étrange de disparaître , même sur les photos nous disparaissons mais pour renaître ailleurs j’en suis sûre

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