On avait le temps d’être proches…

Je lis les carnets de Milou, ma grand-mère. Je la suis depuis ses 15 ans jusqu’à sa mort. Je la vois changer, grandir, devenir femme, mère, adulte souriante et aimée. Aimante aussi.

 
Elle traverse deux guerres, et tant de changements. Jamais elle ne parle de peur, ni pour elle ni pour son fiancé lors de la première guerre, son époux lors de la seconde, qui sera même emprisonné et dont elle n’a pas de nouvelles pendant deux mois. Elle avance sans se traîner, fait face à tout sans ajouter de drames imaginaires. Elle continue une vie aussi normale que possible, fait la file une heure dans le froid pour avoir du pain, entend les bombardements, mange ses provisions au bord de la route lors de l’exode en France où elle retrouve amis et famille.

 
Mais ce qui me touche, parmi tant d’autres choses, c’est combien elle et ses parents sont proches. « Père et Mère » sont toujours là. Il faut dire qu’à cause de la villa familiale au bord de l’eau qui appartenait à « Bon-papa », « Père » et ses frères et sœur s’y rendaient à tour de rôle avec conjoints et enfants, et les occasions de passer des jours de complicité dans un site merveilleux étaient nombreuses. Mais on faisait aussi de petits déplacements à la mer ou à l’étranger avec Père et Mère. Mon grand-père avait perdu ses deux parents en 1926 et le seul voyage mentionné avec « Mamita » est celui qu’il fait sur les lieux sinistrés après la guerre 14-18, pour qu’elle réalise les horreurs bravées par son grand garçon…

 

Juillet 1919 - Albert montre à sa mère les lieux où il a combattu
Milou est très proche de sa sœur et de son frère. Elle est l’aînée et a assisté, fidèlement, à toutes leurs remises de prix à l’école, notant leurs points. La belle-mère de sa sœur est veuve, Autrichienne et semble de bien bonne composition si j’en juge par ses sourires pleins de contentement sur les photos. Et elle est la championne des moules frites car ça devient sa spécialité familiale dès son entrée dans le clan. Elle vient aussi passer des séjours à la villa et porte vaillamment ses paniers de pique-nique sur la prairie aux vaches.

Prairie aux vaches
Des personnages devenus célèbres sont mentionnés ça et là… tel ce général très proche qui a donné son nom à une jolie avenue verdoyante d’arbres qui portent leurs fleurs avec panache, toute proche du dernier appartement de mon père, qui faisait un détour pour y passer… Des artistes, peintres, écrivains, sculpteurs. Des politiciens.

 
Les bonnes et les filles de quartier se suivent, il semble que Milou n’ait « pas le tour » pendant plusieurs années, et puis ça s’arrange. On va rencontrer ces jeunes filles chez elles, avant de se décider. Et puis elles repartent en congé pour la kermesse, pour la procession du village, pour l’enterrement du papa du fiancé. Une vole le beurre et Milou le mentionne en espagnol dans son carnet : astucieuse Milou ! Quand la bonne n’est pas là, Milou ne danse pas, oh que non ! Tout le monde part manger chez Père et Mère !

 
Si le malheur frappe un membre de la famille, il est entouré avec sollicitude, jamais laissé seul jusqu’à ce qu’il ait dominé son drame : il dîne, goûte et soupe chez quelqu’un de différent chaque jour. On s’efforce même de l’amuser, de le sortir au théâtre ou d’organiser des jeux de société pour le dérider. Quant aux journées, elles sont remplies tout autrement que de nos jours : on fait une promenade le matin (n’oublions pas que, jusqu’à la seconde guerre, Milou ne fait pas grand-chose elle-même dans son ménage sauf lorsqu’il faut seconder la bonne lors des grands nettoyages par exemple), on dîne avec l’une ou l’autre (sans s’éterniser), on rend quelques visites, ou on va à Liège avec sœur ou amie pour faire des achats, ou bien voir une exposition, puis on goûte quelque part, on rentre, on soupe rarement seuls , et le soir on va chez Marga ou Vonne pour jouer au bridge… Les rencontres sont plus fréquentes mais moins longues, et ainsi on fait beaucoup plus de choses d’une seule journée. Les cousins vont loger ou jouer les uns chez les autres.

 
On sort au théâtre, on suit des conférences – dont le sujet me semble souvent plutôt barbant. Si elle se barbe, Milou ne le dit pas mais ne manque pas de préciser qu’en rentrant ils vont manger des frites en groupe ou raccompagnent les Untel chez eux pour un porto.

 
Ce sont d’infatigables promeneurs, et seule la grêle ou les grosses neiges leur font préférer la maison bien chauffée à une bonne marche. On part en tram, et on revient à pied par de beaux détours boisés ou des chemins de terre, en allant goûter ici ou là.

 
Sa sœur se fait couper les cheveux, et puis se risque à une ondulation permanente. Milou s’y met un peu plus tard, sans doute quand elle pu arracher à Lou l’opinion qu’au fond c’était plutôt mode, cette coiffure! Les bobos et accidents du clan sont notés : chute du frère en vélo, appendicites, maux de dents, accidents de voiture dont celui de Louise dans sa petite voiture, pneumonies (multiples), une petite voisine qui meurt du tétanos suite à une chute de cheval. L’un ou l’autre petit scandale aussi, tel ce monsieur que j’ai bien connu et qui a mis sa femme en colère car il est parti en vacances … avec sa concierge ! Pas délicat, et l’épouse n’a pas apprécié, allant jusqu’à demander le divorce après des disputes sonores et spectaculaires.

 
Milou achète aussi, en 1942, son aspirateur Hoover ! Celui que ma mère a encore utilisé pendant assez longtemps pour que je me souvienne de son odeur, de son poids dans l’escalier, et de la petite lumière qui frôlait le tapis pour mettre les poussières sous le spot de la gloire un bref instant.

 
Un seul enfant est issu de la passion de Milou et Lou… mon père. Comme on sait qu’il sera l’unique, il est couvé pendant son enfance, et habillé en poupée de porcelaine car Milou désirait une fille. Mais par la suite on l’encourage à l’autonomie. Il loge à Liège avec son cousin lors de ses études, reçoit la clé de la maison à… 18 ans et en profite pour rentrer à 3 h du matin. Il part, dès ses 17 ans, tout seul en vélo à la villa (174 kms), voyage qu’il fait en deux jours et parfois sous la pluie, heureux de son indépendance. Il fait du tennis, de l’équitation, du hockey. Il prend des leçons de danse et de gymnastique. Il fait partie d’un groupe de jeunes qui font de vigoureuses promenades en Fagne.

Villa - 3 Thomas Philippe, M et P Houben, papa 1938 ou 39
Chère Milou… tu as écrit un bien long et beau chapitre de notre vie. Avec tant de détails que je sais parfois ce que tu mangeais et où (le canard au porto mangé à l’hôtel moderne le 3 mars 1940, les huîtres de Villefranche avec Lou et Père le 10 avril 1939…) les traitements médicaux (tant de rayons ultra-violets !), le temps qu’il a fait lors de certains hivers ou étés, les dates et heures de naissances ou décès de tous ceux qui te deviendraient, ou furent, chers.

 

Je m’amuse et tu prends forme. Tu es tellement familière que j’ai du mal à réaliser que je ne t’ai jamais connue…

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32 réflexions sur “On avait le temps d’être proches…

  1. Je sais maintenant de qui te vient ton goût immodéré des longues promenades pédestres 🙂
    Bonne fête de Pâques, Edmée !

  2. Continuer la chronique du temps passé.

  3. Nadine dit :

    Le goût de l’écriture, une histoire de famille. Utilises-tu toi aussi des carnets, comme ton aïeule, afin de transmettre aux générations futures ?

    • Edmée dit :

      J’ai parfois commencé un journal… vite abandonné. Il faut vraiment être certains que personne ne le trouvera, ha ha! Ici ce sont juste des notes sans beaucoup de sentiments personnels, ce qui lui a permis d’y rester fidèle jusqu’au bout…

  4. Florence dit :

    Comme c’est bien à elle d’avoir écrit son journal et de l’avoir conservé !
    C’est bien mieux que le bouche à oreille d’une grand-mère à sa petite-fille où tout ne peut être dit. En plus avec les ans la mémoire devient sélective et selon les gens, elle embellit ou dramatise. Là, tu retrouves le vécu au jour le jour et c’est bien mieux.
    Ce doit être passionnant de découvrir cette vie de femme qui est si proche de toi, et que tu n’as pas connue !
    Bonne fin de semaine Edmée avec de bons bisous !
    Florence

  5. gazou dit :

    C’est une chance de pouvoir découvrir les cahiers écrits par ta grand-mère et d’avoir vécu dan sune famille aussi harmonieuse et aimante

    • Edmée dit :

      Je pense que même si, de mon côté en fin de compte mes parents ont divorcé et que donc l’harmonie n’a pas duré, l’héritage psychologique de cette aspiration a influencé ma vie au niveau d’un idéal, peut-être. Mais quelle chance en effet que ces carnets!

  6. Celestine dit :

    J’imagine que Milou aurait tenu un blog si elle avait vécu à notre époque! C’est sans doute d’elle que tu tiens ton talent immodéré pour saisir avec des mots les petites choses belles et fugaces du quotidien…et c’est ce qui fait que j’aurais, comme toi, adoré la rencontrer.

    • Edmée dit :

      Je ne sais pas si Milou était « romantique » en ce qui concerne ces carnets ou simplement pratique. Je pense que ça lui permettait de situer dans le temps des fait dont on ne comprend l’importance qu’après. Elle était aussi très méthodique – j’ai dû hériter ça d’elle – et précise que son mari part à Namur à 6 h 47 ou qu’on opère untel à 10 h du soir (chapeau au chirurgien)…

  7. colo dit :

    Découvrir ainsi, à travers les détails de la vie mais aussi les heurs et malheurs quelqu’un de sa famille tient de la chronique d’une époque aussi bien que personnelle. Que c’est émouvant!

    • Edmée dit :

      Tout à fait… je constate que mon père était un petit bonhomme bien fragile qui fut ennuyé de toux, rhumes, pneumonies jusqu’au début de son âge adulte… qu’elle même avait des migraines semblables à celles dont je souffrais il y a 10 ans (invalidantes). Que mon grand-père souffrait de l’oeil assez souvent… mais qu’on sort souvent au ciné, qu’on va danser…. qu’on part à la mer….

  8. Il est vrai qu’avant, le mot famille signifiait..tout ce que tu as raconté. Et la vie était belle belle, on ne se fatiguait pas les uns des autres. J’imagine le bonheur que tu éprouves en détaillant tout ça! Bonnes fêtes de Pâques à toi!

    • Edmée dit :

      Il y avait vraiment des liens, certains logiques à cause de la famille, mais d’autres étaient couronnés par une affection tout à fait véritable.

      Ma cousine Chonchon et moi sommes devenues « amies » dès la première minute de notre rencontre… et ça dure encore, bien des vicissitudes plus tard…

  9. Je trouve que la conclusion est formidable, et montre qu’avoir tenu ce journal même si elle ne se livre pas pleinement, a été une expérience très utile car cela aura permis à sa petite-fille de la découvrir…autrement plus vivante qu’une tombe de cimetière. Est-ce que d’autres personnes ont lu ce journal?

    • Edmée dit :

      Ton commentaire avait fini dans les indésirables… sorry! Je l’exhume aujourd’hui… Mon père a certainement lu ce journal avant moi, mais c’est tout. Lui et moi pour l’instant!

  10. Alain dit :

    J’ai ressenti une vive émotion en lisant ton bel article. Milou avait un point commun avec mon grand-père maternel (mon HÉROS) qui lui aussi avait connu les deux guerres, sans jamais parler de peur. De haine ou de colère pas davantage. Malgré le lourd handicap physique avec lequel il est revenu de la première guerre, il a su se tourner vers les autres tendre sa main et me prendre dans ses bras. Je lui dois tout. Y compris mon premier opéra à Biarritz. Une certaine Carmen locale qui m’avait enchanté. Le bonheur était double, celui de sa présence et la musique. Les souvenirs qui me restent de lui sont magnifiques. J’y repense en laissant ce commentaire, en ressentant un confort extrême et la chance que j’ai eu de l’avoir connu.

    • Edmée dit :

      Il y a une magie dans certains liens de parenté (ou d’affection simili-parentale) que l’on perçoit longtemps longtemps longtemps après que les acteurs ont disparu… J’ai regardé hier une longue interview de Guy Roux qui, à 75 ans, parle aussi avec émotion de son grand-père et de l’unicité de certaines choses faites et vécues avec lui et qui, maintenant encore, lui rendent le réconfort quand il le recherche…

  11. Heureuse nostalgie et riche transmission que tu nous livres ici, Edmée.
    Tant de mots, et de si jolies photos, qui disent la vie, le quotidien à travers les âges et les années, les valeurs de la famille.

    • Edmée dit :

      Vrai que je découvre des valeurs… l’affection, la loyauté, la dignité dans les épreuves, la discrétion dans les joies aussi…. des « gens bien » au sens… où on devrait l’entendre habituellement….

  12. Pâques dit :

    C’est une chance de découvrir ta grand-mère et les détails de la vie quotidienne de ta famille.
    La précision, le rigorisme, c’est étonnant, belle découverte pour toi la petite -fille;

  13. Kikou Edmée,
    De bien beaux et doux souvenirs que ta grand-mère « Milou » a écrit,et qui te font connaître bien des choses de ta famille,de belles histoires,tristes et heureuses…. la vie sur ta famille ….
    Je te souhaite une bonne fin de journée,gros bisous à toi,ma belle.

    • Edmée dit :

      Oui… lorsque Milou meurt, c’est « Lou » son mari qui continue, et puis mon père a continué un peu aussi…

      Bonne soirée chère Mimi jolie!

  14. amandine dit :

    Joyeuses Pâques en retard

  15. Philippe D dit :

    Quelle chance d’avoir des écrits familiaux! Moi, je n’ai rien, à peine une photo… Ca me manque!
    Bonne fin de semaine.

  16. Edmée dit :

    Pauvre Philippe… Oui, je comprends que ça soit un grand vide… J’ai du mal à imaginer…. Bonne fin de semaine à toi aussi….

  17. Angedra dit :

    Toujours autant de plaisir à suivre ces souvenirs… qui nous ramène également vers ceux de notre famille.
    Pas de carnets, pas de notes chez nous sur notre famille et je regrette de ne pas avoir pris la plume à l’époque où maman aimait nous « racontait » l’histoire de nos ancêtres.
    Mon frère aîné écrivait, mais comme historien, sur notre terre d’origine.
    Belle journée.

    • Edmée dit :

      Je crois que si tu commences à transcrire le peu dont tu te souviens, le reste va émerger peu à peu, c’est ce qui se passe souvent. Tu sauverais au moins ça…

      Une belle journée à toi, ici dimanche de soleil – pour l’instant du moins…

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