Il faut se le dire, et puis se le rire

Qui sait de quoi naît l’étincelle de l’amour ? D’un destin inévitable, d’un hasard (celui qui, rappelons-le, n’existe pas), d’un côtoiement depuis l’enfance qui a rendu l’un indispensable à la vie de l’autre, de ce qu’on appelle « les choses en commun », des contraires – qui s’attirent -, du désir, du confort de la compagnie, d’une vision similaire de l’avenir, de souvenirs que l’on partage ? Cette étincelle crépite gaiement, s’enflamme, faisant feu de tout bois, et puis brûle intensément. Le rougeoiement de son ardeur colore les amoureux, se reflète dans les yeux de qui les entoure et s’en ravit : ils s’aiment, l’amour est un feu de joie que n’éteignent ni la pluie ni le vent.

 

Sauf que parfois… s’il ne s’éteint pas tout à fait, il se ternit, devient un petit crépitement sans gloire, qui fait lamentablement fumer des brindilles qu’il n’a plus la force d’embraser de son souffle. Pas de feu, même, sous la cendre, qui a depuis longtemps refroidi. Et un rien éteindra à jamais ce semblant de bonheur qui sait qu’il n’existe plus mais n’en parle pas.

 

Parfois d’ailleurs il ne s’est agi que d’un feu de paille qui n’avait rien pour se nourrir, et fut fort aise de ce grand flouf !!! aussi incandescent qu’éphémère.

 

C’est qu’un amour, comme un jardin, ça s’entretient. Ça s’arrose de mots et de rires. La tendresse, le bonheur d’avoir l’autre comme compagnon de vie s’expriment, en sourires, rires, regards. Les grandes et longues amours sont restées fraîches à coups de lettres jamais atones. Victor Hugo est demeuré pour sa Juliette « son grand bien-aimé », « son plus qu’aimé, béni et adoré Toto », son « doux petit homme ». Six ans avant sa propre mort elle lui écrit : « Cher bien aimé, grosse bonne femme vit encore et t’en donne la preuve dans ce gribouillis retardataire. J’espère même être guérie d’ici au dîner. (…) Mais je me trouverai suffisamment indemnisée si tu me dis quelques bonnes paroles bien tendres accompagnées d’un sourire bien doux pendant le dîner. Que je sente que tu veux que je vive parce que je t’aime et que tu m’aimes ». On le sait, Victor ne fut pas un modèle de fidélité. Il plaisait…  et l’appréciait. Mais il en va des infidélités comme des histoires d’amour : leurs raisons et profondeurs varient et dans le cas de Juliette, elle a décidé de pardonner. Elle n’a pas laissé exister cette trahison entre eux au-delà de son temps réel. Son humeur est restée amoureuse et enjouée.

 

Ma grand-mère, au bout de 24 ans d’amour, et mourante, écrit à son époux « mon bon chéri, mon cher amour ». Sereine, elle lui rappelle la place qu’il a et a toujours eue dans son cœur. Ils ont eu leurs disputes et discutes, elle connaît de lui ses petits côtés, ses mesquineries, comme lui sait où se trouvent ses médiocrités. Mais ils s’aiment, ils ont choisi de ne pas l’oublier ni le banaliser. Dans ses carnets, elle écrit sobrement un jour « Albert me manque ». Il est parti comme officier de réserve, nous sommes en 1939. Elle passe parfois des heures en train, entre Verviers et Namur, pour aller manger avec lui.

Louise je t'aimeEt oui… même mon arrière grand-père a eu son grand moment sentimental ce 30 octobre 1892! Mon grand-père est né un an plus tard… le dernier de 5 enfants.

 

Moi j’aime les gens qui s’aiment et se le disent encore. Pas pour un auditoire, auquel cas il s’agit hélas de poudre aux yeux (un écran de fumée sur le feu qui étouffe), mais dans le tendre secret de leurs sourires et regards. Ils continuent de se voir beaux et posent toujours leur tendresse sur ce qui est familier depuis la première rencontre : l’inclinaison de la tête, la courbe de la nuque, le mouvement des lèvres, le timbre de voix dans le rire ou l’émotion. Rides et âge ne peuvent rien contre ces beautés-là.

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24 réflexions sur “Il faut se le dire, et puis se le rire

  1. gazou dit :

    C’est juste : un amour ça s’arrose de mots et de rires, j’en suis convaincue moi aussi

  2. Celestine dit :

    J’aime beaucoup ton remake de la chanson des vieux amants. Je ne dis rien de moins dans mon billet du jour. Vouloir toujours, au bout de trente ans, se magnifier, c’est un acte d’amour. Je préfère entendre la voix de Brel dans « les vieux amants » que celle d’Aznavour dans « tu t’ laisses aller » .

    • Edmée dit :

      Oh que tu as raison! Mais ceux qui se laissent aller laissent aussi mourir leur amour… on dirait que pour certains et certaines, l’amour n’est qu’une étape: il faut le trouver pour se marier et enfin commencer sa vie d’adulte responsable. Ensuite on suit le chemin de l’adulte « responsable » en laissant l’amour en plan puisqu’il a rempli son office: il a déclenché le reste.

      Grosse erreur de chemin…

  3. mauricestencel2013 dit :

    Esprit fort, je lui ai promis que nous nous aimerions le plus longtemps possible. Pour elle, ce fût jusqu’au dernier de ses jours.. Elle est morte jeune.

  4. Très beau texte, comme d’hab’. Bon week-end ensoleillé.

  5. Oufti! Je ris beaucoup avec lui! Me voici rassurée!

    • Edmée dit :

      Pour rire – vraiment rire, avec joie – ensemble, il faut vraiment être bien. C’est un signe. Les couples qui ne sont pas réellement bien ne rient pas, ou alors rient des autres, détournent l’attention de leur « rien du tout entre nous »…

      Sois donc rassurée 🙂

  6. Pâques dit :

    Tout partager, le rire, les larmes, les doutes, et repartir de plus belle !
    Surtout ne pas faire semblant rester vrai.

  7. amandine dit :

    c’est enchanteur ton récit
    chapeau ……

  8. Dire, rire et re-lire ce très beau billet, l’expression du corps peut être plus fort que les mots.
    Amitiés de la Bourgogne
    Roger

  9. L’amour, c’est vraiment comme un jardin. On en rêve, on l’imagine, on pense à ce qu’on va y mettre, on jardine, on cultive, on admire. Il vit du soleil et de la pluie, du ciel et de la terre, supporte le vent. S’il se dégrade, il faut trouver d’autres graines, d’autres bulbes….C’est l’image qui me parle le plus

    • Edmée dit :

      C’est vrai aussi… belle, l’idée des bulbes. Je me souviens de ma mère qui les commandait en Hollande, chaque année. Elle regardait son catalogue avec la même joie que le catalogue des vacances… 🙂

  10. amandine dit :

    profitons du soleil
    samedi……. la pluie revient
    argh

  11. colo dit :

    Ah, j’ai bien envie de te mettre cette phrase d’Épicure copiée de mon petit cahier: « Il faut rire et ensemble philosopher et gouverner sa maison et user de toutes les autres choses qui nous sont propres, et ne jamais cesser de proclamer les maximes de la droite philosophie. »

  12. J’adore le com de Marie-Madeleine. Bonne semaine ensoleillée Edmée.

  13. delphine dit :

    Tu parles toujours si joliment de l’amour chère Edmée, sans doute parce que tu le côtoies journellement …

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