Comment lire le livre d’une vie ?

Chaque vie est « toute une histoire ». Aucune n’est simple, même si la plupart n’offre que la façade, un peu comme la couverture d’un livre. Un titre. Claire. Parfois on ajoutera Claire, femme de Jean. Ou encore mère de Paul et Juliette. Une observation plus attentive nous livrera ce que la 4ème de couverture laisse deviner. Claire a peut-être un amour secret et platonique. Ou Jean a une maîtresse. Ou Paul et Juliette sont diaboliques. Ou Claire regrette le couvent où elle avait songé entrer quand elle avait 15 ans et se pose des questions…

 
Mais naturellement la vie de Claire contient bien plus que ça. Et sa vérité n’est pas forcément l’apparence, ou ce que livre le récit partiel. Et parfois, même Jean, à sa mort, n’aura pas réalisé que… il aura sauté des chapitres ou des paragraphes. Il n’aura pas compris qu’elle ne voulait pas d’enfants ou qu’elle en voulait d’avantage, ou qu’elle avait toujours « fait semblant » dans ses bras – soit qu’il n’y connaissait pas grand-chose, le pauvre Jean, ou qu’il se fichait en toute bonne foi de ce que Claire ressentait parce que cette routine est, ne l’oublions pas, un devoir conjugal qui vient avec tant d’autres. Il aura pu la soupçonner de ne jamais avoir oublié son idylle avec le vilain petit Marcel, mort à la guerre, alors qu’elle a eu honte d’avoir voulu montrer sa révolte familiale en se faisant voir avec ledit Marcel dont le papa était surnommé Loulou glouglou.

 
Les enfants de Claire ne l’auront connue qu’en tant que leur mère, sévère ou trop fantasque. Soumise à Jean d’une manière qu’ils ne comprenaient pas, ou véritable gendarme qui poussait Jean à se réfugier dans le travail, la religion, les courses hippiques… S’ils n’arrivent pas à faire parler sa meilleure amie ou ne trouvent pas son journal secret, jamais ils ne sauront que si elle a épousé Jean c’était sur l’insistance de ses parents, ou parce qu’elle voulait partir de chez elle. Ou qu’elle en était folle. Ou que Jean l’a menacée de se suicider en se jetant dans le canal si elle le refusait. Ils ignoreront toujours que son désir secret était de chanter dans un opéra, d’où ses célèbres trilles dans la chambre de couture, et que sa grande froideur envers sa mère venait du fait que celle-ci lui avait un jour dit que son père était une nullité et qu’elle aurait mieux fait de se casser une jambe que d’accepter de l’épouser.

 

14 6 1910
Mais croyez-moi, si on sait comment lire le livre… plus d’une histoire surgit. Celle de Claire, et de comment elle a touché Jean, Paul et Juliette, et sa mère, et le petit Marcel, et comment ce tumultueux tissu a fait de Claire ce qu’elle a été : un être complexe à la vie pleine de remous.

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40 réflexions sur “Comment lire le livre d’une vie ?

  1. amandine dit :

    c’est mieux qu’une vie monotone

    • Edmée dit :

      Une vie n’est monotone que si on ne vit pas, soigneusement à l’abri de tout…. il vaut mieux ne pas vivre sauf si le tumulte extérieur est remplacé par la richesse intérieure (par exemple les nonnes etc… – enfin certaines, je parle des convaincues 😉 )

  2. Notre vie est un peu comme un gâteau « mille-feuilles » fait d’une multitude d’expériences dont les autres ne voient que ce qu’on veut bien montrer.
    Certains afficheront un beau glaçage nacré gai et « bien travaillé » sur le sommet par bienséance et d’autres exhiberont la grande fêlure d’un chagrin inconsolé qui finira par ennuyer tout le monde..
    C’est selon la personnalité de chacun.
    Bon week-end, Edmée ! 😉

    • Edmée dit :

      Bien dit, c’est tout à fait ça. Nous souffrons tous et toutes. Mais nous choisissons aussi le visage que nous voulons offrir: larmoyant en permanence ou retrouvant le sourire et le sens du partage dès que les choses vont mieux…
      Bon week-end aussi à Poupousse et toi!

  3. Encore une vérité! Je lis ces lignes et je repense à ce film que tout le monde connaît et devant lequel tout le monde a versé une larme: Sur la route de MAdison. Les deux enfants à la mort de leur mère qui apprennent que celle-ci a eu une aventure, une merveilleuse aventure. Voilà deux enfants devenus adultes qui « lisent  » le livre…Et si leur mère n’avait laissé aucun document, voilà un livre qui n’aurait jamais été lu.
    Je me dis qu’il serait temps que j’écrive le mien. Hum hum

    • Edmée dit :

      Oui, je découvre aussi des choses toujours tues en lisant les carnets de ma grand mère, et qui sait aussi ce qui ne fut pas écrit… on ne voit vraiment qu’une toute petite part de l’entièreté d’une personne 🙂

  4. Cela doit vraiment être intéressant de lire tous ces écrits, et c’est super qu’ils aient une lectrice aussi intéressée que toi. Peut-être que d’autres personnes n’y auraient pas prêté attention ou les auraient jeté? Il faut vraiment que tu sauvegardes tout cela. Je suis d’accord avec les coms ci-dessus : on ne voit qu’une « partie de l’iceberg » de la personnalité de chacun.

    Tiens, voilà que Carine-Laure va nous sortir son autobiographie!!! En voilà un scoop. Bon week-end à tous!

  5. Delphine dit :

    C’est déstabilisant de découvrir que nos pères aient pu connaître nos faiblesses, nos révoltes, nos sentiments, non? Un jour, j’ai découvert un mot de mon père à sa jeune épouse, ma mère… j’ai eu l’impression d’être un voyeur..

    • Edmée dit :

      C’est déstabilisant mais je pense aussi que ça leur rend un statut humain. Ils ne sont plus des parents qu’on ne discute pas (et on continue de ne pas les discuter) mais ils deviennent des êtres de passions, peurs, mesquineries, envolées amoureuses. C’est merveilleux car enfin… nous leur ressemblons…

  6. Alain dit :

    C’est magnifique Edmée. Toutes tes écrits sont comme les pages d’un roman ou chacun peut se retrouver. Une de mes amies dirait « que tu as une vieille âme », ce qui, venant d’elle, est un compliment. Quant à ta réponse faite à Delphine elle me bouleverse assez. Je n’ ai jamais pu y arriver. À chacun sa route, ses fardeaux, ses joies et ses peines. Il faut les vivre. Pour ma part, quand je regarde derrière moi, je ne peux dire qu’une chose. Merci la vie ! Je ne dois rien à mes parents. Seulement à mes Ami(e)s. À ma chance aussi. Bon week-end et encore merci.

    • Edmée dit :

      Oui, on a tous notre propre itinéraire et nos outils pour le parfaire. Moi je vois dans la phrase de la Bible « tu tueras ton père et ta mère » l’injonction d’arriver à, un jour, les voir aussi comme des êtres humains qui ne sont pas seulement nos parents mais tout ce qu’ils sont aussi: mesquins, trouillards, courageux, insensés, inconscients, trop ceci ou cela, avares ou dispendieux, et qui, pendant qu’ils suivent leur itinéraire… deviennent nos parents. Accident ou vrai désir, nous devons tous faire face au poids de trop d’amour ou de pas, ou pas assez, ou très mal servi.

      Mais je soupçonne que sur ton chemin il y a eu pas mal de racines cachées et cailloux perfides…

      Un bon week-end à toi aussi…

      • Alain dit :

        Bien vu chère Edmée. Pas assez d’amour de mes parents et mal servi pour reprendre ton expression. Je m’en suis sorti dans ma vie d’adulte en tentant d’oublier les racines douloureuses et les cailloux perfides. Tous les maux sont supportables, dans le cas contraire on en meurt, dit-on. Je suis vivant, heureux de l’être et amoureux de la vie.

    • Comment peut on dire qu’on ne doit rien à nos parents si on aime la vie?

      • Alain dit :

        Quand on a pas la chance d’être un enfant né de l’amour, la blessure se cicatrise mais ne se referme jamais tout à fait. Cela n’empêche en rien d’aimer la vie et de vouloir profiter de chaque instant du présent. Le seul instant qui nous appartienne réellement.

  7. Celestine dit :

    Elle n’est pas très claire, cette Claire, si je comprends bien.
    Mais chez les êtres humains, ne sont-ce pas les zones d’ombre qui fascinent? 😉

    • Edmée dit :

      Nous ne sommes jamais clairs même envers nous-même. Nous ne savons pourquoi nous avons choisi d’épouser Paul alors que nous pensions encore à Pierre, ou nous demandons encore pourquoi la tante machin, si bizarre, est celle dont nous nous souvenons avec le plus de tendresse… Nous sommes fascinants, yessssssssssss 🙂

  8. Anne renault dit :

    L’histoire d’une vie, ce sont des faits apparents, des choses dites, mais surtout une somme de tout ce qui a été caché, ou non réalisé, ou même inconscient, et cette part obscure est la plus importante. C’est donc aux écrivains de la révéler et leurs affabulations chasseront le silence.

  9. Florence dit :

    Je ne sais plus quoi t’écrire, car Célestine à écrit avant moi, ce que je voulais te mettre. Bon, cela ne fait rien, j’essaierai d’être plus rapide la prochaine fois !
    Gros bisous et passes une bonne fin de semaine !
    Florence

    • Edmée dit :

      AAaaaah! Il faut donc se battre de vitesse pour avoir le premier mot… mais le dernier est aussi bon 🙂
      Bon week-end à toi aussi Florence!

  10. Et Claire peut être fut elle heureuse avec son Jean même si son aîné, celui qui est né juste après le mariage, prématuré, avait des airs de ce Marcel mort à la guerre…

    • Edmée dit :

      Le saurons-nous jamais? Elle a peut-être été heureuse de retrouver les traits de Marcel et soulagée que Jean n’ait pas le sens de l’observation, tandis que Jean adorait ce fils qu’il savait ne pas être le sien car en lui il savait partager l’amour de Claire….

  11. Complexité de la vie….Quelle est la vraie? Fascinant cette différence entre vie intérieure et vie apparente!
    Comme Delphine, j’ai découvert des lettres que Maman jeune fiancée envoyait à mon père à la guerre et les réponses du jeune amoureux. J’en ai lu une et les ai rassemblées en un paquet entouré d’un joli ruban bleu. Trop intime, trop émouvant!

    • Edmée dit :

      Vrai que je serais embarrassée aussi…J’ai retrouvé une lettre que mon père adressait à ma mère alors qu’ils étaient déjà plutôt éloignés de coeur et de corps, et il l’appelle « mon vieux bébé ». il y a de la tendresse, une sorte de chagrin commun… Ici ça m’a fait plutôt du bien de voir que malgré la dérive de leur mariage… il la soutenait. Ca s’est prouvé par la suite, d’ailleurs…

  12. Damien dit :

    J’ai dû brûler toutes les lettres que ma mère avait gardé de son fiancé qui deviendra mon père Une promesse que j’avais faite; et sans en lire une, malgré ma curiosité. Finalement, cela me manque un peu. La part d’ombre est souvent plus intéressante que la façade en 3D.

    • Edmée dit :

      J’ai jeté une lettre que ma mère avait reçue d’un homme amoureux et qu’elle avait gardée. Je l’ai lue. Et j’ai été contente pour elle qu’un homme lui ait écrit ces belles choses, J’ai découvert un aspect d’elle très touchant, fragile et fort aussi – parce qu’elle lui avait dit que c’était impossible. Mais elle a gardé sa réponse…

  13. Damien dit :

    « gardées »…

  14. colo dit :

    Si on a la chance de vivre assez longtemps, toutes les vies bien vécues sont pleines de remous même s’ils ne sont qu’intérieurs ou invisibles. Est-ce important des les connaître? Parfois oui, d’autres…on s’en passerait bien, mais..:-))

  15. Enfant, en vacances chez ma grand-mère, dans la vieille maison familiale, j’avais trouvé dans un coffre en bois rempli de photos de famille, les cartes de voeux et quelques lettres envoyées par mon père à ma mère durant leurs fiançailles. Un peu moqueuse car gênée, je m’étais empressée de tout ranger. Je crois que je ne souhaitais pas voir mes parents autrement que « parents ».
    Je te remercie : tu viens de m’offrir un merveilleux sujet de billet 😀

    • Edmée dit :

      Enfant, nous avons besoin que nos parents ne soient « que » des parents. Mais plus tard… quelle qu’ait été leur vie, on espère qu’ils ont connu le bonheur, celui qu’on ne soupçonnait pas. J’ai connu des gens qui ont appelé la maîtresse du père mourant à son chevet en cachette de la mère, des gens poussant poussant leurs parents à une séparation pour sortir d’un mariage ignoble… On aime nos parents quand on a l’âge de les voir en personnes, et alors oui… on comprend et tolère bien des choses.

      Bravo pour le billet à venir 😉

  16. gazou dit :

    Nous sommes multiples…même ceux qui nous connaissent le mieux n’ont qu’une vue très partielles de ce que nous sommes…Et même nous nous connaissons-nous vraiment? Sommes-nous allés jusqu’au bout de nous-mêmes?

    • Edmée dit :

      Nous n’avons jamais l’occasion d’aller jusqu’au bout parce que nous avons plusieurs possibilités de développement: imaginons que notre fiancé meure, nous trompe, nous épouse, ou tente de nous tuer (Oups…), nous serons surprises (autant que les chers lecteurs de notre biographie) de devenir bien des personnes que nous ne soupçonnions pas contenir…

  17. Angedra dit :

    Enfant, nous voyons nos parents comme des êtres asexués et uniquement occupés à nous aimer et veiller sur nous. En devenant adulte, nous avons parfois des visions d’un amour comme nous le vivons avec notre amoureux…. mais nous la repoussons car nous ne voulons pas imaginer nos parents comme les « autres » !
    Puis un jour nous découvrons une lettre, une photo avec une dédicace, ou tout simplement quelques mots d’amour qui sortent en lambeaux à la suite du décès de l’un des deux. Et là, nous acceptons de voir nos parents comme un « homme » et une « femme » avec des désirs, des amours, des failles….. enfin nous leur accordons le droit de ne pas être que des parents.
    Alors peut-être à notre tour avons-nous besoin de laisser quelques petits cailloux blancs à nos enfants pour les aider à découvrir eux aussi un jour ….. ou au contraire ne laisser que des traces d’une vie d’un papa et d’une maman.
    Personnellement, je suis pour le deuxième choix…. laisser l’image de la maman.

    • Edmée dit :

      C’est sans doute un choix en effet. Personnellement avoir accepté ma maman en femme m’a permis de mieux l’aimer parce qu’en mère … elle avait des imperfections que je n’ai pu expliquer qu’en réalisant que pendant qu’elle était ma mère, elle devait aussi faire face à sa vie à elle toute seule 🙂

      • Quelqu’un a dit : « Etre adulte, c’est avoir pardonné à ses parents. »
        Je pense comme toi, Edmée.
        Bonne semaine à toi !
        Bises 😉

  18. Pâques dit :

    Je rejoins l’idée de Nicole un  » mille-feuilles ».
    C’est ce qui fait la saveur de la vie, j’aime garder une part de mystère et je n’ai pas envie que mes proches sachent tout de moi …
    Bonne semaine même sous la pluie 🙂

    • Edmée dit :

      Oh bien entendu! Toutes mes amies me disent, lorsque nous parlons du bon vieux temps – et pas forcément en termes de « garçons » – « si seulement mes enfants savaient!… » On ne sait jamais tout, et on n’en a pas besoin…

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