Les carnets de Suze

Suze a tenu son journal du 1er février 1908 (elle a 15 ans) jusqu’au 8 septembre 1942. Elle est alors souffrante et n’a plus que 5 mois de vie. Toute sa vie non intime est là, courant de son écriture irrégulière, en petits textes succincts à l’encre bleue ou au crayon parfois. Sa première phrase donne le coup de marteau d’un juge sans appel : Marguerite n’est plus notre amie. Voilà une Marguerite au parfum de trahison, mais elle ne dure que le temps de cette phrase, et je n’en sais pas plus. A-t-elle de mauvaises manières ? Son père a-t-il provoqué un scandale inacceptable ? Est-elle cleptomane ?

 

Yvonne, Suzanne et Paul  Houben

Suze vient d’une famille aisée, et est l’aînée de trois enfants. On lui apprend la vie d’une future épouse bien nantie, bien élevée, pas trop instruite puisqu’elle n’en aura pas besoin. On n’admirera pas son intelligence, qu’elle ne pourrait montrer qu’en « pérorant » et « se faisant remarquer », mais par contre on appréciera sa table, son hospitalité, son humeur agréable.

 

Elle part quelques mois en pension à Bonn, où son séjour semble fait de leçons de piano, de danse, des après-midi de patinage ou goûters chez l’une ou l’autre enseignante, des pique-niques et promenades – chapeautées et envolantées comme dans Pique-nique à Hanging Rock ! – , quelque spectacle musical ou théâtral (« Lohengrin » à Cologne…). Pareil pour son pensionnat en Angleterre à Bexhill-on-Sea où elle rencontre Lilian qu’elle reverra par la suite. Elle va voir « Priscilla Runs Away » et « A Midsummer Night’s Dream » à Hastings.

Amies de pension de Suzanne (Allemagne peut-être)

De retour de ces deux pensionnats elle jouit d’un farniente très rempli : ce ne sont que goûters, soirées, pique-niques, avec famille et amis, et toujours concerts, théâtre et conférences. Le 19 avril 1911 elle mentionne sa première coiffure haute pour aller voir Le mariage de Mlle Beulemans. Elle va aussi, en tant qu’aînée, aux remises de prix des écoles de son petit frère et sa petite sœur et inscrit fièrement leur place.

 

On part à l’étranger : Paris, Reims, Monaco, Londres, l’Allemagne ou la Hollande, où on « sort le soir » et descend dans de bons hôtels dont elle précise le nom. Bien des vacances se passent à la villa familiale, que son « Bon-papa » a achetée pour que chacun de ses enfants puisse y venir avec les siens. Lorsqu’ils sont en surnombre, certains vont à l’hôtel de la petite ville et se retrouvent pour la journée. Ils se délectent à faire les mêmes longues promenades, inlassablement, et les mêmes arrêts le long de la route, qu’elle note avec rigueur. Alors que les dames alors portaient leurs longues robes et des bottines de marche confortables mais loin d’une paire actuelle, des balades de 10 à 15 kms n’étaient pas exceptionnelles. Mais parfois il s’agit de « promenade en auto » et alors on sillonne gaiement les routes qui ne connaissent pas encore le mot trafic.

 

Elle mentionne, sans commentaires, morts et naissances. Fiançailles. Et des leçons de danse et de coupe. Parfois c’est une de ses tantes qui lui donne les rudiments de la maîtresse de maison idéale, ou lui fait traduire de l’anglais ou couper un tissu. Elle note consciencieusement « 1er jour où je m’habille sans lumière » ou « 1er jour où je mets la lumière pour m’habiller », signalant ainsi les levers dans la belle saison ou ceux qui annoncent l’hiver…Elle « entre dans le monde » et on la trouve belle : « 7 décembre 1912 : 1er bal au littéraire : soirée unique ! Exquise ! »

 

Pendant la guerre 14-18, elle part en Hollande et y suit un cours à la Croix Rouge. Elle habite à La Haye et aussi dans la famille de « Bon-papa » qui est Limbourgeois, tout en poursuivant une vie aussi mondaine que possible en temps de guerre, avec des journées à «A’dam » et des sorties au théâtre comme la Troupe Péral dans La voleuse.

Suzanne en Hollande pendant la première guerre

Elle est jolie, enjouée. Et amoureuse de son voisin Albert qu’elle surnomme Lou (et lui la surnomme Milou). Ils se fiancent « officieusement » en 1917. La famille demande qu’on n’en parle pas encore. Ils s’aiment en tout cas depuis 1914, et sa meilleure amie – et complice pendant la correspondance de guerre – est « Tote », la sœur de « Lou ». Lou et Milou se marient en mai 1919, trois mois après Tote et Clément.

 

Un an plus tard, Lou la persuade de le suivre en Uruguay. Ses parents ont passé plusieurs années en Argentine – il y est né – et le voilà pris lui aussi par l’appel de la pampa. Il lui parle du soleil, des jardins fleuris et ombragés de palmes, des éléphants de mer sur les rivages. Des plages chaudes, des gués qui se traversent, du vent et des agneaux bêlants. Ils s’embarquent sur l’Almanzora le 10 août 1920. Elle note les escales, sans jamais décrire son émerveillement. Ou sa surprise. Madère. Santos. Pernambucco (elle détaille malgré tout « passagers descendus dans des paniers » car c’est en effet ainsi qu’ils débarquent, et si c’est d’elle que je tiens le vertige, elle n’a pas dû raffoler de cette première). Bahia. Rio.

23 8 1920, Pernambouc - on descend les passagers dans des nascelles

Et puis ils s’installent, changent de maison plusieurs fois, ont une inondation dès la première semaine, les servantes se succèdent et se ressemblent toutes en ce sens qu’elles ne restent pas. Ils font partie d’une communauté de Belges bien ancrés sur place qui s’entraident et s’invitent à des asados somptueux. La vie mondaine est faite de sorties au théâtre et concerts, d’après-midi aux courses, de réceptions chez les uns et les autres, de séjours à Punta del Este et galas au Club français de Montevideo.

 

Et le 2 avril 1921, un seul mot dans son journal: mouvement.

 

C’est Jackie qui se retourne. Mon papa. Son amour d’enfant et mon amour de père qui verra le jour 4 mois et demi plus tard. Voici le lien entre cette douce femme et moi. Grâce à sa discipline invincible, je sais que la première fois que Jackie a bougé, c’était le 2 avril 1921.

Publicités

31 réflexions sur “Les carnets de Suze

  1. mauricestencel2013 dit :

    Bonjour.

  2. Un récit, un trésor. Quelle joie pour toi de découvrir un journal intime d’une telle valeur. Tes articles sont vraiment des ciments. Beau week-end à toi! Pour ma part, je reviens d’un atelier d’écriture qui m’a apporté beaucoup ( et c’était moi l’animatrice hi hi hi le monde à l’envers) et dès demain, je saute pieds joints dans mon roman. Bisous!

    • Edmée dit :

      Oui c’est une chance inouïe que tous ces carnets. J’y découvre le monde vu de son univers, les deux guerres, les naissances et décès, ses voyages, plein de photos aussi…

      Bravo pour ton atelier d’écriture! Je ne sais pas si je saurais faire ça!

  3. gazou dit :

    quelle chance de pouvoir avoir autant de traces de ceux qui nous ont précédé

    • Edmée dit :

      Je pense aussi ça. Au fond je me disais toujours que, n’ayant pas eu d’enfants, je ne laisserais rien après moi. Eh bien mon papa m’a nommée archiviste en chef (et unique 🙂 ) de la mémoire de la famille!

  4. Célestine dit :

    Un beau destin de femme que celui de ta grand-mère…
    Ce doit être terriblement émouvant de retrouver ce genre d’écrits où tu sais que le premier rôle est tenu par quelqu’un de très important pour toi. Parce que si un seul détail de sa vie en était allé autrement, tu ne serais peut-être pas là pour lire et écrire comme tu le fais. Avec ton talent et ton souci de la vérité.
    Oui c’est émouvant de trouver ses racines de cette façon. On dirait le résumé d’un roman de Karen Blixen.;-)

    • Edmée dit :

      Mais oui c’est émouvant, d’autant que je ne l’ai pas connue, elle est morte avant que mes parents ne se rencontrent. Et son quotidien, assez futile au début de sa vie et puis de plus en plus terre à terre ensuite (la seconde guerre, son mari a une crise cardiaque, elle-même commence à souffrir de ce qui l’emportera, l’évacuation avec son fils alors que le mari est emprisonné en Allemagne…) me la « donnent » morceau par morceau 🙂

  5. Nadine dit :

    De ta plume toujours aussi parfaitement maîtrisée, comme tu sais bien faire renaître le passé, Edmée ! Et pour agrémenter le tout, de superbes photos.

  6. Florence dit :

    Une autre façon de découvrir cette g-m dont tu nous avais déjà parlée. Leur vie était trépidante à tes gs-ps et les Amériques ont attiré toutes les générations de votre famille !
    Bisous chère Edmée et bonne fin de semaine !
    Florence grippée et qui a une rage de dents… !(°v°)!
    Merci pour ton com.

    • Edmée dit :

      Pauvre Florence! Une rage de dents… J’en ai souvent entendu parler et n’en ai jamais eue… mais je ne me sens pas frustrée 😉

      Courage et que tu ailles vite mieux!

  7. colo dit :

    Par monts et par vaux, quelle vie!
    Merci de partager avec nous grandes lignes mais surtout petits détails qui nous la rendent proche: s’habiller « sans lumière » ou « descendre en panier »…

    • Edmée dit :

      Mais oui, c’est ce qui rend carnet particulier. J’apprends aussi bien des choses sur comment cette famille passait son temps, à quel point ils étaient proches: mon grand-père part parfois en voyage deux ou trois jours pour pêcher avec son beau-père et son beau-frère…Et on voit « Père et Mère » au moins 4 fois par semaine!

  8. amandine dit :

    comme j’aime te lire ma dhère!

  9. Pâques dit :

    Je croyais que la maman de ton papa était morte avant son mari…
    Un journal très précis, celui de Suze !!!
    J’adore les photos du passé.

  10. Bel hommage à ta grand-mère plus de 70 ans après son décès. On dit parfois qu’on « meurt » vraiment quand on est complètement oublié de tous et que plus personne ne se souvient de vous. Et bien, ce n’est pas le cas de ta grand-mère grâce à toi. Bon dimanche Edmée.

    • Edmée dit :

      Mais finalement, ces histoires ne nous appartiennent pas, elles appartiennent à la famille. Donc je fais ‘ma part » de transmission et d’éternité 🙂

  11. Tania dit :

    Une évocation délicieuse, qui fait mesurer la chance de ne pas avoir reçu une éducation vouée à la seule fonction d’être agréable en société. Merci à l’archiviste en chef – un rôle si important dans une famille. Quel legs précieux de ta grand-mère !

    • Edmée dit :

      Je suis allée rechercher ton commentaire qui s’était égaré dans les indésirables :-)Oui, je me rends compte à quel point ces carnets sont précieux: ils parlent de la famille, de sa petite histoire, de l’Histoire mondiale qui se déroule en arrière-plan, et montre un mode de vie dans son quotidien… On s’invitait pour midi, pour goûter ou le soir. Ou après le repas du soir pour jouer au bridge… On pique-nique en mars, on se promène quel que soit le temps, et 20 kms ne sont rien. On prend des cours de danse, on part en vacances à deux couples et les enfants…

  12. éric dit :

    Une tradition familiale bien ancrée que celle du journal non intime, comme tu dis et dans lequel tu excelles. Qu’on pourrait nommer extime, expression que je croyais être d’Annie Ernaux (elle, c’est Journal du dehors) mais qui a été inventée (je viens d’aller voir) par le nonagénaire Michel Tournier.
    Une chance, comme dit Carine… D’avoir un passé sur lequel prendre appui, rebondir…

    • Edmée dit :

      Oui.. elle note même le numéro de catalogue de ses oignons de fleurs, les morts et naissances, très rarement un « commérage » mais assez pour que je lise tout ça en sachant que ça et là je trouverai une perle 🙂

  13. amandine dit :

    hello de passage

  14. Tania dit :

    Mon commentaire perdu dans les spams sans doute, j’applaudissais ce beau billet.

  15. amandine dit :

    j’essaie de varier un peu les thèmes lol
    bisous

  16. Angedra dit :

    Quel chance d’avoir de tels carnets, mais également quel don de pouvoir ainsi nous raconter de si belle manière la vie passée de ta grand-mère.
    Délicieux récit d’une vie qui semble se dérouler sous nos yeux grâce à ton talent.
    Ton papa a fait le bon choix en te nommant « archiviste en chef de la famille ».

    • Edmée dit :

      Ca s’est un peu fait naturellement… il savait que je jonglais avec les généalogies multiples, que je reconnaissais des gens jamais vus sur des photos grâce à leur nez ou mains, et que j’adore empêcher l’oubli de franchir certaines portes 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s